Olivier Py en Miss Knife dans Miss Knife et ses sœurs – Festival d’Avignon 2022

« Miss Knife et ses sœurs » : Olivier Py tire sa révérence en chansons

Olivier Py en Miss Knife dans Miss Knife et ses sœurs – Festival d’Avignon 2022

La-chronique.fr – 28 Juillet 2022

76e FESTIVAL D’AVIGNON. « Miss Knife et ses sœurs » d’Olivier Py – à l’Opéra Grand Avignon le 26 juillet à 18h00.

Il y avait forcément quelque chose d’un adieu dans cette soirée. Après neuf années à la tête du Festival d’Avignon, Olivier Py choisissait de quitter la scène avignonnaise non par un discours institutionnel mais en retrouvant Miss Knife, son double de cabaret, entouré de femmes et d’artistes qui ont traversé son parcours. « Miss Knife et ses sœurs » ressemble moins à un spectacle construit pour refermer une époque qu’à une fête de famille, libre, inégale parfois, mais traversée par une évidente émotion.

Miss Knife apparaît avec ce mélange de mélancolie et d’ironie qui accompagne le personnage depuis des années. Perruque, robe, talons et chansons : derrière l’artifice, Olivier Py ne s’est jamais vraiment caché. Il s’y révèle plutôt autrement. Cette créature de cabaret lui permet de parler du temps qui passe, du désir, de la solitude, du théâtre et de cette étrange nécessité de monter encore sur scène quand les lumières institutionnelles se sont éteintes.

Autour de lui, la soirée se construit par rencontres. Angélique Kidjo apporte sa voix lumineuse et cette présence qui suffit à modifier instantanément l’atmosphère. Les Dakh Daughters, fidèles complices ukrainiennes du Festival, surgissent avec leur énergie habituelle, mais leur apparition prend en 2022 une résonance forcément particulière alors que leur pays est en guerre. Sans qu’il soit nécessaire d’appuyer le symbole, leur présence rappelle combien le théâtre et la musique restent traversés par le monde extérieur.

Le spectacle ne cherche jamais l’unité parfaite. Il fonctionne par numéros, chansons, apparitions et changements de tonalité. Certaines séquences touchent davantage que d’autres et l’ensemble possède parfois le caractère décousu d’une soirée composée entre amis. Mais cette fragilité fait aussi son charme. Il ne s’agit pas de démontrer quoi que ce soit : simplement de partager une dernière fois un plateau et quelques chansons avec le public avignonnais.

Miss Knife fait sourire, souvent. Elle sait aussi installer ces moments de douceur où la caricature disparaît derrière une forme de tendresse. Olivier Py a toujours aimé le cabaret pour sa capacité à faire cohabiter le dérisoire et le tragique. Une chanson peut commencer dans l’excès, provoquer le rire et soudain laisser apparaître une solitude. Ce soir-là, cette mécanique prend une dimension supplémentaire parce que chacun sait qu’une page est en train de se tourner.

On pouvait surtout observer un Olivier Py étonnamment léger. Diriger le Festival d’Avignon signifie porter chaque année une machine considérable, avec ses attentes, ses contraintes, ses polémiques, ses compromis et cette solitude particulière qui accompagne nécessairement celui qui doit finalement décider. Sur scène, débarrassé pour quelques heures de ce poids, Py semblait retrouver le simple plaisir d’être interprète.

C’est peut-être le véritable sujet de la soirée. Non pas le bilan d’une direction, encore moins une cérémonie d’autocélébration, mais le retour d’un homme de théâtre à l’endroit où tout commence : un plateau, des partenaires, de la musique et un public. Après les programmes, les budgets et les responsabilités, il reste cette chose presque dérisoire et pourtant essentielle : le désir de jouer.

La présence des artistes invitées évite heureusement que le spectacle ne se transforme en long autoportrait. Les voix se répondent et chacune apporte son univers. Angélique Kidjo impose une générosité immédiate ; les Dakh Daughters rappellent combien leur cabaret punk et politique a marqué plusieurs éditions. Miss Knife, au milieu de ses « sœurs », n’est plus seulement le personnage d’Olivier Py : elle devient l’hôtesse d’une soirée où les fidélités artistiques comptent davantage que la nostalgie.

Tout n’a pas la même intensité et certains numéros peuvent sembler plus anecdotiques. Mais juger cette soirée comme on jugerait une création dramatique traditionnelle manquerait sans doute sa nature. « Miss Knife et ses sœurs » est d’abord un moment de passage. Il faut accepter son désordre, ses clins d’œil et ses respirations pour entendre ce qui circule derrière les chansons.

Au terme de cette dernière édition dirigée par Olivier Py, Miss Knife ne referme donc pas solennellement le rideau. Elle chante, sourit et laisse la place à celles qui l’entourent. Une manière assez juste de quitter Avignon : non pas seul sous les projecteurs, mais au milieu d’une troupe. Avec, dans le regard, le soulagement de celui qui peut enfin abandonner l’énorme machine du Festival et redevenir simplement un artiste.

Pierre Salles

Photo C. Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

REPÈRES DU SPECTACLE
Conception et interprétation
: Olivier Py / Miss Knife
Invitées notamment : Angélique Kidjo, Dakh Daughters
Contexte : Dernière édition du Festival d’Avignon dirigée par Olivier Py