Kader Attou

« Un petit pas de trop » : le monde fabuleux de Kader Attou

Kader Attou

La-chronique.fr – 22 Octobre 2026

Gros plan. Deux mains, une plume, une histoire qui s’écrit. Peut-être un rêve, une illusion. Le halos de lumière s’élargit. Plan large qui découvre un décor à l’ancienne sur deux niveaux. Où portes et fenêtres de guingois appellent d’emblée à ce déséquilibre. Où deux escaliers semblent déjà se répondre. Une scénographie d’Olivier Borne qu’auraient pu dessiner Picasso et Cocteau. Un petit monde en soi qui fera de ce spectacle un pur moment de bonheur. Une illusion magique dans l’espace du hip hop, de l’acrobatie et de la pantomime. Un petit pas de trop pour basculer d’un monde à l’autre. Échapper un instant au désordre brutal du nôtre. Quand les corps dansent. Se croisent. Se mêlent. Se télescopent et dialoguent dans une sarabande débridée et joyeuse. Jubilation nécessaire. Quand la musique aux accents de violon croisent ceux de l’accordéon, Régis Baillet, ne s’y est pas trompé. Hip hop et cinéma muet. Tout semble écrit dans un même rythme. Nostalgique ou plus contemporain. Judicieuse alchimie de deux mondes peut-être pas si éloignés l’un de l’autre.

Très vite, et parce qu’un petit Charlot mécanique nous fait un clin d’œil au bord de cette table bleue, nous voilà plongés dans l’atmosphère des grandes heures du cinéma muet. Max Linder, Harold Lloyd viennent à l’esprit. Charlie Chaplin bien sûr.

Un film noir et blanc qui serait ici colorisé par un travail de lumière en demi-teinte élégant et sophistiqué. Fabrice Crouzet a éclairé la performance avec une réelle sensibilité. D’une banale ampoule de réverbère aux lasers d’un époustouflant moment de danse magique et magnifique, la lumière sculpte l’espace. Enveloppe et accompagne le mouvement. Dessine la poésie.

Seuls, en duo ou à trois, Régis Truchy, Mansour Abdessadok et Kader Attou merveilleux complices de cette aventure nous emmènent dans leur film avec générosité. Virtuoses et poètes. Les corps ondulent. Se fractionnent. S’épousent. Volent et bondissent dans un même élan. Si simple. Apparemment si simple. La danse hip hop dans toute sa maitrise. Toute sa liberté, sa légèreté, sa fragilité. Les trois performeurs ont en la matière de sérieuses références. Ils sont tous les trois des figures majeures du hip hop français.

De séquence en séquence, de chassés-croisés virevoltants en improbable numéro d’équilibre sur chaise à la conquête d’un lustre facétieux, la rêverie du poète se déroule au rythme des corps qui semblent par instants devenir eux aussi objets magiques. Tout est impeccablement réglé. L’air de rien. Comme une pluie de confettis. Et c’est là également la force de ce spectacle. Tout en légèreté. En presque apesanteur constante. Quelques plumes ici et là. Quelques accessoires choisis de cabaret. Il n’en faut pas plus pour conter les mésaventures de ce trois en un. Quand les corps sont en miroir ou sens dessus-dessous. Quand naïveté, drôlerie et baroque se croisent, se superposent et nous surprennent ou nous donnent à sourire. Émerveillés. Comme cette petite fille un rang devant qui reprend, visiblement ravie, les ondulations de bras de ces danseurs hip hop.

Aux accents terribles et dangereux du fameux «Dictateur » de Chaplin dont l’ombre surgit dans les hauteurs, répondront quelques légers ballons plein d’insouciance échappés d’une vieille valise à malice. Manière peut-être pour Kader Attou, de signifier par son art un engagement qui fait aussi de la danse « un espace de convergence ». Un regard porté vers l’autre. C’est aussi l’esprit de sa compagnie Accrorap basée à La Belle de Mai à Marseille.

Charlot immortel dont l’ombre n’est jamais très loin. Héros d’une enfance éternelle. Drôle, décalé et poétique. Chaplin au regard aiguisé et critique sur le monde. Charlot comme un roi du hip hop. Un petit pas de trop comme il savait en faire. Superbe hommage. Quand cette image finale d’une infinie tendresse nous empêche de les quitter tout à fait. Et si nous aussi faisions ce « petit pas de trop » ?

Arthur Lefebvre

Crédit photo : © Damien Bourletsis

REPÈRES DU SPECTACLE
Titre
: Un petit pas de trop
Direction artistique et chorégraphique : Kader Attou
Interprétation : Régis Truchy, Mansour Abdessadok, Kader Attou
Création musicale et sonore : Régis Baillet (Diaphane)
Lumières : Fabrice Crouzet
Scénographie : Olivier Borne
Production : Compagnie Accrorap
Coproduction : Le Toboggan à Décines ; Scènes & Cinés, Scène conventionnée Art en Territoire
Avec le soutien de : Pôle en Scènes
Durée : 1 h 10
Lieu : La Scala Paris, 13, boulevard de Strasbourg, 75010 Paris
Dates : Jusqu’au 1er novembre 2026
Horaires : Du mercredi au samedi à 19 h ; dimanche à 15 h
Relâche : 27 octobre 2026
Informations : https://lascala-paris.fr

TOURNÉE
20 novembre 2026 : Maisons-Alfort – Les Théâtres (94)
25 novembre 2026 : Bagneux – Théâtre Victor Hugo (92)
11 et 12 décembre 2026 : Alès – Scène nationale (30)
14 et 15 janvier 2027 : Charleroi (Belgique) – Palais des Beaux-Arts
18 janvier 2027 : Miramas – Tournée Mosaïque Arsud (13)
29 janvier 2027 : Castres – Théâtre municipal (81)
4 et 5 février 2027 : La Trinité – La Stella (06)

Partager cet article