ming smith arles 2026

Rencontres de la photographie d’Arles 2026, quand la photographie fait surgir la vie

ming smith arles 2026

La-chronique.fr – 07 Octobre 2026

Pour cette dernière journée aux Rencontres de la photographie d’Arles, le parcours promettait encore quelques belles découvertes. Du Palais de l’Archevêché au cloître Saint-Trophime, de l’église Sainte-Anne à la Fondation Manuel Rivera-Ortiz, les expositions traversées racontent pourtant quelque chose de plus large que cette seule journée. Elles dessinent aussi une édition 2026 contrastée, dans laquelle la photographie semble parfois quitter le cadre pour devenir matière, installation, collage ou expérimentation.

Ces propositions peuvent intriguer, impressionner, parfois séduire. Mais au fil des salles s’impose une évidence plus personnelle. Les images qui restent ne sont pas nécessairement celles dont le procédé demande le plus d’explications. Ce sont celles qui racontent immédiatement quelque chose d’un être, d’une époque, d’un pays ou d’un instant de vie.

le Ghana, un pays reprend possession de son image

Au Palais de l’Archevêché, « Ghana ! Rêver l’indépendance 1957–1976 » constitue l’un des temps forts de la journée. L’exposition revient sur les années qui entourent l’indépendance du Ghana, proclamée en 1957, et sur la manière dont la photographie participe à l’écriture d’un pays désormais désireux de produire ses propres représentations.

Carlos Idun-Tawiah

Photo © Carlos Idun-Tawiah, « Many Reasons to Live Again », 2022. Courtesy artist and Galería Alta.

James Barnor occupe naturellement une place importante dans ce récit. Son appareil entre dans les maisons, se rapproche des visages, accompagne le quotidien. Il photographie une société de l’intérieur, loin d’un regard colonial posé depuis l’extérieur. Paul Strand s’attarde lui aussi sur les êtres et les scènes ordinaires. Dans ces portraits, quelque chose se passe immédiatement. Il n’est pas nécessaire de connaître la technique employée pour être happé par un regard ou une attitude.

Avec Carlos Idun-Tawiah, une autre génération interroge à son tour la mémoire, l’héritage et les récits familiaux. Le temps a changé, les formes également, mais demeure cette volonté de faire de la photographie un espace dans lequel une histoire peut continuer à vivre. C’est probablement là que se trouve l’une des grandes forces de cette exposition. Derrière l’Histoire avec un grand H apparaissent des individus. Et soudain, la vie d’après colonisation devient plus évidente avec ces photos.

Ming Smith, saisir ce qui est en train de disparaître

À l’église Sainte-Anne, « Lueur nomade » de Ming Smith propose une expérience très différente et pourtant tout aussi sensible.

ming smith arles 2026

Photo © Ming Smith, « Respiration circulaire », 1980. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Ici, le flou n’efface pas le réel mais semble au contraire lui rendre son mouvement. Les silhouettes traversent l’image, les lumières apparaissent puis se dérobent, les corps et les rues semblent parfois saisis juste avant leur disparition. Ming Smith photographie moins un événement qu’une sensation. Ses images conservent quelque chose de l’instant vécu, avec ses imperfections, ses vibrations et ses accidents. Là encore, ce sont des fragments de vie qui demeurent. Cette photographie-là ne demande pas nécessairement d’être déchiffrée. Elle invite simplement à regarder.

« le corps vitré », quand le vivant fabrique l’image

Le changement est radical au cloître Saint-Trophime avec « Le corps vitré » de Lara Tabet. L’artiste travaille à partir de bactéries et de micro-organismes mis en contact avec du film photographique. Les altérations produites sont ensuite numérisées et imprimées sur verre. Installées dans le cloître, ces grandes surfaces lumineuses prennent presque l’apparence de vitraux contemporains.

Lara Tabet, Le corps vitré

Lara Tabet, « Le corps vitré », cloître Saint-Trophime. Vue de l’installation. Photo © La Chronique.

Le résultat est spectaculaire et le dialogue avec l’architecture fonctionne particulièrement bien. Mais l’image n’est plus seulement là pour représenter quelque chose. Sa fabrication, sa transformation et son support deviennent eux-mêmes le sujet de l’œuvre. Cette proposition résume assez bien l’un des mouvements perceptibles au cours de cette édition 2026. La photographie déborde de plus en plus de son cadre traditionnel et vient côtoyer l’installation et les arts plastiques.

Thato Toeba, découper l’image pour mieux l’interroger

Même impression, sous une autre forme, salle Henri-Comte avec « Tout le monde peut être Lucifer » de Thato Toeba. Photographies, archives, fragments, collages et photomontages se superposent. L’image est découpée, déplacée, recomposée et parfois installée sur des supports inattendus. Même les emballages issus de notre quotidien technologique viennent participer à cette construction visuelle.

Thato Toeba, Tout le monde peut être Lucifer

Thato Toeba, « Tout le monde peut être Lucifer », salle Henri-Comte. Détail de l’exposition. Photo © La Chronique.

L’ensemble possède une véritable force plastique. Mais, là encore, la photographie devient un matériau parmi d’autres. Ce déplacement n’est évidemment pas un défaut en soi. Il témoigne au contraire de l’extraordinaire liberté avec laquelle les artistes contemporains s’emparent aujourd’hui de l’image. Il interroge simplement ce que chacun vient chercher dans un festival consacré à la photographie.

