Festival C’est pas du luxe ! à Avignon

« C’est pas du luxe ! » : quand l’art devient un rempart contre l’exclusion

Festival C’est pas du luxe ! à Avignon

La-chronique.fr – 26 Août 2026

C’est pas du luxe ! : quand l’art devient un rempart contre l’exclusion

À Avignon, C’est pas du luxe ! occupe une place singulière. Ni tout à fait festival de théâtre, ni manifestation d’arts plastiques, de danse, de cinéma ou de musique, il est un peu tout cela à la fois. Mais sa véritable singularité est ailleurs : depuis sa création, il fait de la pratique artistique un espace de rencontre entre artistes professionnels, travailleurs sociaux et personnes confrontées à la grande précarité. Son nom pourrait presque passer pour une boutade. Il résume pourtant une conviction : lorsque les difficultés de la vie imposent de répondre d’abord à l’urgence, la culture, la possibilité de créer et celle d’être regardé autrement ne sont précisément pas un luxe.

Une histoire qui commence avant le festival

L’aventure trouve ses premières racines en 2008 avec le lancement à Gennevilliers d’un séminaire intitulé « Un accès à la culture pour tous ». Une question commence alors à prendre corps : quelle place la création artistique peut-elle occuper dans les structures qui accompagnent quotidiennement les personnes en situation de grande exclusion ? Il faut attendre 2012 pour que cette réflexion prenne la forme d’un festival. C’est pas du luxe ! naît au Thor, dans le Vaucluse, à l’initiative de la Fondation pour le Logement des Défavorisés — alors Fondation Abbé Pierre —, de La Garance – Scène nationale de Cavaillon et de l’association Le Village. Dès l’édition suivante, en 2013, un manifeste affirme la nécessité de donner une véritable place aux pratiques artistiques dans les différents lieux de vie, au-delà des seules réponses à l’urgence sociale.

En 2014, les Rencontres de Montfavet, à Avignon, permettent aux personnes accompagnées par les associations partenaires d’expérimenter différentes disciplines artistiques. L’aventure se poursuit en 2015 à Apt avec une troisième édition parrainée par Marie-Christine Barrault et Philippe Torreton.

Avignon, nouvelle maison du festival

Après un séminaire organisé à Avignon en 2017, une étape décisive intervient en 2018, lorsque la ville accueille la quatrième édition de C’est pas du luxe !. La collaboration avec Emmaüs débute également cette année-là et le choix d’Avignon n’est évidemment pas anodin, dans une ville dont l’histoire contemporaine est indissociable du spectacle vivant et de l’ambition de démocratisation culturelle portée par Jean Vilar, installer un festival qui interroge l’accès de tous à la création possède une force symbolique particulière.

Mais C’est pas du luxe ! ne cherche pas simplement à faire entrer de nouveaux publics dans les lieux culturels, son ambition va beaucoup plus loin : faire de ceux que l’on considère habituellement comme des spectateurs potentiels des acteurs à part entière de la création. Créer plutôt qu’assister, C’est probablement là que se trouve la différence essentielle.

Tout au long de l’année, des projets artistiques sont développés au sein de structures engagées dans la lutte contre la précarité et l’exclusion. Des artistes professionnels y interviennent dans le cadre d’ateliers, de résidences et de créations au long cours. Peinture, photographie, théâtre, danse, musique, cinéma, écriture, arts plastiques : la discipline importe finalement moins que le processus.

Il ne s’agit pas simplement d’occuper ou de distraire : il s’agit de créer et cette nuance change tout, les œuvres sont destinées à rencontrer un véritable public. L’enjeu n’est donc pas d’exposer la précarité mais de permettre à une création d’exister et à celui ou celle qui la porte d’être regardé autrement que par le seul prisme de sa situation sociale.

Avignon, tous les deux ans

La cinquième édition devait avoir lieu en 2020. La crise sanitaire bouleverse évidemment le calendrier et une grande partie de la manifestation est reportée et c’est finalement en 2021 que le festival retrouve Avignon avec plus de 70 projets et plus de 750 artistes amateurs et professionnels. Il revient dès 2022 pour une sixième édition réunissant 63 projets et, là encore, plus de 750 participants amateurs et professionnels.

Puis vient 2024. Pour sa septième édition, C’est pas du luxe ! rassemble plus de 17 000 spectateurs à Avignon. Le festival a désormais grandi mais son principe demeure : confronter les créations au public, provoquer les rencontres et contribuer à changer le regard porté sur les personnes en situation de précarité. À lire également : C’est pas du luxe ! 2026 à Avignon : programme et temps forts

La culture n’arrive pas après le reste

Au fil des éditions, C’est pas du luxe ! est ainsi devenu bien davantage qu’un rendez-vous organisé pendant trois jours. Les projets se construisent longtemps en amont, mettent en relation le monde culturel et celui de l’action sociale et laissent derrière eux des œuvres, des expériences et parfois des collaborations qui dépassent largement le temps du festival. Cette continuité est essentielle car derrière la fête demeure une conviction : la culture n’est pas le supplément que l’on proposerait une fois satisfaits tous les besoins considérés comme essentiels. Elle participe elle aussi à la dignité, à la construction de soi et à la possibilité d’être reconnu par les autres. C’est précisément ce que raconte le nom du festival : créer, danser, jouer, écrire, photographier, exposer son travail ou éprouver la fierté de voir un public venir à sa rencontre ne devraient pas être considérés comme des privilèges réservés à quelques-uns. À Avignon, ville qui a fait du théâtre et de la culture une partie de son identité, cette idée résonne avec une évidence particulière.

La culture ? C’est pas du luxe.

Pierre Salles

Crédit photo : Véronique Pagnier