Le Festival Off d’Avignon : Histoire et fonctionnement

Off d'avignon

La-Chronique.fr – 12 Août 2026

Chaque été, parallèlement au Festival d’Avignon, le Festival Off transforme la ville en un immense espace consacré au spectacle vivant. Des centaines de lieux ouvrent leurs portes, des compagnies venues de toute la France et de l’étranger présentent leurs créations et plusieurs milliers d’artistes se retrouvent pendant quelques semaines à Avignon. Théâtre, danse, cirque, musique, jeune public, seul-en-scène ou formes hybrides composent une programmation qui n’en est pas réellement une : contrairement au Festival d’Avignon, le Off ne possède pas de direction artistique sélectionnant les spectacles. Cette particularité est essentielle pour comprendre son histoire, son développement mais également les difficultés économiques et les problèmes de gouvernance qui l’ont accompagné.

L’histoire commence en 1966 avec André Benedetto. Auteur, metteur en scène et directeur de la Nouvelle Compagnie d’Avignon, il ouvre avec son équipe le Théâtre des Carmes et y présente Statues pendant la période du Festival. Son spectacle ne fait pas partie de la programmation officielle. En 1967, il poursuit cette expérience avec Napalm, consacré à la guerre du Vietnam. D’autres compagnies viennent bientôt jouer elles aussi en dehors du programme officiel. Le mouvement que l’on appellera plus tard le « Off » est né.

Cette naissance ne résulte donc ni d’une décision institutionnelle ni de la création planifiée d’un second festival. Le Off se constitue progressivement par l’arrivée de compagnies et l’ouverture de nouveaux lieux. Il développe ainsi un modèle très différent de celui imaginé par Jean Vilar en 1947. Le Festival d’Avignon choisit les artistes et les œuvres qu’il accueille ; dans le Off, chaque théâtre détermine sa programmation et organise directement ses relations avec les compagnies.

Durant les années 1970, le phénomène prend de l’ampleur. Des lieux permanents côtoient des espaces transformés temporairement en salles de spectacle. Avignon voit apparaître des scènes dans des chapelles, des écoles, des garages, des commerces ou des cours intérieures. Le nombre de compagnies augmente et la nécessité d’organiser cette multitude de propositions devient progressivement évidente.

En 1982 est créée Avignon Public Off, association chargée notamment de fédérer les acteurs du Off et d’éditer un programme commun. Plusieurs organisations se succèdent ensuite avant la constitution d’Avignon Festival & Compagnies (AF&C), structure qui devient l’organisateur du Festival Off Avignon.

La distinction reste importante : AF&C n’est pas une direction artistique. Elle ne choisit pas l’ensemble des spectacles présentés. Elle assure l’organisation générale de la manifestation, édite le programme, développe la billetterie et la carte du Off, accompagne les compagnies et les lieux, accueille les professionnels et représente les acteurs du festival auprès des pouvoirs publics et des partenaires professionnels.

Cette organisation particulière explique la croissance spectaculaire du Off. Quelques dizaines de propositions sont devenues plusieurs centaines, puis plus d’un millier. En 2025, plus de 1 700 spectacles étaient proposés dans près de 140 lieux, représentant des dizaines de milliers de représentations. Le Off est ainsi devenu l’un des principaux rendez-vous professionnels du spectacle vivant en France et un immense espace de rencontre entre compagnies, programmateurs et spectateurs.

Cette croissance a cependant progressivement révélé les fragilités de son modèle.

Participer au Off représente tout d’abord un risque économique important pour une compagnie. Selon les modalités d’accueil, celle-ci peut devoir supporter une partie importante des dépenses : location ou mise à disposition du théâtre, hébergement à Avignon, transport, salaires, communication, affiches, tracts ou attaché de presse. À ces dépenses s’ajoute la difficulté d’exister parmi plus de 1 500 spectacles. Les compagnies ne disposent évidemment pas toutes des mêmes moyens financiers.

La question des relations économiques entre théâtres et compagnies est ainsi devenue l’un des sujets récurrents du Off. Plusieurs modèles coexistent : location d’un créneau, partage des recettes, coréalisation ou prise en charge plus importante du risque par le lieu. Cette diversité rend difficile toute description uniforme du fonctionnement économique du festival. Elle explique également certains débats sur le montant des locations et sur la répartition du risque financier entre les compagnies et les théâtres.

La gouvernance du Off a elle aussi connu plusieurs périodes de tensions. La présidence de Pierre Beffeyte, élu à la tête d’AF&C en 2016, est notamment marquée par une volonté de professionnaliser davantage l’organisation et de faire évoluer son fonctionnement. Les relations avec une partie des lieux deviennent cependant difficiles et la crise sanitaire de 2020 va considérablement accentuer les désaccords.

L’annulation de l’édition 2020 place compagnies et théâtres dans une situation inédite. Des compagnies avaient déjà versé des acomptes et engagé des frais ; les lieux avaient eux-mêmes supporté différentes dépenses avant l’annulation. AF&C constitue alors un fonds d’urgence destiné à soutenir les théâtres répondant à certains critères, parmi lesquels figurent notamment les modalités de remboursement des compagnies et la nature du partage du risque économique.

