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Il est des festivals qui semblent avoir été inventés par leur paysage. Au Domaine d’O, à Montpellier, le théâtre ne commence pas tout à fait lorsque les lumières s’éteignent. Il commence avant, sous les pins, dans les allées, autour du bassin, dans cette circulation tranquille entre les spectateurs, les artistes et les scènes disséminées dans la verdure. Le Printemps des Comédiens a fait de cette géographie une part de son identité. Mais derrière la douceur des soirées de juin se cache une histoire plus profonde : celle d’une certaine idée du théâtre populaire, de la décentralisation culturelle et de la volonté de faire voyager les œuvres au-delà des salles qui leur sont traditionnellement réservées.
Créé en 1987 à l’initiative du Conseil général de l’Hérault, le festival ne naît pourtant pas de rien. Son histoire s’inscrit dans un territoire où, depuis l’après-guerre, des hommes de théâtre et des responsables publics ont cherché à rapprocher les œuvres des spectateurs. Pour comprendre le Printemps, il faut donc remonter avant le Printemps, jusqu’à Pézenas et aux expériences d’André Crocq.
Avant Montpellier, l’héritage d’André Crocq et de Pézenas
Les Archives départementales de l’Hérault conservent le fonds André Crocq, qui éclaire cette préhistoire du festival. Installé à Pézenas au début des années 1960, Crocq y développe des stages d’art dramatique et défend un théâtre ouvert sur le monde, populaire et accessible. Sa rencontre avec Jean Bène, sénateur-maire de Pézenas et président du Conseil général de l’Hérault, contribue à faire émerger un projet culturel à l’échelle départementale.
Dès la fin des années 1950, les stages et représentations organisés à Pézenas font du théâtre une affaire collective. Shakespeare y tient une place importante, comme l’idée d’un théâtre qui ne se contente pas d’attendre son public dans une salle mais va à sa rencontre. Les Nuits théâtrales de Pézenas, puis les initiatives conduites dans l’Hérault, installent durablement cette ambition : associer exigence artistique, transmission et diffusion sur le territoire.
André Crocq meurt en 1980. L’aventure change alors de forme, mais elle laisse derrière elle une mémoire, des pratiques et surtout une conviction : dans l’Hérault, un grand rendez-vous théâtral peut s’adresser à un public large sans renoncer à l’ambition artistique. Lorsque le Printemps des Comédiens apparaît quelques années plus tard, cette filiation n’est pas une légende reconstruite après coup : le Département lui-même la met en avant dans ses archives consacrées aux trente ans du festival.
1987 : le Printemps des Comédiens s’installe au Domaine d’O
Le premier Printemps des Comédiens a lieu en 1987, dans le contexte de la décentralisation et de l’autonomie accrue des collectivités territoriales. Le Conseil général de l’Hérault porte la manifestation ; Daniel Bedos en prend la direction. Le festival rencontre alors ce qui deviendra beaucoup plus qu’un décor : le Domaine d’O. La première édition se place sous le signe de Molière. Les premières années affirment rapidement une identité : 1988 est associée à Jean Vilar, 1989 à Médard, 1990 à Joseph Delteil. Dans le programme de 1990, le festival revendique déjà 50 000 spectateurs. Le répertoire, la mémoire du théâtre populaire, les créations et les invitations venues d’ailleurs commencent à cohabiter. Les archives des premières éditions montrent aussi combien le Printemps a longtemps été un festival mobile. Le Domaine d’O en devient le cœur, mais l’ambition initiale demeure départementale. Le théâtre circule, les tréteaux se déplacent, et l’idée d’un rendez-vous populaire ne se confond pas encore avec un seul équipement culturel.
Daniel Bedos : fabriquer une fête du théâtre
Daniel Bedos imprime au festival une personnalité qui restera perceptible bien après son départ. Sous sa direction, le Printemps s’ouvre largement aux formes du spectacle vivant, aux cultures du monde, au cirque, aux propositions itinérantes, aux lectures et aux rencontres. Jean-Claude Carrière accompagne durablement cette aventure et devient l’une de ses figures tutélaires.
