Dominique Fils-Aime

Rencontre avec Dominique Fils-Aimé : le jazz, la liberté et la force du collectif

Dominique Fils-Aime

La-chronique.fr – 23 Octobre 2026

Quelques heures avant son concert au 6MIC d’Aix-en-Provence, le 16 octobre dernier, Dominique Fils-Aimé nous a accordé un entretien au cours duquel la chanteuse québécoise d’origine haïtienne est revenue sur son parcours, ses premières interrogations et cette liberté artistique qu’elle a progressivement conquise en explorant l’histoire du jazz et des musiques afro-américaines. De la transmission familiale à la place de l’artiste dans la société, elle évoque avec une grande sincérité sa manière de concevoir la création, convaincue que la musique, au-delà de l’émotion qu’elle procure, peut aussi contribuer à transformer les consciences et à rapprocher les êtres. Une réflexion profondément humaine qui éclaire autrement le magnifique concert qu’elle allait donner quelques heures plus tard, et dont nous avons rendu compte dans notre critique publiée sur La Chronique.

Avec sa voix envoûtante, ses harmonies superposées et son univers musical à la croisée du jazz, du blues et de la soul, Dominique Fils-Aimé trace un chemin singulier. Après une première trilogie consacrée à l’héritage des musiques afro-américaines, l’artiste québécoise d’origine haïtienne poursuit une exploration plus personnelle, sans jamais perdre de vue la dimension collective de la musique. Quelques instants avant son concert au 6MIC, elle évoque sa liberté artistique, la transmission familiale et le pouvoir de l’art dans une société traversée par les divisions.

La Chronique : À vos débuts, vous expliquiez ne pas vous sentir tout à fait légitime comme musicienne, parce que votre seul instrument était votre voix. Aujourd’hui, celle-ci occupe une place centrale dans vos compositions, avec un travail remarquable sur les superpositions vocales, les silences et les répétitions. À quel moment avez-vous compris que votre voix pouvait, à elle seule, construire tout un univers musical ?

Dominique Fils-Aimé : Je pense que dès le début, on sent que la voix est forcément un instrument assez puissant. Ce sentiment venait un peu du fait d’entrer dans un milieu que je ne connaissais pas, avec beaucoup de gens qui se connaissaient, qui avaient étudié, etc. Plus je créais et surtout plus je me penchais sur la signification et les origines du jazz, plus je comprenais que l’art et la musique se doivent d’être souverains par rapport à l’académie. Les deux peuvent exister, il y a différents types d’art, mais le jazz revendique la liberté et une quête de liberté qui doit se renouveler constamment. Tout d’un coup, je me suis sentie à la maison. Je me suis dit que le jazz, c’était ma maison, que ma voix était un instrument à part entière et que mon apprentissage de la vie était une forme d’école à part entière. Plus je me donnais le droit d’être moi-même, plus je me sentais confortable et indépendante de ce que les autres pouvaient penser.

La Chronique : Votre première trilogie parcourait l’histoire des musiques afro-américaines, du blues à la soul en passant par le jazz. Votre travail actuel semble davantage tourné vers votre propre histoire. Comment s’approprier un héritage musical aussi puissant tout en trouvant sa liberté, sans rester prisonnière des artistes qui nous ont précédés ?

Dominique Fils-Aimé : Reconnaître l’héritage qui nous est légué, pour moi, c’est extrêmement important. Après, il faut comprendre que c’est aussi une lignée dont on fait partie. On est là pour amener une brique à l’édifice, équivalente à celle de tous. Il y en a qui vont être peut-être plus grandes ou qui semblent plus importantes, mais je pense qu’elles comptent toutes autant. On se doit de rester authentique à soi-même tout en reconnaissant les influences qu’on a eues. Forcément, toute cette histoire que j’ai recherchée dans mes premières quêtes musicales mène aujourd’hui à moi. Mais quand je parle de moi, je parle de nous. Je parle de la société au sens large, des rêves que j’ai pour cette société, de la manière dont on peut évoluer en tant que collectif, en tant que communauté. C’est un rêve qui a été partagé par bien des ancêtres avant nous et qui va continuer à exister longtemps. J’ai juste envie de rajouter ma petite part, autant que possible.

La Chronique : Dans « Ma mélodie », vous avez intégré un enregistrement de votre mère chantant dans les années 1970. C’est une présence particulièrement émouvante, presque un dialogue entre deux générations. Cette découverte a-t-elle changé votre manière de concevoir l’album ou avez-vous eu le sentiment que cette voix avait toujours eu sa place dans votre musique ?

