
La-Chronique.fr – 24 Juillet 2019
73e FESTIVAL D’AVIGNON. « Ordinary people » de et mis en scène par Jana Svobodová et Wen Hui – Au festival d’Avignon 2019 du 18 au 23 juillet.
Il y a parfois plus d’Histoire dans le récit d’une vie ordinaire que dans bien des discours officiels. Sur le plateau du Théâtre Benoît-XII, neuf interprètes chinois et tchèques ne jouent presque jamais des personnages : ils viennent avec leurs souvenirs, leurs gestes, leurs chansons et ce que deux régimes communistes ont déposé dans leurs corps. Avec « Ordinary People », Jana Svobodová et Wen Hui rapprochent Pékin et Prague sans chercher à démontrer qu’ils auraient vécu la même histoire. Elles font quelque chose de plus juste : elles laissent des existences singulières se répondre.
Le principe est celui du théâtre documentaire, mais débarrassé de la froideur que le terme pourrait laisser craindre. Jan Burian, Jaroslav Hrdlička, Pavel Kotlík, Li Yuyao, Pan Xiaonan, Philipp Schenker, Vladimír Tůma, Wen Hui et Wen Luyuan racontent des fragments de leurs vies dans leur propre langue. Les surtitres permettent de suivre les récits, mais les mots ne sont jamais seuls : un mouvement, une photographie, une chanson ou un simple objet vient prolonger ce que la mémoire peine parfois à formuler.
Les générations se croisent. Certains ont connu directement les années les plus dures des régimes communistes ; d’autres en ont reçu l’héritage familial. D’un côté, la Tchécoslovaquie, le Printemps de Prague, la normalisation puis la révolution de Velours ; de l’autre, la Chine, la Révolution culturelle et Tiananmen. Les événements historiques ne sont pas exposés comme dans un manuel. Ils surgissent à travers ce qu’ils ont changé dans une famille, un métier, un corps ou une manière de parler. C’est là que le spectacle trouve sa force. L’Histoire n’est plus une succession de dates mais une accumulation de petites blessures, de renoncements et parfois de souvenirs presque drôles. La peur peut se cacher derrière une anecdote banale. La censure se révèle dans une chanson. Une carrière interrompue, une parole qu’on n’osait pas prononcer ou un geste appris autrefois deviennent soudain les traces concrètes d’un système politique.
Wen Hui connaît depuis longtemps cette manière de faire du corps une archive. La danse n’intervient jamais comme une illustration décorative du témoignage. Elle permet au contraire de dire ce que les mots ne suffisent plus à contenir. Les corps se souviennent eux aussi : des disciplines imposées, des gestes collectifs, de la peur, mais également du désir de liberté. Face à cette mémoire physique, Jana Svobodová apporte l’expérience d’un théâtre documentaire attentif à ceux que la grande Histoire laisse habituellement en marge. Le rapprochement entre les deux pays évite heureusement le jeu simpliste des équivalences. Pékin n’est pas Prague et la Chine n’est pas la Tchécoslovaquie. Mais certaines expériences circulent d’un récit à l’autre : la surveillance, l’autocensure, la propagande, la difficulté à savoir ce que l’on peut dire et surtout à qui on peut le dire. La distance géographique se réduit à mesure que les souvenirs trouvent des échos inattendus.
La musique de Jan Burian participe beaucoup à cette circulation. Les chansons et les moments plus franchement rock donnent au spectacle une énergie qui empêche les témoignages de s’accumuler comme une série d’archives douloureuses. Les interprètes jouent ensemble, déplacent les barrières mobiles, font résonner les objets et recomposent sans cesse l’espace. La mémoire devient ainsi une matière collective et étonnamment vivante. Tout n’a pourtant pas la même intensité. Le principe du témoignage successif peut parfois produire une légère répétition et certaines séquences nous atteignent davantage que d’autres. Le spectacle accepte cette inégalité parce qu’il refuse précisément de transformer chaque existence en récit parfaitement construit. Ces gens ordinaires ne sont pas des héros dramatiques ; ils sont là avec les hésitations et les détours propres à toute mémoire.
Cette simplicité donne aussi au spectacle sa dimension politique. Personne ne vient nous expliquer ce qu’il faudrait penser du communisme chinois ou tchécoslovaque. Les artistes montrent ce que les systèmes ont fait aux individus et laissent le spectateur établir ses propres rapprochements. La liberté dont il est question n’est jamais un concept abstrait : c’est celle de pouvoir danser, parler, créer, voyager, aimer ou simplement raconter publiquement ce que l’on a vécu.
« Ordinary People » porte finalement très bien son titre. Ce sont précisément ces vies sans statut héroïque qui rendent l’Histoire sensible. Jana Svobodová et Wen Hui construisent un pont entre des femmes et des hommes que la langue, la génération et des milliers de kilomètres séparent, mais dont les souvenirs finissent par dialoguer. Au Théâtre Benoît-XII, le documentaire devient théâtre sans perdre sa vérité, et la mémoire individuelle rappelle avec une belle évidence qu’aucune grande Histoire n’existe sans les petites histoires de ceux qui l’ont traversée.
Pierre Salles
Photos © Christophe Raynaud de Lage
REPÈRES DU SPECTACLE
Titre complet : « Ordinary People – 普通人 – Obyčejní lidé »
Mise en scène : Jana Svobodová et Wen Hui
Avec : Jan Burian, Jaroslav Hrdlička, Pavel Kotlík, Li Yuyao, Pan Xiaonan, Philipp Schenker, Vladimír Tůma, Wen Hui, Wen Luyuan
Dramaturgie : Ondřej Hrab
Assistanat à la dramaturgie : Lonneke van Heugten, Carmen Mehnert
Musique : Jan Burian
Lumière : Pavel Kotlík
Vidéo : Jaroslav Hrdlička
Assistanat à la mise en scène : Valida Babayeva
Production : Archa Theatre
Lieu : Théâtre Benoît-XII – Festival d’Avignon 2019
Dates : 16, 17, 18, 20, 21, 22 et 23 juillet 2019
Durée officielle : 1 h 30
Langues : Tchèque et chinois, surtitré en français et anglais
Statut à Avignon : Première en France




