
La-chronique.fr – 22 Octobre 2026
Au Théâtre du Balcon d’Avignon, dans le cadre de la semaine italienne La Bella Italia, Leda Kreider propose une relecture psychédélique d’Hamlet. Portée par des interprètes débordant d’énergie, cette création entraîne le prince danois dans un univers où Shakespeare côtoie William S. Burroughs et Jacques Lacan, au cœur d’une réflexion sur l’identité et la liberté.
Et si Hamlet décidait de s’affranchir de Shakespeare et de refuser le destin tragique que son créateur lui a assigné depuis plus de quatre siècles ? C’est le point de départ de Hamlet – Chroniques de l’Interzone. Le prince danois quitte les murs du château d’Elseneur pour s’aventurer dans l’Interzone, un territoire imaginaire emprunté à l’écrivain américain William S. Burroughs, figure de la Beat Generation. Dans cet espace sans frontières où les époques se confondent et les identités vacillent, Hamlet croise Gertrude, Ophélie, Claudius, mais aussi le psychanalyste Jacques Lacan et Burroughs lui-même. Condamné à revivre une histoire dont il connaît déjà l’issue, il envisage l’impensable : tuer Shakespeare pour reprendre possession de son existence.
C’est dans une atmosphère de station balnéaire que le spectateur découvre le plateau. Deux cabines de plage encadrent un kiosque central, tandis qu’un fauteuil de piscine gonflable rose et une chaise longue complètent l’ensemble. Allongé sur celle-ci, dos au public, Hamlet attend, vêtu d’une chemise hawaïenne à fleurs. Une entrée en matière pour le moins inattendue pour le héros shakespearien.
La scénographie de Francesca Sgariboldi joue habilement sur le décalage entre la légèreté apparente du lieu et la gravité des interrogations qui traversent la pièce. Les cabines, utilisées comme des coulisses intégrées au plateau, facilitent les transformations successives des personnages sans rompre le rythme de la représentation.
Les comédiens déploient une énergie frénétique. Antonio Perretta campe un Hamlet particulièrement vivant, dont l’engagement physique donne toute sa force à cette exploration mentale. Toujours présent sur le plateau, il demeure le point d’ancrage des rencontres et des confrontations. Face à lui, Mauro Lamantia impressionne par sa polyvalence, changeant de costume et de personnage en un clin d’œil pour incarner tour à tour Burroughs, Lacan ou d’autres figures de cet univers singulier. Entre les deux comédiens s’instaure un véritable dialogue, tantôt vif, tantôt introspectif, où les échanges verbaux se prolongent dans le jeu des corps. Leur complicité scénique donne au spectacle une dynamique réjouissante.
Leda Kreider intervient ponctuellement dans ce face-à-face, endossant différentes identités, dont une figure de la mort qui semble rappeler à Hamlet le destin auquel il tente d’échapper. Ses apparitions contribuent à l’étrangeté de cet univers mouvant.
Par sa création lumière, Fabrizio Visconti accompagne avec justesse les variations émotionnelles de la pièce. Tour à tour vifs ou plus sombres, les éclairages épousent les tensions des personnages, tandis que l’univers sonore conçu par Gianluca Agostini soutient l’énergie du jeu et ses différentes tonalités. Derrière cette apparente légèreté se déploie une réflexion sur l’identité, le désir, la culpabilité et la liberté. En transportant Hamlet dans l’univers de Burroughs, Pasquale Stanziale le confronte à sa condition de personnage de fiction, prisonnier d’une histoire écrite par un autre. Que reste-t-il du libre arbitre lorsque chaque geste et chaque décision ont déjà été imaginés ? Les rencontres avec Burroughs et Lacan nourrissent cette interrogation, faisant se croiser littérature et psychanalyse dans un espace où réalité et fiction se brouillent.
Le désir de tuer Shakespeare prend alors une dimension symbolique, celle d’un être qui voudrait rompre avec l’autorité de son créateur. Mais peut-on se libérer de celui qui nous a donné vie sans risquer de disparaître avec lui ? Cette question rappelle, par certains aspects, Il n’y a pas de Ajar de Delphine Horvilleur, où un personnage se trouve lui aussi confronté au vertige de ses origines fictives. Deux propositions théâtrales différentes qui interrogent notre capacité à nous construire en dehors de l’histoire dont nous sommes issus.
Avec Hamlet – Chroniques de l’Interzone, Leda Kreider propose une relecture audacieuse du mythe shakespearien, portée par l’énergie communicative des interprètes et une mise en scène qui joue sur les contrastes. Si la densité des références philosophiques et littéraires exige une attention soutenue, elle nourrit une réflexion stimulante sur notre capacité à échapper à un destin tout tracé. En accueillant cette création italienne, présentée en version originale surtitrée dans le cadre de La Bella Italia, le Théâtre du Balcon témoigne, comme toujours, de son ouverture aux propositions artistiques venues d’ailleurs. Une rencontre théâtrale singulière et convaincante, qui trouve toute sa place sur les scènes avignonnaises, bien au-delà de la période des festivals.
