
La-chronique.fr – 27 novembre 2019
« Retour à Reims » – Mise en scène de Thomas Ostermeier d’après l’essai de Didier Eribon – A la Criée, Théâtre National de Marseille – du 19 au 21 novembre 2019 – Prochaines dates : Bâle, Theater Basel, du 06/12/19 au 07/12/19.
Comment porter au théâtre un essai sociologique sans le réduire à une conférence illustrée ? C’est tout le pari de Thomas Ostermeier avec « Retour à Reims », le livre dans lequel Didier Eribon revient sur son enfance ouvrière, sa rupture avec son milieu d’origine et les mécanismes sociaux qui ont façonné son parcours. Plutôt que de chercher à incarner directement l’auteur, Ostermeier invente un studio d’enregistrement et fait du travail même de l’adaptation le moteur du spectacle. À La Criée, ce dispositif simple ouvre un espace où l’intime, le politique et le théâtre ne cessent de se répondre.
Après la mort de son père, Didier Eribon retourne vers cette famille et cette ville qu’il avait quittées depuis longtemps. Le voyage est géographique, bien sûr, mais surtout social. L’intellectuel parisien retrouve le monde ouvrier dont il est issu et mesure la distance qu’il a dû construire pour pouvoir devenir celui qu’il est. La honte sociale croise la violence de l’homophobie, le parcours individuel rejoint l’histoire collective et une question traverse tout le livre : comment une classe ouvrière autrefois liée au Parti communiste a-t-elle pu progressivement se tourner vers l’extrême droite ?
Sur scène, Irène Jacob prête sa voix au documentaire consacré à ce retour. Face à elle, Cédric Eeckhout joue le réalisateur et Blade Mc Alimbaye le propriétaire du studio et ingénieur du son. Sur l’écran apparaissent Didier Eribon, sa mère, Reims, Paris et des images d’archives. Nous assistons donc simultanément au film et à sa fabrication. La voix lit le texte, l’image le déplace, puis les personnages interrompent le processus et commencent à discuter de ce qu’ils sont eux-mêmes en train de montrer.
Cette mise en abyme est l’une des grandes intelligences du spectacle. Ostermeier ne prétend jamais que le passage de l’essai au théâtre serait neutre. Choisir une image, couper un passage, faire entendre une phrase plutôt qu’une autre, c’est déjà produire une lecture politique. Le réalisateur et l’actrice se confrontent alors sur leurs choix, et le spectacle cesse progressivement d’être seulement celui de Didier Eribon pour devenir aussi celui des personnes présentes sur le plateau.
Irène Jacob apporte à la parole une douceur qui contraste avec la violence de ce qu’elle raconte. Elle ne cherche pas à imiter Eribon ni à surjouer l’émotion. Cette distance laisse au texte toute sa force et permet aux images de dialoguer avec lui. Cédric Eeckhout incarne quant à lui celui qui construit le récit et doit donc répondre de ses choix. Entre eux, la discussion sur la représentation devient une autre manière d’interroger les rapports de domination.
Blade Mc Alimbaye introduit une troisième histoire. Lorsqu’il évoque son grand-père, tirailleur sénégalais, puis sa propre trajectoire, le spectacle quitte encore un peu davantage le seul cadre autobiographique d’Eribon. La question de classe rencontre alors celle de la race, de la mémoire coloniale et de la place accordée à ceux que le récit national a longtemps laissés sur ses marges. Son rap ne constitue pas un intermède : il transforme la parole politique en prise de position personnelle.
Le danger d’un tel dispositif serait évidemment de vouloir tout dire. Classes sociales, homosexualité, racisme, colonialisme, disparition de la gauche ouvrière, montée des populismes : la matière est considérable. Mais Ostermeier évite le plus souvent l’effet catalogue parce qu’il revient constamment aux trajectoires individuelles. Les idées ne flottent jamais très longtemps au-dessus du plateau ; elles retrouvent un visage, une famille, une photographie, une voix.
La scénographie et les costumes de Nina Wetzel assument la banalité réaliste du studio d’enregistrement. Rien de spectaculaire, et c’est précisément ce qui permet au film de prendre toute sa place. La musique de Nils Ostendorf, le son de Jochen Jezussek et la lumière d’Erich Schneider accompagnent discrètement cette circulation entre documentaire et représentation. Ostermeier, que l’on connaît capable de machines scéniques beaucoup plus flamboyantes, choisit ici de se mettre au service de la pensée.
C’est aussi ce qui donne au spectacle sa résonance particulière. « Retour à Reims » ne nous demande pas seulement de regarder la trajectoire de Didier Eribon. Il nous oblige à nous interroger sur la nôtre : ce que nous avons quitté, ce que nous avons choisi d’oublier, les déterminismes auxquels nous avons échappé et ceux que nous transportons encore avec nous. L’histoire politique cesse alors d’être abstraite ; elle se lit dans les corps et les biographies.
Thomas Ostermeier réussit ainsi un exercice particulièrement délicat : faire du théâtre avec une pensée sans l’appauvrir, et faire de la politique sans transformer la scène en tribune. Le film, les acteurs et le livre se frottent les uns aux autres jusqu’à créer un quatrième objet qui n’appartient totalement à aucun d’eux. On sort de « Retour à Reims » avec davantage de questions que de réponses, mais aussi avec cette sensation précieuse que le théâtre peut encore être un lieu où l’intelligence du monde devient une expérience sensible.
Pierre Salles
REPÈRES DU SPECTACLE
D’après : l’essai « Retour à Reims » de Didier Eribon
Mise en scène : Thomas Ostermeier
Avec : Cédric Eeckhout, Irène Jacob, Blade Mc Alimbaye
Scénographie et costumes : Nina Wetzel
Musique : Nils Ostendorf
Son : Jochen Jezussek
Dramaturgie : Florian Borchmeyer, Maja Zade
Lumière : Erich Schneider
Réalisation du film : Sébastien Dupouey, Thomas Ostermeier
Montage du film : Sébastien Dupouey
Lieu de la critique : La Criée – Théâtre national de Marseille
Durée : 1 h 50
Création de la version française : 11 janvier 2019, Théâtre de la Ville – Espace Cardin




