Festival d’Avignon : Quand une ville devient théâtre

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Il suffit d’arriver à Avignon au mois de juillet pour comprendre que le Festival n’est plus seulement un événement culturel posé dans une ville. Il en a modifié le rythme, les habitudes et presque la géographie. Les théâtres débordent de leurs murs, les conversations se poursuivent aux terrasses, les affiches recouvrent les façades, les artistes croisent les spectateurs et, pendant quelques semaines, une cité entière semble vivre au rythme de la scène. Pourtant, lorsque Jean Vilar arrive à Avignon en 1947, rien de tout cela n’existe encore.

À l’origine, il y a une exposition d’art contemporain organisée au Palais des papes par Christian Zervos et René Char. Jean Vilar est sollicité pour y présenter Meurtre dans la cathédrale de T. S. Eliot. Il refuse, notamment parce qu’il ne dispose plus des droits de la pièce, mais propose quelque chose de beaucoup plus ambitieux : trois créations dans trois lieux différents. Du 4 au 10 septembre 1947 se tient ainsi la première « Semaine d’Art en Avignon », avec Richard II de Shakespeare, Tobie et Sara de Paul Claudel et La Terrasse de midi de Maurice Clavel. Sans véritablement le savoir encore, Vilar vient de poser les premières pierres de ce qui deviendra l’un des plus importants festivals de spectacle vivant au monde.

Son projet dépasse très vite la simple succession de représentations. Vilar veut sortir le théâtre de l’entre-soi, retrouver un public large et faire dialoguer les œuvres avec des lieux qui ne leur étaient pas initialement destinés. La Cour d’honneur du Palais des papes devient l’emblème de cette utopie. Les pierres, le ciel, la nuit avignonnaise font désormais partie du spectacle. Autour de Vilar se constitue une troupe exceptionnelle : Maria Casarès, Jeanne Moreau, Michel Bouquet, Daniel Sorano, Silvia Monfort et, à partir de 1951, Gérard Philipe. Son Cid et son Prince de Hombourg appartiennent bientôt à la légende du Festival. Avignon invente alors quelque chose qui dépasse le théâtre : une relation particulière entre une œuvre, un lieu et un public.

Mais cette histoire n’a jamais été un long fleuve tranquille. En 1968, les secousses politiques et sociales qui traversent la France atteignent Avignon. Jean Vilar, pourtant défenseur d’un théâtre populaire et du dialogue avec le public, se retrouve lui-même contesté. Le Festival devient l’un des lieux où s’affrontent les conceptions de la culture, de l’institution et de la liberté de création. Cette crise laissera des traces profondes et rappelle une caractéristique essentielle d’Avignon : depuis sa naissance, le Festival parle du théâtre, mais il parle aussi nécessairement du monde dans lequel ce théâtre est produit.

Après la disparition de Vilar en 1971, Paul Puaux doit accomplir une tâche presque impossible : poursuivre l’aventure sans transformer l’héritage du fondateur en monument intouchable. Les années 1970 voient éclater les frontières du Festival. La Cour d’honneur n’est plus son unique centre de gravité ; cloîtres, chapelles et nouveaux espaces deviennent des terrains d’expérimentation. Peter Brook y présente La Conférence des oiseaux, Bob Wilson Einstein on the Beach, Ariane Mnouchkine Méphisto, Antoine Vitez ses Molière. Le Festival s’ouvre toujours davantage aux nouvelles écritures scéniques et à une conception internationale de la création.

Bernard Faivre d’Arcier, d’abord de 1980 à 1984 puis de nouveau de 1993 à 2003, accompagne la professionnalisation et l’internationalisation du Festival. Entre ses deux directions, Alain Crombecque poursuit cette ouverture de 1985 à 1992. La danse contemporaine prend une importance considérable : Pina Bausch, Maguy Marin, Jean-Claude Gallotta et bien d’autres rappellent qu’Avignon n’est plus depuis longtemps seulement le rendez-vous du texte et du théâtre. Les grands noms de la scène européenne et mondiale s’y succèdent tandis que certains spectacles deviennent des événements dont la mémoire dépasse largement leur année de création.