Les programmes anciens racontent mieux que n’importe quel palmarès la diversité de cette période. Michel Bouquet, Michel Galabru, Ariane Mnouchkine, Jeanne Moreau, Peter Brook, Marcel Marceau, le Théâtre du Radeau, Zingaro, le Cirque Plume, la Comédie-Française et bien d’autres artistes ou compagnies traversent l’histoire du festival. Le Printemps se construit moins autour d’un genre que d’un appétit : faire venir à Montpellier des œuvres, des artistes et des mondes que le public n’aurait pas toujours l’occasion de rencontrer ailleurs. Cette ouverture ne transforme pas pour autant le festival en foire disparate. Au contraire, elle contribue à définir son caractère : un théâtre qui accepte de côtoyer le cirque, la musique, la parole, la fête et la promenade, sans perdre son centre de gravité.
Le Domaine d’O, un théâtre à plusieurs scènes
Raconter le Printemps des Comédiens sans raconter ses lieux reviendrait à laisser de côté une partie essentielle de son histoire. Le festival ne s’est pas simplement installé au Domaine d’O : il l’a parcouru, transformé, équipé et, année après année, a appris à faire théâtre de presque tout ce que le parc pouvait lui offrir. Le Domaine est lui-même bien antérieur au festival. Ce parc de 23 hectares, classé au titre des monuments historiques, associe jardins à la française, pinèdes, oliveraies, château, fontaines et bassins. Le Printemps y trouve donc moins une salle qu’un paysage. C’est ce paysage qui va devenir, progressivement, une constellation de scènes.
Le château et les scènes des premiers temps
Les souvenirs publiés à l’occasion de la quarantième édition évoquent les débuts presque artisanaux : des gradins montés au sud du Domaine, devant le château, une scène exposée au vent, et Michel Galabru jouant Labiche ou Goldoni. Cette image dit beaucoup de la première époque. Le Printemps n’attend pas qu’un théâtre existe : il construit le lieu dont le spectacle a besoin. Le parvis du Château d’O et les espaces historiques du Domaine appartiennent ainsi à la mémoire du festival, même lorsque la géographie des représentations se déplace ensuite vers de nouveaux équipements.
Le Théâtre d’O
Aménagé dans l’ancien chai viticole, le Théâtre d’O apporte au Domaine une salle permanente et plus intime. Il permet une relation différente entre acteurs et spectateurs et complète les grands espaces de plein air. Cette alternance entre petites jauges, salles fermées et vastes scènes extérieures deviendra l’une des richesses du site.
Les Micocouliers, le Bassin, la Pinède
D’autres lieux sont moins conventionnels et, pour cette raison même, particulièrement attachants. Les Micocouliers installent le théâtre au milieu de la végétation. Le Bassin fait entrer l’eau, les perspectives du jardin et la nuit dans l’expérience du spectacle. La Pinède, elle, est devenue l’un des véritables centres de gravité du festival. On y retrouve le bar, la restauration, la librairie et les rendez-vous qui prolongent les représentations. On y croise les spectateurs avant et après les spectacles, parfois les artistes, et l’on y reste sans autre raison que le plaisir d’être là. Le Printemps a très tôt compris qu’un festival ne se résume pas à la somme des spectacles inscrits sur un programme.
Les chapiteaux et les espaces provisoires
À ces lieux permanents s’ajoutent, selon les éditions, chapiteaux et installations temporaires. Cette architecture provisoire est importante : elle permet d’accueillir des formes qui ne se plieraient pas aisément aux contraintes d’une salle classique. Le cirque et les spectacles nécessitant des dispositifs spécifiques trouvent ainsi leur place dans le parc. Même après la construction de nouveaux théâtres, le Printemps conserve ce goût du lieu fabriqué pour l’occasion.
L’Amphithéâtre d’O : changer d’échelle
L’Amphithéâtre d’O, créé en 2003, marque une étape décisive. Avec 1 800 places, il offre au festival un grand théâtre de plein air capable d’accueillir des productions d’une autre ampleur. La géographie du Domaine change : une même soirée peut désormais conduire le spectateur d’un espace presque secret sous les arbres à une représentation devant près de deux mille personnes.
Le Théâtre Jean-Claude Carrière : un outil pour créer toute l’année
Le Théâtre Jean-Claude Carrière, inauguré en 2013, complète cette transformation. Modulable, il offre de 600 à 1 200 places selon les configurations. Son apparition dépasse la seule histoire du festival : le Domaine d’O dispose désormais d’un outil contemporain de création et de diffusion utilisable tout au long de l’année. Le nom du théâtre rappelle la place occupée par Jean-Claude Carrière dans l’aventure du Printemps. Écrivain, scénariste et dramaturge né dans l’Hérault, il a longtemps présidé l’association du festival et accompagné son développement.
