Jean-François Leroy, fondateur et directeur de Visa pour l’Image

Jean-François Leroy est mort, le devoir de regarder demeure

Jean-François Leroy, fondateur et directeur de Visa pour l’Image

La-chronique.fr – 2 Septembre 2026

Le monde du photojournalisme perd l’une de ses figures les plus singulières. Jean-François Leroy est mort lundi 31 août 2026 à Paris, à l’âge de 69 ans, des suites d’un cancer, au moment même où venait de s’ouvrir à Perpignan la trente-huitième édition de Visa pour l’Image, ce festival qu’il avait imaginé, construit et défendu pendant près de quarante ans comme on défend une conviction davantage qu’une institution.

Il y a dans cette disparition une coïncidence particulièrement saisissante puisque, tandis que des milliers de visiteurs parcourent les expositions de Visa pour l’Image et que les soirées de projection commencent à raconter au Campo Santo les guerres, les catastrophes, les révolutions mais aussi les existences ordinaires que des photographes sont allés chercher aux quatre coins du monde, celui qui avait donné une maison à toutes ces images n’est plus là pour les accompagner de son regard, de ses colères, de ses enthousiasmes ou de ses doutes.

Car Visa pour l’Image ressemblait profondément à Jean-François Leroy : un festival libre, parfois rugueux, toujours engagé, qui n’a jamais vraiment cherché à rendre le monde plus confortable qu’il ne l’est.

Celui qui avait choisi les photographies des autres

Né à Paris le 3 octobre 1956, Jean-François Leroy ne semblait pourtant pas destiné à devenir l’un des grands passeurs de la photographie documentaire. Enfant, il s’intéresse à la prestidigitation, entreprend ensuite des études de médecine, mais découvre très tôt le laboratoire photographique de La Vie catholique, où travaille sa tante, et comprend progressivement que sa vie se déroulera davantage parmi les images que dans les amphithéâtres universitaires.

Il tente lui-même le photoreportage, travaille avec Sipa Press, passe par Photo Reporter, Photo-Revue puis Photo Magazine, dont il deviendra rédacteur en chef, avant d’admettre avec cette absence de complaisance qui faisait déjà partie de son caractère qu’il ne se considérait pas comme un photographe suffisamment remarquable pour poursuivre dans cette voie. Il choisit alors de consacrer son énergie aux photographies des autres, décision qui pouvait sembler être un renoncement et qui allait finalement devenir l’œuvre d’une vie.

Perpignan comme fenêtre ouverte sur le monde

Lorsqu’il crée Visa pour l’Image à Perpignan en 1989, avec le soutien notamment de Roger Thérond, alors directeur de Paris Match, le pari n’a rien d’évident. Il s’agit de consacrer un festival entier au photojournalisme, d’exposer sur les murs d’une ville des images qui n’étaient souvent jusque-là que les illustrations fugitives d’un journal ou d’un magazine, et surtout de demander au public de prendre le temps de regarder ce que l’actualité lui montre généralement pendant quelques secondes avant de passer à autre chose.

Près de quatre décennies plus tard, Visa pour l’Image est devenu l’un des grands rendez-vous internationaux du photojournalisme, accueillant chaque année à Perpignan des photographes, des agences, des rédactions et plus d’un millier de professionnels venus de nombreux pays, tandis que les expositions gratuites attirent un public considérable.

Mais réduire Visa à ses chiffres serait passer à côté de ce que Jean-François Leroy avait voulu construire.

À Perpignan, une photographie retrouvait une durée, un contexte et parfois même une histoire que le rythme de l’information lui avait retirés. Les guerres, les famines, les déplacements de population, les catastrophes naturelles ou les bouleversements politiques y occupaient évidemment une place considérable, mais Visa savait également montrer ces gestes minuscules et ces existences ordinaires qui racontent le monde autrement que par ses grands fracas.

Leroy avait surtout compris qu’une photographie d’information ne pouvait pas être séparée de celui ou celle qui l’avait prise.

Défendre le réel à l’heure des images fabriquées

Cette conviction explique sans doute pourquoi il observait avec autant d’inquiétude les transformations récentes de l’information, la disparition progressive des grands reportages, la précarisation des photographes et, depuis quelques années, l’arrivée des intelligences artificielles génératives capables de produire en quelques secondes une photographie parfaitement vraisemblable d’un événement qui n’a pourtant jamais existé.

