Welfare de Julie Deliquet dans la Cour d’honneur – Festival d’Avignon 2023

« Welfare » : dans la Cour d’honneur, le réel peine à devenir théâtre

Welfare de Julie Deliquet dans la Cour d’honneur – Festival d’Avignon 2023

La-chronique.fr – 6 Juillet 2023

77e FESTIVAL D’AVIGNON. « Welfare » De Frederick Wiseman, adaptation et mise en scène de Julie Deliquet au Festival d’Avignon 2023 du 5 au 14 juillet à 22h00 dans la Cour d’Honneur du Palais de Papes.

Ouvrir le Festival d’Avignon dans la Cour d’honneur n’est jamais un geste anodin. Le lieu agrandit tout : les ambitions, les images, les silences, mais aussi les faiblesses. Pour la première soirée de l’édition 2023, Julie Deliquet choisit « Welfare », le documentaire tourné en 1973 par Frederick Wiseman dans un centre d’aide sociale new-yorkais. Le projet est passionnant : faire entendre, cinquante ans plus tard, la parole de celles et ceux qui viennent demander à une institution de quoi vivre, se loger ou simplement tenir encore un peu. Sur le plateau pourtant, cette matière humaine peine trop souvent à trouver la puissance théâtrale qu’elle promet.

La Cour devient un centre d’aide sociale improvisé. Quinze personnages y circulent, attendent, protestent, racontent leur situation ou tentent de comprendre les règles administratives qui décident de leur quotidien. Sans-abri, travailleurs pauvres, mères célibataires, personnes déplacées ou simplement êtres arrivés au bout de leurs ressources se succèdent devant des employés qui doivent eux-mêmes composer avec les limites de l’institution. La violence n’est pas spectaculaire : elle tient à un formulaire, à une condition impossible à remplir, à une réponse qui arrive trop tard.

Julie Deliquet, avec Julie André et Florence Seyvos pour l’adaptation scénique, reste fidèle à l’esprit d’observation de Wiseman. Pas de héros désigné, pas de grande intrigue destinée à organiser le réel, mais une succession de situations dont l’accumulation doit finir par dresser le portrait d’un système. Cette fidélité est aussi la principale difficulté du spectacle. Ce qui, au cinéma, trouve sa force dans le cadrage, le montage et la proximité des visages doit ici affronter les dimensions monumentales de la Cour d’honneur.

La scénographie conçue par Julie Deliquet et Zoé Pautet occupe largement l’espace, mais la distance demeure. Des scènes très quotidiennes, fondées sur une parole fragile et sur des rapports presque imperceptibles entre les individus, se perdent parfois dans l’immensité du Palais des papes. On comprend ce qui se joue, on mesure la violence des situations, mais l’émotion reste curieusement tenue à distance.

C’est d’autant plus frustrant que la distribution est solide. Julie André, Astrid Bayiha, Éric Charon, Salif Cissé, Aleksandra de Cizancourt, Évelyne Didi, Olivier Faliez, Vincent Garanger, Zakariya Gouram, Nama Keita, Mexianu Medenou, Marie Payen, Agnès Ramy et David Seigneur donnent chair à cette humanité multiple, tandis que Thibault Perriard accompagne musicalement la représentation. Les acteurs évitent généralement le pathos et trouvent cette tonalité presque documentaire que recherche la metteuse en scène.

Quelques séquences parviennent alors à faire oublier le dispositif. Une parole se détache, un personnage cesse soudain d’être un cas administratif et devient un être dont nous partageons quelques minutes l’épuisement, la colère ou l’absurdité de la situation. C’est dans ces moments, lorsque le spectacle cesse de vouloir embrasser toute la mécanique sociale pour se concentrer sur une présence, qu’il touche le plus juste.

Mais ils sont trop dispersés dans une représentation de deux heures trente qui peine à construire sa progression. L’accumulation produit moins le vertige attendu qu’une forme de monotonie. Le principe est compris assez vite et les scènes suivantes, aussi bien interprétées soient-elles, ne déplacent pas toujours suffisamment notre regard. Le réel est là, indiscutable, mais sa transposition semble parfois rester prisonnière du respect porté au film d’origine.

La question devient alors presque paradoxale : comment être fidèle à Wiseman sans tenter de refaire Wiseman au théâtre ? Son cinéma repose précisément sur ce que la scène ne peut reproduire de la même manière : la caméra qui choisit où regarder, le montage qui rapproche deux situations, le gros plan qui fait d’un visage un paysage. Dans la Cour d’honneur, le spectateur choisit davantage son regard, mais il se trouve aussi beaucoup plus loin de ceux qu’il devrait observer.

Le choix de « Welfare » pour ouvrir la première édition dirigée par Tiago Rodrigues avait pourtant quelque chose de fort. Mettre au centre de la Cour d’honneur des personnes habituellement rejetées aux marges de la société était un geste politique clair. Le Palais des papes devenait, pour une soirée, un lieu où les plus précaires avaient droit à la parole. L’intention reste belle et nécessaire. Elle ne suffit simplement pas à faire de cette adaptation le grand choc théâtral que l’on pouvait espérer.

« Welfare » laisse donc une impression partagée. On admire le travail des acteurs, la volonté de regarder sans juger et le refus de transformer la pauvreté en spectacle sentimental. Mais l’ensemble reste trop uniforme, trop distant, et la Cour d’honneur paraît parfois davantage absorber la proposition que la magnifier. Une ouverture généreuse et respectable, certes, mais décevante pour un spectacle dont le matériau humain appelait peut-être une forme plus resserrée, plus incarnée et plus bouleversante.

Pierre Salles

Photo C. Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

REPÈRES DU SPECTACLE
D’après
: le film « Welfare » de Frederick Wiseman (1973)
Mise en scène : Julie Deliquet
Adaptation scénique : Julie André, Julie Deliquet, Florence Seyvos
Avec : Julie André, Astrid Bayiha, Éric Charon, Salif Cissé, Aleksandra de Cizancourt, Évelyne Didi, Olivier Faliez, Vincent Garanger, Zakariya Gouram, Nama Keita, Mexianu Medenou, Marie Payen, Agnès Ramy, David Seigneur et Thibault Perriard
Collaboration artistique : Anne Barbot, Pascale Fournier
Scénographie : Julie Deliquet, Zoé Pautet
Lumière : Vyara Stefanova
Musique : Thibault Perriard
Costumes : Julie Scobeltzine
Lieu : Cour d’honneur du Palais des papes – Festival d’Avignon 2023
Durée : 2 h 30