Un festival qui sait aussi prendre son temps
Il y a surtout au Printemps des Comédiens quelque chose que les programmes ne racontent qu’imparfaitement : une manière d’être là. Au Domaine d’O, on ne court pas nécessairement d’une salle à l’autre. Sous les pins, les chaises longues invitent à s’attarder, à attendre le prochain spectacle sans avoir véritablement l’impression d’attendre. On s’installe dans l’herbe ou à l’ombre, on retrouve des amis autour d’un verre, on parle de ce que l’on vient de voir tandis que, quelques mètres plus loin, d’autres spectateurs arrivent tranquillement pour la représentation suivante.
Cette image des chaises longues n’est d’ailleurs pas une invention récente. Le programme 2003 annonçait déjà le retour des « siestes théâtrales », avec chaises longues et hamacs entre les arbres. Vingt ans plus tard, le programme 2023 présentait encore la Pinède comme un lieu de bar, de restauration, de librairie et de rencontres, illustré par des spectateurs installés dans des transats. Cette douceur donne au festival une atmosphère assez différente de celle de beaucoup de grands rendez-vous théâtraux. À Avignon, en juillet, la ville entière semble happée par le théâtre : affiches, files d’attente, terrasses pleines et courses d’un spectacle à l’autre composent une effervescence qui fait partie de son identité. Au Domaine d’O, le théâtre respire autrement. Le parc absorbe une partie de l’agitation et les distances entre les scènes deviennent volontiers des promenades.
Il suffit parfois de s’allonger quelques minutes sous les arbres pour mesurer ce qui rend le Printemps particulier. On peut arriver bien avant une représentation et rester après la dernière. La soirée ne se construit plus uniquement autour de l’heure inscrite sur le billet : elle commence en entrant dans le Domaine. Cette tranquillité ne signifie pas que le festival manque d’intensité. Les spectacles peuvent être exigeants, violents, déroutants ou monumentaux ; autour d’eux demeure cette parenthèse végétale, presque à l’écart de la ville. Au Printemps des Comédiens, on vient voir du théâtre, mais on vient aussi habiter quelques heures un festival.
2011 : Jean Varela et un nouveau chapitre
En 2011, Jean Varela prend la direction du Printemps des Comédiens. Sans effacer l’héritage des décennies précédentes, le festival renforce progressivement sa place dans les réseaux de la création théâtrale française et internationale. Les grands noms de la scène européenne côtoient des artistes émergents, les classiques dialoguent avec les écritures contemporaines et les spectacles accueillis avec les créations et coproductions.
Le festival affirme aussi davantage sa fonction de production. En 2023, il franchit une étape symbolique en devenant producteur à part entière avec Après la répétition / Persona, mis en scène par Ivo van Hove. Cette évolution prolonge un mouvement ancien : ne plus être seulement le lieu où les spectacles passent, mais un endroit où ils peuvent naître, travailler et commencer leur circulation.
Former et transmettre : Campus et les nouvelles générations
La transmission occupe une place croissante. Le programme Campus, né en 2021, met en relation artistes confirmés, jeunes professionnels et écoles de théâtre européennes. Interprétation, mise en scène, écriture et pratique scénique y deviennent matière à apprentissage et à échange. Il y a dans cette évolution un écho singulier aux origines de l’histoire. Des stages d’André Crocq à Pézenas aux dispositifs de formation contemporains, le même principe réapparaît sous des formes différentes : le théâtre ne se transmet pas seulement en montrant des spectacles, mais en pratiquant, en travaillant ensemble et en faisant circuler les savoirs entre générations.
2020 : le silence imposé par la pandémie
L’année 2020 constitue une rupture brutale. Comme les autres grands rendez-vous du spectacle vivant, le Printemps des Comédiens est frappé par la pandémie de Covid-19 et son édition est annulée. Après des décennies de continuité, le Domaine d’O connaît un printemps sans festival. Le retour des spectacles donne ensuite une valeur particulière à la présence physique des artistes et du public. Ce qui semblait aller de soi – se retrouver dans un parc, s’asseoir côte à côte, attendre ensemble le début d’une représentation – apparaît soudain comme le cœur même de l’expérience théâtrale.
