Montévidéo à Marseille, lieu historique du festival actoral pendant plus de vingt ans

Actoral : vingt-cinq ans à déplacer les frontières de la création contemporaine

Montévidéo à Marseille, lieu historique du festival actoral pendant plus de vingt ans

La-chronique.fr – 02 Septembre 2026

Lorsque Hubert Colas lance actoral à Marseille en 2001, l’idée d’un festival entièrement consacré aux écritures contemporaines ne signifie déjà pas simplement rassembler des auteurs de théâtre autour de textes nouveaux, mais interroger ce que peut encore vouloir dire le mot « écriture » lorsque celle-ci quitte la page, rencontre un plateau, se transforme en mouvement, en musique, en image ou en performance et finit par circuler entre les disciplines jusqu’à rendre leurs frontières de moins en moins utiles. Vingt-cinq ans plus tard, cette intuition demeure au cœur d’un festival devenu l’un des rendez-vous les plus singuliers de la rentrée artistique marseillaise. 

Actoral naît dans un paysage particulier. Hubert Colas a créé Diphtong Cie en 1988 et travaille depuis plusieurs années sur des écritures contemporaines, qu’il s’agisse de ses propres textes ou de ceux de Christine Angot, Sarah Kane, Martin Crimp, Witold Gombrowicz ou d’autres auteurs dont les langues obligent la scène à chercher de nouvelles formes. À Marseille, il participe également à la création de Montévidéo, avec le musicien Jean-Marc Montera, un lieu pensé dès l’origine comme un espace mutualisé où pourraient cohabiter création théâtrale, écritures contemporaines et musiques improvisées. 

Ce lieu et le festival vont longtemps avancer ensemble : Montévidéo, laboratoire avant d’être adresse

Installé rue Breteuil, Montévidéo n’est pas conçu comme un théâtre traditionnel avec une saison constituée de spectacles qui arrivent, jouent quelques soirs puis repartent, mais comme un lieu de travail où les artistes peuvent résider, chercher, échouer parfois, reprendre une forme et la confronter à d’autres pratiques. La Ville de Marseille décrivait d’ailleurs Montévidéo comme un espace fondé sur le décloisonnement entre les formes d’expression artistique, imaginé à l’origine par Hubert Colas et Jean-Marc Montera parce qu’ils cherchaient d’abord un lieu de travail pour leurs propres projets avant de décider de l’ouvrir à d’autres artistes. 

Actoral trouve naturellement là son centre de gravité. Pendant plus de vingt ans, Montévidéo devient à la fois lieu de résidence, espace de représentation, point de rencontre et quartier général du festival, permettant à des artistes émergents comme à des figures plus reconnues de travailler dans un environnement où le théâtre pouvait rencontrer la danse, la musique improvisée, la littérature, les arts visuels ou la performance sans que ces rapprochements aient besoin d’être justifiés par une quelconque mode de la transversalité, ce qui paraît aujourd’hui assez naturel dans de nombreuses programmations l’était beaucoup moins lorsque le festival commence.

Écrire autrement

Dès ses premières éditions, actoral se construit autour de cette idée que la création contemporaine ne peut plus être pensée comme une succession de disciplines étanches. Le festival s’intéresse aux auteurs, mais également aux chorégraphes, aux plasticiens, aux performeurs, aux cinéastes et aux musiciens, en privilégiant ceux qui utilisent leur propre médium pour le pousser ailleurs. Cette attention aux « écrivains de la scène » deviendra l’un des fils rouges du festival, Hubert Colas défendant régulièrement l’idée que l’écriture contemporaine demeure extrêmement vivante, même lorsqu’elle ne prend plus nécessairement la forme classique d’une pièce destinée à être montée. 

Au fil des éditions, actoral accueille ainsi des artistes venus de nombreux pays et construit une programmation qui mêle premières françaises, créations, lectures, performances, films, concerts et expositions. Pour ses quinze ans en 2015, le festival proposait déjà plus de quatre-vingt-dix rendez-vous pendant trois semaines, parmi lesquels dix créations inédites et huit premières françaises, signe de l’ampleur qu’avait prise un projet initialement beaucoup plus fragile. 

Cette croissance ne conduit pourtant pas actoral à devenir un grand festival centralisé. Au contraire, il multiplie progressivement les partenariats avec les scènes marseillaises et investit La Criée, la Friche la Belle de Mai, le Ballet national de Marseille, le Mucem, le ZEF et de nombreux autres lieux, comme si la logique du décloisonnement artistique devait nécessairement produire une géographie elle aussi éclatée. La singularité du projet lui permet également de construire des ramifications hors de Marseille, notamment à Montpellier et à Montréal, où le principe même d’actoral – réunir différentes formes d’écriture contemporaine dans un même espace critique – trouve des prolongements.