En 2004, Hortense Archambault et Vincent Baudriller prennent ensemble la direction et renforcent encore la présence de la création internationale. Leur mandat connaîtra aussi l’un des grands traumatismes de l’histoire du Festival : en 2003, avant leur première édition, le mouvement des intermittents du spectacle provoque l’annulation du Festival. Une absence qui, paradoxalement, rappelle brutalement ce que représente Avignon pour le spectacle vivant français. La période suivante sera marquée par des artistes associés et par quelques aventures radicales qui divisent parfois profondément le public. Car Avignon n’est jamais aussi vivant que lorsqu’il provoque la discussion, voire la dispute.

Olivier Py lui succède à partir de l’édition 2014. Auteur, acteur et metteur en scène, profondément attaché à l’histoire du Festival, il revendique à son tour l’héritage de Vilar tout en inscrivant fortement Avignon dans les débats politiques et sociaux contemporains. Le Festival demeure alors ce lieu étrange où une représentation peut se prolonger pendant des heures dans les rues et aux terrasses, chacun défendant avec passion ce qu’il vient de voir, d’aimer ou parfois de détester.

Depuis septembre 2022, le Portugais Tiago Rodrigues est à sa tête. Premier artiste étranger à diriger le Festival depuis sa création, il poursuit son internationalisation et instaure notamment le principe d’une langue invitée à chaque édition. Avec lui se prolonge une idée finalement très vilarienne : le Festival ne doit jamais devenir un musée de sa propre histoire mais demeurer un endroit où les artistes viennent interroger leur époque. En 2026, pour sa 80e édition, le Festival place justement les questions au centre de son projet, comme si huit décennies après Vilar il fallait encore rappeler qu’Avignon est moins l’endroit où l’on vient chercher des réponses que celui où l’on accepte collectivement de se laisser déplacer par les œuvres.

Et puis il y a le Off, devenu indissociable de l’image d’Avignon en juillet. Son histoire commence en 1966 lorsque André Benedetto et sa Nouvelle Compagnie d’Avignon présentent Statues au Théâtre des Carmes, en marge du Festival officiel. L’aventure est encore minuscule, presque artisanale. Elle va pourtant engendrer un phénomène unique. D’autres compagnies arrivent, d’autres salles apparaissent et ce qui n’était qu’une initiative indépendante devient progressivement un gigantesque festival parallèle. Contrairement au Festival d’Avignon, le Off ne repose pas sur une direction artistique choisissant les spectacles : les théâtres construisent indépendamment leurs programmations et les compagnies viennent y défendre leurs créations. En 2026, il célèbre ainsi ses soixante ans.

Le In et le Off répondent à deux modèles presque opposés, mais c’est précisément leur coexistence qui fait d’Avignon un phénomène sans véritable équivalent. D’un côté, une programmation artistique pensée et construite, accueillant les grandes figures comme les nouvelles voix de la création internationale ; de l’autre, un immense territoire de propositions où se côtoient compagnies reconnues, jeunes artistes, découvertes, réussites éclatantes et spectacles plus fragiles. Entre les deux circule le même public, avec cette sensation grisante qu’il est impossible de tout voir et qu’un spectacle inattendu peut toujours surgir derrière une porte.

De 1947 à aujourd’hui, les directeurs ont changé, les esthétiques se sont affrontées, de nouveaux lieux ont été investis, certaines éditions ont enthousiasmé quand d’autres ont provoqué polémiques ou incompréhensions. Mais quelque chose demeure de l’intuition première de Jean Vilar. Chaque été, lorsque la nuit tombe sur la Cour d’honneur, lorsque s’ouvrent les portes des cloîtres, des gymnases, des chapelles et des centaines de salles du Off, Avignon redevient pour quelques semaines cette improbable cité du théâtre où artistes et spectateurs acceptent encore de se rencontrer autour d’une chose devenue peut-être plus précieuse que jamais : une œuvre vivante, présentée à des hommes et des femmes réunis au même endroit, au même instant.

Pierre Salles