Béatrice Stopin
Crédit photo : © Luca Del Pia
REPÈRES DU SPECTACLE
Hamlet – Chroniques de l’Interzone
Texte : Pasquale Stanziale
Adaptation et interprétation : Antonio Perretta
Mise en scène : Leda Kreider
Avec : Antonio Perretta, Mauro Lamantia et Leda Kreider
Scénographie : Francesca Sgariboldi
Création lumière : Fabrizio Visconti
Création sonore : Gianluca Agostini
Création vidéo : Matteo Bonanni
Animations : Martino Prendini
Costumes : Gianluca Carrozza
Lieu : Théâtre du Balcon, Avignon
Date : 17 octobre 2026
Programmation : Semaine italienne La Bella Italia
Langue : Italien, surtitré en français
La recensione in italiano
Hamlet – Cronache dell’Interzona: Shakespeare oltre il proprio destino
Al Théâtre du Balcon di Avignone, nell’ambito della settimana italiana La Bella Italia, Leda Kreider propone una rilettura psichedelica di Amleto. Sostenuta da interpreti traboccanti di energia, questa creazione trascina il principe danese in un universo in cui Shakespeare incontra William S. Burroughs e Jacques Lacan, al centro di una riflessione sull’identità e sulla libertà.
E se Amleto decidesse di emanciparsi da Shakespeare e di rifiutare il destino tragico che il suo creatore gli ha assegnato più di quattro secoli fa? È questo il punto di partenza di Hamlet – Chroniques de l’Interzone.
Il principe danese abbandona le mura del castello di Elsinore per avventurarsi nell’Interzona, un territorio immaginario preso in prestito dallo scrittore americano William S. Burroughs, figura della Beat Generation. In questo spazio senza confini, dove le epoche si confondono e le identità vacillano, Amleto incontra Gertrude, Ofelia, Claudio, ma anche lo psicoanalista Jacques Lacan e lo stesso Burroughs. Condannato a rivivere una storia di cui conosce già l’epilogo, arriva a concepire l’impensabile: uccidere Shakespeare per riappropriarsi della propria esistenza.
È in un’atmosfera da località balneare che lo spettatore scopre la scena. Due cabine da spiaggia incorniciano un chiosco centrale, mentre una poltrona gonfiabile rosa da piscina e una sdraio completano l’insieme. Disteso su quest’ultima, con le spalle rivolte al pubblico, Amleto attende, indossando una camicia hawaiana a fiori. Un esordio decisamente inatteso per l’eroe shakespeariano.
La scenografia di Francesca Sgariboldi gioca abilmente sul contrasto tra l’apparente leggerezza dell’ambiente e la gravità degli interrogativi che attraversano lo spettacolo. Le cabine, utilizzate come quinte integrate nello spazio scenico, agevolano le successive trasformazioni dei personaggi senza interrompere il ritmo della rappresentazione.
Gli attori sprigionano un’energia frenetica. Antonio Perretta dà vita a un Amleto particolarmente vivace, il cui coinvolgimento fisico conferisce tutta la sua forza a questa esplorazione mentale. Sempre presente in scena, rimane il punto di riferimento di una successione di incontri e confronti. Di fronte a lui, Mauro Lamantia colpisce per la sua versatilità, cambiando costume e personaggio in un batter d’occhio per interpretare, di volta in volta, Burroughs, Lacan o altre figure di questo universo singolare. Tra i due attori si instaura un autentico dialogo, ora vivace, ora introspettivo, in cui gli scambi verbali trovano un prolungamento nel linguaggio dei corpi. La loro complicità scenica conferisce allo spettacolo una dinamica coinvolgente.
Leda Kreider interviene a tratti in questo confronto, assumendo diverse identità, tra cui una figura della morte che sembra ricordare ad Amleto il destino al quale tenta di sfuggire. Le sue apparizioni contribuiscono alla stranezza di questo universo in continuo mutamento.
Con il suo disegno luci, Fabrizio Visconti accompagna con sensibilità le variazioni emotive dello spettacolo. Ora vivide, ora più cupe, le luci seguono le tensioni dei personaggi, mentre l’universo sonoro ideato da Gianluca Agostini sostiene l’energia della recitazione e le sue diverse sfumature.
Dietro questa apparente leggerezza si sviluppa una riflessione sull’identità, sul desiderio, sul senso di colpa e sulla libertà. Trasportando Amleto nell’universo di Burroughs, Pasquale Stanziale lo mette di fronte alla propria condizione di personaggio di finzione, prigioniero di una storia scritta da qualcun altro. Che cosa resta del libero arbitrio quando ogni gesto e ogni decisione sono già stati immaginati? Gli incontri con Burroughs e Lacan alimentano questo interrogativo, facendo dialogare letteratura e psicoanalisi in uno spazio in cui i confini tra realtà e finzione si fanno indistinti.
Il desiderio di uccidere Shakespeare assume allora una dimensione simbolica, quella di un essere che vorrebbe sottrarsi all’autorità del proprio creatore. Ma ci si può liberare di colui che ci ha dato la vita senza rischiare di scomparire insieme a lui? Questa domanda richiama, per certi aspetti, Il n’y a pas de Ajar di Delphine Horvilleur, in cui anche un personaggio si trova ad affrontare la vertigine delle proprie origini fittizie. Due proposte teatrali differenti che interrogano la nostra capacità di costruire noi stessi al di fuori della storia da cui proveniamo.
Con Hamlet – Chroniques de l’Interzone, Leda Kreider propone una rilettura audace del mito shakespeariano, sostenuta dall’energia contagiosa degli interpreti e da una regia che gioca sui contrasti. Se la densità dei riferimenti filosofici e letterari richiede un’attenzione costante, essa alimenta una riflessione stimolante sulla nostra capacità di sfuggire a un destino già scritto. Accogliendo questa creazione italiana, presentata in lingua originale con sovratitoli nell’ambito di La Bella Italia, il Théâtre du Balcon testimonia, come sempre, la propria apertura verso proposte artistiche provenienti da altri orizzonti. Un incontro teatrale singolare e convincente, che trova pienamente il proprio posto sulle scene avignonesi, ben oltre il periodo dei festival.
Béatrice Stopin