Son dernier éditorial pour l’édition 2026 de Visa pour l’Image s’ouvre ainsi sur une fausse photographie de Nicolás Maduro qui avait circulé jusque dans des médias reconnus, exemple qui lui permettait de revenir sur une question devenue centrale : comment continuer à distinguer une information documentée d’une image simplement vraisemblable lorsque les réseaux sociaux sont parfois utilisés comme des sources avant même que leur contenu ait été vérifié ?

Derrière cette bataille qui pouvait parfois sembler perdue d’avance, Leroy défendait finalement quelque chose de très simple : la différence entre une image que l’on peut fabriquer depuis un ordinateur et celle qu’un photographe rapporte d’un lieu où il s’est réellement rendu, après avoir regardé, attendu, compris parfois, déclenché enfin, avec derrière la photographie un nom, une date, un endroit et la possibilité de répondre de ce que l’on montre.

Ce n’était pas une hostilité de principe à la technologie, mais la défense obstinée d’une certaine idée du journalisme.

Un homme entier

Jean-François Leroy n’était pas un homme du consensus et ceux qui l’ont côtoyé racontent volontiers ses colères autant que ses enthousiasmes, son franc-parler, ses fidélités et cette manière parfois brutale de défendre un photographe, une image ou une conception du métier.

Il pouvait être excessif, abrupt, dérangeant, et ne cherchait guère à masquer cette part de son caractère. Elle explique probablement aussi pourquoi Visa pour l’Image n’est jamais devenu un festival simplement décoratif consacré aux belles photographies, mais est resté un rendez-vous profondément attaché au journalisme et à ceux qui acceptent encore de partir sur le terrain lorsque tant d’images semblent désormais pouvoir nous parvenir sans que personne ne se soit véritablement déplacé pour les produire.

« Les photographes sont mes yeux sur le monde », disait-il.

La formule permet de comprendre ce lien particulier qu’il entretenait avec ceux dont il présentait les travaux à Perpignan et qu’il avait vu, au fil des années, travailler dans des conditions économiques de plus en plus difficiles, tandis que disparaissaient certaines agences, que les commandes des journaux se raréfiaient et que les photographes devaient chercher ailleurs les moyens de financer des reportages que la presse n’avait parfois plus les moyens de leur commander.

Visa était ainsi devenu davantage qu’un lieu d’exposition : un endroit où l’on pouvait montrer un travail, rencontrer une rédaction, obtenir une bourse, trouver un soutien ou simplement retrouver une communauté qui continuait à considérer le photojournalisme comme indispensable.

Le devoir de regarder

Le titre de son dernier ouvrage, Le devoir de regarder, réalisé avec Isabelle Fougère, prend aujourd’hui une résonance particulière. Il y revenait sur plusieurs décennies passées au milieu des images, sur les bouleversements du photojournalisme et sur cette question devenue presque vertigineuse dans un monde où nous n’avons jamais autant vu de photographies sans nécessairement prendre le temps de les regarder.

La disparition de Jean-François Leroy pose désormais inévitablement la question de l’avenir de Visa pour l’Image, tant sa personnalité et celle du festival semblaient parfois se confondre. L’équipe qui l’entourait poursuivra évidemment cette histoire, mais cette trente-huitième édition restera celle où Perpignan aura dû apprendre, brutalement, à regarder ses propres images sans celui qui les avait réunies.

Jean-François Leroy savait qu’une photographie n’arrête pas une guerre, ne ramène pas les morts et ne répare pas les injustices qu’elle montre, mais il avait passé sa vie à défendre l’idée qu’elle pouvait au moins conserver une trace, documenter ce qui s’était produit et nous empêcher, quelques années plus tard, de prétendre que nous ne savions pas.

À Perpignan, les photographies continueront donc de raconter le monde.

Ses yeux sur le monde, eux aussi, continueront de regarder.

Pierre Salles

Photo : © Claude Truong-Ngoc

REPÈRES
Jean-François Leroy
Naissance
: 3 octobre 1956 à Paris
Décès : 31 août 2026 à Paris, à 69 ans
Activité : journaliste et directeur de festival, figure majeure de la défense du photojournalisme
Parcours : Sipa Press, Photo Reporter, Photo-Revue, Photo Magazine
Visa pour l’Image : fondateur et directeur historique depuis sa création en 1989
Lieu : Perpignan
Édition 2026 : 38e édition
Dates : du 29 août au 13 septembre 2026
Semaine professionnelle : du 31 août au 5 septembre 2026
Dernier ouvrage : Le devoir de regarder, avec Isabelle Fougère
Engagement : défense du photojournalisme de terrain, de l’information vérifiée et de la traçabilité des images face notamment au développement des contenus générés par intelligence artificielle.