Sur une enveloppe initialement annoncée de 800 000 euros, environ 460 000 euros sont finalement attribués à 49 lieux. Les conditions d’attribution sont contestées par une partie des théâtres. Il s’agit ici d’un désaccord documenté et non d’un jugement sur la légitimité de ces critères : AF&C défend son dispositif tandis que plusieurs responsables de salles considèrent qu’il ne correspond pas suffisamment à la diversité économique des établissements.

La crise provoque une recomposition importante du paysage professionnel. Au printemps 2020, 48 théâtres privés créent la Fédération des théâtres indépendants d’Avignon (FTIA). Ses membres contestent notamment certaines décisions d’AF&C et réclament davantage de concertation. L’épisode met en évidence une difficulté ancienne du Off : réunir au sein d’une organisation commune des structures dont les statuts, les dimensions et les modèles économiques peuvent être extrêmement différents.

Le départ de Pierre Beffeyte intervient dans ce contexte. En 2021, Sébastien Benedetto, directeur du Théâtre des Carmes et fils d’André Benedetto, et Harold David prennent la coprésidence d’AF&C. Leur arrivée ouvre une nouvelle période dans laquelle l’association cherche notamment à renforcer le dialogue entre les différentes composantes du Off et à faire évoluer son modèle.

Car l’un des problèmes auxquels le festival est confronté tient précisément à son succès. Comment préserver la liberté d’accès qui constitue son principe historique tout en évitant que l’augmentation continue du nombre de spectacles ne fragilise les compagnies ?

La question est d’autant plus importante que la présence à Avignon ne garantit pas une tournée après le festival. Une enquête publiée en 2025 indiquait que 78 % des compagnies présentes n’étaient pas subventionnées et qu’une large majorité obtenait moins de cinq dates de diffusion à la suite de leur passage à Avignon. Le Off constitue donc un marché professionnel majeur, mais les retombées sont très différentes d’une compagnie à l’autre.

AF&C a progressivement développé plusieurs outils destinés à répondre à certaines de ces difficultés : dispositifs d’accompagnement, services destinés aux professionnels, évolution de Ticket’Off ou encore fonds de soutien à la création. Le fonds Émergence & Création participe notamment à la rémunération des artistes au plateau pour certains projets sélectionnés. La question des pratiques économiques et des conditions d’accueil des compagnies occupe désormais une place importante dans les réflexions de l’association.

La fréquentation constitue un autre sujet complexe. Contrairement à un festival disposant d’une billetterie unique, toutes les places du Off ne sont pas commercialisées par un système centralisé. Les chiffres globaux doivent donc être utilisés avec précaution. L’édition 2024, exceptionnellement raccourcie en raison des Jeux olympiques de Paris, comptait néanmoins 1 666 spectacles dans 141 lieux. En 2025, plus de 1 700 spectacles étaient proposés et environ 1,6 million de billets ont été vendus, pour un taux moyen de remplissage annoncé proche de 60 %.

Le nombre de spectacles pose enfin la question de la visibilité. Dans une ville saturée d’affiches, de tracts et de propositions, attirer l’attention du public et des professionnels devient de plus en plus difficile. Le débat sur une éventuelle limitation de la croissance revient régulièrement, mais il touche directement au principe fondateur du Off : l’absence de sélection artistique générale. Créer une sélection centralisée rapprocherait son fonctionnement de celui d’un festival traditionnel et modifierait profondément son identité.

En 2026, le Off célèbre les soixante ans du geste fondateur d’André Benedetto. En six décennies, une représentation proposée hors de la programmation officielle a donné naissance à une manifestation réunissant des milliers d’artistes et faisant d’Avignon, avec le Festival d’Avignon, la capitale estivale du spectacle vivant.

Le Festival Off Avignon reste ainsi un objet culturel particulier. Il n’est ni exactement un festival traditionnel, puisqu’aucun directeur artistique n’en établit la programmation, ni simplement une juxtaposition de théâtres indépendants, puisqu’une organisation commune, des outils collectifs et une identité partagée les réunissent pendant plusieurs semaines.

Son histoire est celle d’une croissance exceptionnelle, mais aussi des questions provoquées par cette croissance : coût de participation pour les compagnies, relations économiques avec les lieux, concurrence entre les spectacles, accès aux professionnels, gouvernance et représentation des différents acteurs. Les crises rencontrées, particulièrement celle de 2020, ont rendu ces débats plus visibles et entraîné plusieurs évolutions de l’organisation.

Soixante ans après Statues, le principe qui a permis la naissance du Off demeure néanmoins reconnaissable : offrir à des compagnies la possibilité de présenter leur travail à Avignon sans dépendre de la sélection artistique du Festival officiel. C’est cette liberté, avec les opportunités mais aussi les risques économiques qu’elle comporte, qui continue de distinguer le Off et d’en faire l’une des manifestations les plus singulières du spectacle vivant.

Pierre Salles