Mais Marseille demeure son territoire naturel, et Montévidéo son cœur, c’est pourquoi la menace qui pèse progressivement sur le bâtiment de la rue Breteuil devient beaucoup plus qu’une question immobilière. Après plusieurs années de procédure judiciaire avec le propriétaire, le lieu est contraint de fermer définitivement au début de 2024. Pour actoral, perdre Montévidéo signifie perdre à la fois une adresse, des plateaux de travail et l’espace autour duquel s’était structurée une communauté artistique pendant plus de vingt ans. 

Le festival aurait pu ne pas survivre à cette rupture. Il choisit au contraire de se disperser davantage encore.

En 2024 et 2025, actoral poursuit ses éditions grâce à son réseau de partenaires et s’installe provisoirement notamment à La Cômerie, espace mis à disposition par la Ville de Marseille. L’identité du festival se transforme forcément : ce qui était auparavant organisé autour d’un lieu central devient davantage encore une traversée de la ville. Cette fragilité ne semble pourtant pas avoir entamé l’attractivité du rendez-vous puisque l’édition 2025 a accueilli près de 12 000 spectateurs, tandis que plus de soixante-dix projets artistiques et plus de deux cents artistes, techniciens et bénévoles participaient à cette vingt-cinquième édition. 

Surtout, actoral commence à préparer son retour dans un lieu propre. En novembre 2025, l’association acquiert l’ancien théâtre Daki Ling, 45 rue d’Aubagne, au cœur de Noailles. L’espace de 350 m² doit permettre de retrouver des capacités de programmation et de résidence proches de ce que Montévidéo rendait possible, avec une ouverture annoncée pour l’automne 2026, au moment de la vingt-sixième édition du festival.  Ce déplacement de la rue Breteuil à la rue d’Aubagne ne sera évidemment pas une simple substitution d’adresse. Montévidéo portait plus de vingt ans d’histoires, de spectacles, de rencontres et de résidences. Le nouveau lieu devra inventer les siennes.

Un festival devenu écosystème

Entre-temps, actoral n’est plus seulement un festival. Depuis janvier 2018, la structure développe également un bureau d’accompagnement d’artistes, prolongeant tout au long de l’année le travail effectué pendant les quelques semaines du rendez-vous automnal.  Cette évolution permet de mieux comprendre ce qu’est devenu le projet d’Hubert Colas : non plus seulement une manifestation qui programme des œuvres, mais un ensemble capable de soutenir leur production, leur circulation et leur rencontre avec des publics.

C’est probablement ce qui explique aussi la fidélité de nombreux artistes à actoral. Le festival ne se contente pas de chercher chaque année quelques grands noms autour desquels construire une affiche ; il accompagne des pratiques, crée des rapprochements et accepte qu’une œuvre puisse être encore fragile lorsqu’elle rencontre le public.

Vingt-cinq ans plus tard, toujours l’inconnu

La vingt-sixième édition, en 2026, réunit désormais plus de deux cents artistes pendant trois semaines et fait circuler le public entre théâtre, danse, performance, littérature, cinéma, musique et arts visuels.  Le festival a changé d’échelle, perdu son lieu historique, traversé une crise immobilière, développé un bureau d’accompagnement et s’apprête à ouvrir un nouveau théâtre, mais l’idée qui le fondait en 2001 paraît étonnamment intacte : il existe encore des œuvres que l’on ne sait pas très bien où ranger et cette impossibilité même à les classer est peut-être ce qui les rend intéressantes.

Dans un paysage culturel où l’on demande souvent aux artistes de définir rapidement ce qu’ils font, pour quel public et dans quelle catégorie leur travail doit apparaître, actoral continue ainsi d’offrir un espace à ceux qui préfèrent répondre par une œuvre.

Vingt-cinq ans après sa création, cette obstination à laisser une place à l’inconnu est peut-être devenue sa véritable histoire.

Pierre Salles

Crédit photo : Pierre Gondard / Espace Montévidéo

REPÈRES DU FESTIVAL
Nom
: actoral – Festival international des arts et des écritures contemporaines
Création : 2001 à Marseille
Fondateur et directeur artistique : Hubert Colas
Origines : développement autour de Montévidéo, lieu créé à Marseille par Hubert Colas et Jean-Marc Montera et consacré aux écritures contemporaines et aux musiques improvisées
Disciplines : théâtre, danse, performance, littérature, musique, cinéma et arts visuels
Rythme : festival annuel, chaque automne, pendant environ trois semaines
Montévidéo : lieu historique du festival pendant plus de vingt ans ; fermeture définitive début 2024
Situation après 2024 : programmation répartie entre de nombreux lieux partenaires et implantation provisoire notamment à La Cômerie
Nouveau lieu : 45 rue d’Aubagne à Marseille, ancien Daki Ling, acquis par actoral en novembre 2025
Ouverture annoncée : automne 2026
Bureau d’accompagnement d’artistes : développé par actoral depuis janvier 2018
Édition 2025 : près de 12 000 spectateurs
Édition 2026 : 26e édition, du 23 septembre au 10 octobre 2026, plus de 200 artistes annoncés.