
La-chronique.fr – 25 Juillet 2022
76e FESTIVAL D’AVIGNON. « Richard II » de W. Shakespeare – Mise en scène de Christophe Rauck – du 20 au 26 Juillet à 18h00 au Gymnase du Lycée Aubanel.
Il apparaît presque comme un fantôme. Dans la pénombre du Gymnase du lycée Aubanel, la silhouette blanche et longiligne de Micha Lescot suffit à imposer Richard II avant même que l’on ait véritablement compris les forces qui commencent à s’affronter autour de lui. Christophe Rauck choisit l’ombre et le clair-obscur pour raconter la chute d’un roi qui se croit encore intouchable. Un choix esthétique qui donne à cette fresque politique une beauté sombre et, surtout, une remarquable lisibilité.
Chez Shakespeare, tout part d’une décision. Bolingbroke accuse le duc de Norfolk d’avoir participé au meurtre du duc de Gloucester. Richard interrompt leur duel et bannit les deux hommes. Le geste paraît souverain ; il porte déjà en lui la catastrophe. Lorsque le roi déshérite ensuite Bolingbroke et part combattre en Irlande, il laisse derrière lui un royaume disponible pour celui qu’il avait voulu éloigner. Le pouvoir commence à changer de mains avant même que Richard ne comprenne qu’il est en train de le perdre.
Christophe Rauck ne cherche pas à actualiser lourdement Shakespeare. La traduction de Jean-Michel Déprats et quelques coupes suffisent à rendre la mécanique limpide. Ce qui l’intéresse est moins la reconstitution historique que la façon dont le pouvoir se fabrique, se représente et se défait. Les alliances changent, les fidélités se déplacent et la légitimité divine du souverain ne pèse soudain plus grand-chose face à celui qui sait rassembler autour de lui.
Micha Lescot trouve dans Richard un rôle à sa mesure. Son corps semble ne jamais vouloir se fixer. Il glisse, danse, se dérobe, traverse le plateau comme un feu follet. Le roi peut être inquiétant, capricieux, presque grotesque, puis soudain profondément touchant lorsque la couronne cesse d’être une évidence. Plus Richard perd son pouvoir, plus l’acteur semble gagner en humanité. La chute débarrasse peu à peu le personnage de sa fonction pour laisser apparaître l’homme.
Face à lui, Éric Challier impose un Bolingbroke d’une tout autre nature. Là où Richard paraît flotter au-dessus du royaume, son adversaire est ancré dans le sol. La confrontation entre les deux hommes tient autant aux corps qu’aux mots : d’un côté un souverain fragile dont la légitimité semblait devoir suffire à gouverner, de l’autre un homme dont la puissance se construit à mesure que les soutiens se rallient à lui.
Rauck détache également Richard et sa reine du reste de la cour. Cécile Garcia Fogel compose une reine qui demeure liée à lui lorsque les autres commencent déjà à regarder ailleurs. Ce couple en blanc semble appartenir à un monde condamné, presque à un autre spectacle, tandis que les forces politiques se recomposent autour d’eux. Cette distance renforce encore le sentiment d’assister à la disparition progressive d’un ordre ancien.
La scénographie d’Alain Lagarde installe deux imposants blocs de gradins mobiles qui évoquent autant un parlement qu’un lieu où l’on viendrait observer le spectacle du pouvoir. Le dispositif possède une réelle force plastique, même si sa lourdeur limite parfois les transformations et alourdit le début de la représentation. Peu à peu, son utilisation devient plus convaincante, notamment lorsque la vidéo d’Étienne Guiol vient multiplier les points de vue et rapprocher les visages.
Mais c’est surtout la lumière d’Olivier Oudiou qui donne à l’ensemble sa profondeur. Les personnages apparaissent et disparaissent dans des fondus, émergent d’une obscurité où semblent déjà se préparer les trahisons. Ce clair-obscur exige parfois un effort du spectateur, certains jeux devenant volontairement difficiles à saisir, mais il transforme le Gymnase Aubanel en un espace politique instable où nul ne sait très longtemps qui restera dans la lumière.
La modernité du spectacle naît alors sans qu’il soit nécessaire d’ajouter des références contemporaines. Shakespeare suffit. Ces hommes qui promettent, trahissent, changent de camp, utilisent le peuple et invoquent la légitimité ressemblent trop à notre présent pour avoir besoin d’être habillés en responsables politiques d’aujourd’hui. Rauck laisse les correspondances se faire d’elles-mêmes, et elles sont nombreuses.
Avec « Richard II », Christophe Rauck propose ainsi une lecture claire et visuellement maîtrisée d’une pièce où la parole est déjà une arme politique. Quelques lourdeurs scénographiques n’empêchent jamais le spectacle de trouver son souffle, porté par une distribution solide et surtout par un Micha Lescot fascinant dans la lente désagrégation du souverain. Un roi tombe, un autre pouvoir se prépare et, dans la pénombre, Shakespeare nous rappelle combien nous aimons regarder ceux que nous avons placés au sommet redescendre parmi les hommes.
Pierre Salles
Photo Olivier Metzger / Modds
REPÈRES DU SPECTACLE
Texte : William Shakespeare
Mise en scène : Christophe Rauck
Traduction : Jean-Michel Déprats
Avec : Louis Albertosi, Thierry Bosc, Éric Challier, Murielle Colvez, Cécile Garcia Fogel, Pierre-Thomas Jourdan, Guillaume Lévêque, Micha Lescot, Emmanuel Noblet, Pierre-Henri Puente, Adrien Rouyard
Dramaturgie : Lucas Samain
Scénographie : Alain Lagarde
Lumière : Olivier Oudiou
Vidéo : Étienne Guiol
Costumes : Coralie Sanvoisin
Musique : Sylvain Jacques
Lieu : Gymnase du lycée Aubanel – Festival d’Avignon 2022
Durée : 3 h 15, entracte compris