Dominique Fils-Aimé : Quand j’ai trouvé cette cassette, au moment parfait pour l’intégrer à l’album, cela m’a donné un sentiment de confirmation. Comme si la vie me disait : « Tiens, je te dépose un petit cadeau pour te donner une petite tape sur l’épaule et te dire que tu es sur la bonne voie. » Il n’y a pas de hasard. C’est une synchronicité, en fait, quelque chose qui nous valide dans notre cheminement.

La Chronique : Vous parlez souvent de l’amour comme d’une force capable de transformer les êtres et même la société. Pourtant, nous vivons dans un monde traversé par les violences, les divisions et les replis identitaires. Vous qui connaissez l’histoire des musiques nées de l’oppression, pensez-vous que la musique possède encore aujourd’hui une véritable capacité de résistance, au-delà du réconfort qu’elle peut apporter individuellement ?

Dominique Fils-Aimé : L’art, la musique, mais toute forme d’art, d’après moi, a un pouvoir révolutionnaire. Je pense que la révolution est plurielle, donc qu’elle passe par plusieurs chemins. Chaque personne va utiliser l’outil qu’elle a à sa disposition. Je pense que la force de l’art, c’est qu’il n’est pas forcément axé sur le changement des faits ou sur l’envie de changer les choses, mais plutôt sur le changement des états d’âme et des états d’esprit.

C’est à partir de là qu’un changement en profondeur peut s’opérer dans une société. Cela prend plus de temps, c’est plus subtil, beaucoup moins agressif ou violent, mais tout aussi important, et peut-être même plus profond et plus durable. C’est une manière de contribuer à la révolution à long terme. On ne verra peut-être pas les changements de notre vivant, mais on sait qu’on a mis, encore une fois, une pierre à l’édifice. C’est un travail sur plusieurs générations. Et on n’a rien d’autre à faire qu’espérer, parce que si on perd espoir, tout est fini.

La Chronique : Vos albums sont très construits, avec des couches vocales et des textures particulièrement soignées. Comment cela se traduit-il sur scène, dans une salle intimiste comme le 6MIC ? Qu’est-ce que le public vous apporte que le studio ne peut pas vous donner ?

Dominique Fils-Aimé : Déjà, jouer avec les musiciens, c’est merveilleux. Ils vont interpréter certaines des lignes musicales de ma voix. Je m’accompagne aussi d’une machine qui s’appelle un looper. Cela me permet de faire deux ou trois voix, de créer mes propres harmonies. Mais j’aime beaucoup pouvoir transformer les chansons avec les musiciens et sentir le contact avec le public. Savoir qu’on est là pour partager ce moment, physiquement. Le studio, c’est super agréable parce qu’on s’amuse, on explore, on joue. On est juste des enfants qui s’amusent dans un studio, et ça compte aussi mais dans le monde dans lequel on vit présentement, où tout est très divisé, où les gens sont beaucoup sur leur téléphone, où apparemment certaines personnes parlent maintenant davantage à des intelligences artificielles qu’à des humains, cela devient encore plus important d’être ensemble physiquement dans une salle et de vivre un moment ensemble, dans l’émotion, j’en parle justement dans le spectacle, parce que c’est une des choses qui me font sentir extrêmement privilégiée de faire ce métier. Être une excuse pour cette rencontre entre des gens qui vont être assis les uns à côté des autres, avec des expériences de vie complètement différentes, des opinions complètement différentes.

Mais on est là, on est ensemble, on vit, on se fait traverser par les mêmes fréquences en même temps et ça, c’est notre exemple de révolution.

La Chronique : Vous êtes québécoise d’origine haïtienne et vous chantez en anglais, parfois en créole ou en français. Que représente pour vous le choix de la langue dans une chanson ? Et que vous inspire le fait de jouer en France, dans une ville comme Aix-en-Provence ?

Dominique Fils-Aimé : Pour moi, la langue vient seule. La chanson me dicte un peu les mots, ils viennent comme ils viennent. Je pense que le langage primordial sera toujours la musique et l’émotion. Peu importe les mots, la fréquence prime. C’est toujours un plaisir de pouvoir jouer dans une ville où l’on peut s’adresser en français, dans ma langue maternelle, et communiquer avec un public qui va comprendre toutes les nuances du vocabulaire que je peux utiliser. Je suis confortable en anglais et je peux traduire, mais je suis quand même très confortable dans mes baskets en français. Donc ça fait plaisir.

Propos recueillis au 6MIC, Aix-en-Provence, le 16 octobre 2026, pour La Chronique par Béatrice Stopin.

Crédit photo : © Vladim Vilain

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