2025 : le festival entre dans la Cité européenne du théâtre
Une transformation institutionnelle majeure intervient le 1er janvier 2025. L’association Printemps des Comédiens et l’établissement du Domaine d’O sont réunis dans un nouvel établissement public de coopération culturelle : la Cité européenne du théâtre et des arts associés – Domaine d’O, Montpellier. Le changement est considérable. Le festival demeure un temps fort, mais il s’inscrit désormais dans une institution qui travaille toute l’année à la création, à la production, à la diffusion et à la transmission. Ce qui s’était progressivement construit autour du Printemps – des salles, des équipes, des productions, une relation durable avec les artistes – trouve une traduction institutionnelle.
La transition se poursuit en 2026. La quarantième édition est pensée sous la direction d’Eric Bart. À la suite du départ de Jean Varela, Stéphane Gil est choisi pour prendre la direction générale de la Cité européenne du théâtre à compter du 1er septembre 2026 et assurer la direction artistique du 41e Printemps des Comédiens. L’histoire entre ainsi dans un nouveau chapitre.
Un festival qui déborde de ses grilles
Le Domaine d’O reste le cœur symbolique et physique du Printemps, mais le festival n’a jamais complètement renoncé à sortir de ses frontières. Cette logique était présente dès ses origines départementales. Elle se retrouve aujourd’hui sous une autre forme, par des collaborations et des représentations dans d’autres lieux de Montpellier et de sa métropole. La programmation récente a ainsi associé au Domaine d’O le Théâtre des 13 Vents et d’autres partenaires ou espaces de création. Le Printemps possède une adresse, mais son histoire montre qu’il n’a jamais tout à fait possédé une seule scène.
2026 : quarante éditions, et toujours le désir de recommencer
Du 29 mai au 21 juin 2026, le Printemps des Comédiens célèbre sa quarantième édition. Le bilan officiel fait état de 25 spectacles, 65 représentations, 21 435 spectateurs accueillis, 15 nationalités représentées, 7 créations et 5 premières françaises. Ces chiffres racontent l’ampleur prise par le festival, mais ils ne suffisent pas à expliquer sa fidélité à lui-même. Car ce qui relie les premières scènes dressées devant le château aux créations internationales accueillies aujourd’hui n’est peut-être pas une esthétique précise. C’est plutôt une façon de considérer le théâtre : exigeant sans être réservé à quelques-uns, ouvert sur le monde sans perdre son ancrage dans l’Hérault, capable d’accueillir les grandes signatures comme de transmettre aux générations qui arrivent.
Et puis il y a le Domaine d’O. Les arbres, les chemins, la lumière qui tombe lentement sur la Pinède, le public qui s’attarde avant de rejoindre l’Amphithéâtre ou le Théâtre Jean-Claude Carrière. En près de quarante ans, le festival a construit des salles, déplacé des scènes, installé des chapiteaux, produit des spectacles et traversé plusieurs générations d’artistes. Pourtant, quelque chose de très simple demeure.
Le Printemps des Comédiens continue de défendre cette vieille utopie : faire du théâtre un art à partager et, le temps de quelques semaines, transformer un parc en cité.
La rédaction
REPÈRES
Nom : Printemps des Comédiens
Création : 1987
Origines : Héritage du théâtre populaire développé dans l’Hérault, notamment autour d’André Crocq et de Pézenas
Initiative : Conseil général de l’Hérault
Lieu principal : Domaine d’O, Montpellier
Directeur fondateur : Daniel Bedos
Direction à partir de 2011 : Jean Varela
Bilan 2026 y: 25 spectacles • 65 représentations • 21 435 spectateurs • 15 nationalités • 7 créations • 5 premières françaises
Nouvelle institution : Cité européenne du théâtre et des arts associés – Domaine d’O, Montpellier, créée le 1er janvier 2025
Nouvelle direction : Stéphane Gil à compter du 1er septembre 2026 ; direction artistique du 41e Printemps des Comédiens
Principaux espaces : Amphithéâtre d’O, Théâtre Jean-Claude Carrière, Théâtre d’O, Pinède, Bassin, Micocouliers, espaces du château et installations temporaires
Amphithéâtre d’O : 1 800 places
Théâtre Jean-Claude Carrière : 600 à 1 200 places selon configuration
Disciplines Théâtre et spectacle vivant : créations, formes internationales, cirque, performances, lectures et propositions croisées
Site du printemps des comédiens -> ici




