Aïda

« Aïda » à l’Opéra Grand Avignon, la puissance des voix au cœur de l’intime

Aïda

La-chronique.fr – 22 Octobre 2026

Avec « Aïda », l’Opéra Grand Avignon ouvre sa saison lyrique 2026-2027 sur une fresque où l’amour, la jalousie et les rivalités politiques conduisent inexorablement à la tragédie. Dans une mise en scène contemporaine signée Frédéric Roels, directeur de l’Opéra Grand Avignon, la musique de Giuseppe Verdi, la qualité des interprétations et la force des tableaux chorégraphiques donnent à cette production une intensité dramatique que la mise en scène entretient jusqu’au dénouement.

Créé au Caire en 1871, cet opéra en quatre actes raconte les amours impossibles d’Aïda, princesse éthiopienne réduite en esclavage, et de Radamès, chef militaire égyptien aimé d’Amneris, fille du pharaon. Entre devoir et passions contrariées, les personnages se retrouvent prisonniers d’un destin auquel ils ne peuvent échapper.

Frédéric Roels s’éloigne du faste traditionnellement associé à l’Égypte antique pour proposer une lecture plus intimiste qu’à l’accoutumée, portée par la scénographie dépouillée de Bruno de Lavenère. Une grille et un imposant bloc minéral aux facettes angulaires dominent le plateau. Présente dès le début de l’opéra, cette pierre annonce la mort et le tombeau qui se refermera sur les deux amants. Les lumières de Laurent Castaingt sculptent les reliefs du décor et dessinent des ombres menaçantes. La pénombre domine, entrecoupée de contrastes qui accompagnent les changements d’atmosphère. Les costumes de Lionel Lesire prolongent cette esthétique contemporaine, loin des parures de l’Égypte pharaonique. Leurs lignes épurées, parfois austères, renforcent la gravité de la mise en scène.

Dans la fosse, l’Orchestre national Avignon-Provence, dirigé par Débora Waldman, donne toute son ampleur à la partition de Verdi. Dès le prélude, l’opposition entre le thème délicat d’Aïda et celui, plus sombre, des prêtres annonce le conflit à venir. Les cordes accompagnent les élans amoureux, tandis que les cuivres, clairs et éclatants, apportent solennité aux scènes collectives. Toujours aussi attendue, la célèbre marche triomphale du deuxième acte illustre cette richesse musicale. Installés au premier balcon, les trompettistes font retentir leurs instruments au-dessus des spectateurs. La musique déborde de la fosse pour investir la salle, produisant un effet saisissant. Les chœurs de l’Opéra Grand Avignon et de l’Opéra national Montpellier Occitanie, préparés par Alan Woodbridge et Noëlle Gény, impressionnent par leur puissance collective autant que par leurs passages plus retenus. Leur présence donne au peuple une place essentielle dans cette tragédie, entre célébrations militaires et souffrance des vaincus.

La chorégraphie de Martin Harriague, interprétée par le Ballet de l’Opéra Grand Avignon, prolonge les tensions du récit sans se limiter à de simples divertissements. Les mouvements d’ensemble, les corps courbés et les gestes parfois brusques composent des tableaux d’une grande expressivité. Cette dimension trouve une illustration particulièrement réussie dans une scène où Amneris, endormie sur un canapé, semble livrée à un cauchemar. D’étranges silhouettes aux allures d’esprits malveillants surgissent une à une, l’entourent et l’entraînent dans une danse troublante avant de la ramener à son point de départ. Entre gestes inquiétants et jeux de lumière, la chorégraphie donne corps aux tourments de la princesse.

Malgré plusieurs changements intervenus peu avant les représentations, la distribution vocale se révèle particulièrement convaincante. Initialement annoncés dans les rôles d’Aïda et de Radamès, Angélique Boudeville et Marc Laho ont été remplacés par Claire de Monteil et Eduardo Aladrén, appelés à rejoindre la production dans un délai particulièrement court. Dans le rôle-titre, Claire de Monteil livre une prestation remarquable. La beauté de son timbre, la puissance de ses aigus et la finesse de ses nuances traduisent les déchirements de cette princesse partagée entre amour et fidélité à son peuple. Une interprétation d’autant plus admirable que la soprano a dû relever, dans l’urgence, le défi d’un rôle particulièrement exigeant. Face à elle, Eduardo Aladrén compose un Radamès convaincant, porté par un chant expressif et nuancé. Le ténor alterne puissance et délicatesse, laissant apparaître derrière le chef militaire un homme vulnérable, tiraillé entre la gloire et ses sentiments.

Marie Gautrot incarne, quant à elle, une Amneris tourmentée, oscillant entre amour passionnel, jalousie, orgueil et désespoir. Lors de la première représentation du 16 octobre, le public avait été informé que la mezzo-soprano était souffrante. Si sa prestation vocale paraît moins convaincante par moments, cette circonstance invite à nuancer l’appréciation, sans rien enlever à son engagement dramatique. Dans le rôle du roi d’Égypte, Jacques-Greg Belobo se distingue par la profondeur de sa voix de basse, malgré des interventions relativement brèves. David Vardan prête sa voix de baryton à Amonasro, père d’Aïda. Quant à Nika Guliashvili, il impose une présence vocale remarquable dans le rôle de Ramfis, avec une voix de basse ample et soutenue qui confère toute son autorité au grand prêtre.

Avec Aïda, Frédéric Roels propose à l’Opéra Grand Avignon une lecture qui fait progressivement passer au second plan la grandeur des affrontements militaires pour mieux révéler la fragilité des personnages et la complexité de leurs relations. La sobriété du décor, la beauté des lumières, l’expressivité des chorégraphies et l’utilisation inventive de l’espace sonore donnent à cette production une identité singulière. Une approche plus intime de l’œuvre de Verdi, chaleureusement saluée par le public.

Béatrice Stopin

Crédit photo : Thomas O’Brien

REPÈRES DU SPECTACLE
Opéra
: Aïda
Musique : Giuseppe Verdi
Livret : Antonio Ghislanzoni
Création : 24 décembre 1871, Opéra du Caire
Mise en scène : Frédéric Roels
Direction musicale : Débora Waldman
Scénographie : Bruno de Lavenère
Lumières : Laurent Castaingt
Costumes : Lionel Lesire
Chorégraphie : Martin Harriague
Aïda : Claire de Monteil / Radamès : Eduardo Aladrén
Amneris : Marie Gautrot / Amonasro : David Vardan
Ramfis : Nika Guliashvili / Le roi d’Égypte : Jacques-Greg Belobo
Orchestre : Orchestre national Avignon-Provence
Chœurs : Chœurs de l’Opéra Grand Avignon et de l’Opéra national Montpellier Occitanie
Chefs de chœur : Alan Woodbridge et Noëlle Gény
Ballet : Ballet de l’Opéra Grand Avignon
Lieu : Opéra Grand Avignon, Avignon

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