À la fondation manuel rivera-ortiz, le plaisir de la découverte

La Fondation Manuel Rivera-Ortiz fait partie de ces lieux où l’on revient volontiers d’une édition à l’autre. Parce que plusieurs univers y cohabitent, mais surtout parce qu’on y fait régulièrement des découvertes. Cette année encore, « Come Together » réserve quelques belles surprises.

Regula Tschumi. Funérailles d’un chef de famille

Photo © Regula Tschumi. Funérailles d’un chef de famille, ancien chauffeur de camion Bedford, Grand Accra, 2017. Cercueil : Douglas Tagoe. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Avec « Buried in Style », Regula Tschumi documente les étonnants cercueils figuratifs du sud du Ghana. Animaux, véhicules ou objets peuvent devenir la dernière demeure d’un défunt et raconter sa profession, son statut, une passion ou une part de son identité. L’une des photographies montre ainsi les funérailles d’un chef de famille qui travaillait comme chauffeur de camion Bedford. Pour lui rendre hommage, ses proches ont choisi un cercueil reproduisant le véhicule. Porté et dansé avant de rejoindre le cimetière, il transforme les funérailles en cérémonie collective où le deuil côtoie la célébration. Ce qui pourrait d’abord sembler insolite révèle progressivement une autre relation à la mort, à la mémoire et aux ancêtres.

« Hexagone », la france écrite sur les murs

Autre proposition marquante à la Fondation, « Hexagone » d’Éric Bouvet et Yan Morvan transforme progressivement l’espace d’exposition en immense portrait collectif.

Éric Bouvet et Yan Morvan -  Hexagone

Éric Bouvet et Yan Morvan, « Hexagone », Fondation Manuel Rivera-Ortiz. Vue de l’exposition. Photo © La Chronique.

Les photographies montrent des Français dans leur environnement, seuls, en famille ou en groupe. Mais autour des images, les murs se couvrent de phrases laissées par les visiteurs.

« La France, c’est plein de micro-réseaux. »
« C’est plein d’entraide. »
« C’est la richesse dans la diversité. »

À ces déclarations s’ajoutent des dessins, des slogans, des colères, des plaisanteries, des contradictions et parfois des provocations. Le visiteur ne se contente plus de regarder le portrait du pays proposé par les photographes. Il vient y inscrire le sien. L’installation devient ainsi une sorte de conversation gigantesque, désordonnée et contradictoire. Peut-être finalement assez fidèle à ce qu’elle cherche à représenter.

Des images qui racontent encore

D’autres photographies rencontrées au fil du parcours ramènent précisément à ce plaisir premier de l’image. Un enfant auprès d’un chien, des corps dans un paysage, une famille, Puis cette plage couverte de dizaines de parasols multicolores. Pas un baigneur dans la mer, pas une silhouette sur le sable. Les parasols sont là, les chaises aussi, les loisirs nautiques attendent au bord de l’eau, mais les vacanciers ont disparu. Cette absence devient alors le véritable sujet de la photographie et transforme une scène balnéaire ordinaire en image presque irréelle….

rencontres Arles 2026 1

Rencontres d’Arles 2026. Une série rencontrée au fil du parcours. Vue d’exposition. Photo © La Chronique.

rencontres Arles 2026 2

Rencontres d’Arles 2026. Vue d’exposition. Photo © La Chronique.

Ces photographies ne sont pas nécessairement les plus démonstratives de la journée. Pourtant, elles retiennent le regard et laissent suffisamment d’espace pour imaginer ce qui s’est passé avant et ce qui se passera après. Elles racontent sans tout expliquer et c’est peut-être précisément cette capacité qui manque parfois lorsque le procédé prend le dessus sur ce que l’image donne à voir.

« Elegia », quand la photographie devient matière

Avec « Elegia » de Pietro Bologna, toujours à la Fondation Manuel Rivera-Ortiz, ce basculement est particulièrement visible.

rencontres Arles 2026 3

Pietro Bologna, « Elegia », Fondation Manuel Rivera-Ortiz. Vue de l’exposition. Photo © La Chronique.

L’artiste travaille à partir de matrices issues de tirages antérieurs. Rayures, perforations, traces, découpes et altérations ne sont plus considérées comme des défauts à masquer. Elles deviennent l’œuvre elle-même. Les images rétroéclairées acquièrent une présence presque physique. On ne regarde plus seulement ce qui a été photographié, mais ce qu’est devenue la photographie. Même si l’expérience est intéressante, parfois très belle, elle appartient cependant à un territoire où la frontière avec les arts plastiques devient de plus en plus ténue.

Le constat se prolonge ailleurs dans Arles, notamment à l’Espace Van Gogh, où l’image en mouvement participe elle aussi à cet élargissement des formes. Faute de temps et devant l’attente, l’exposition de Martine Barrat restera cette fois hors du parcours. Inutile donc d’en tirer des conclusions sur ce qui n’a pas été vu.

rencontres Arles 2026 4

Espace Van Gogh, Rencontres d’Arles 2026. Vue du parcours. Photo © La Chronique.

Arles 2026, entre image, expérimentation et émotion

Cette dernière journée résume finalement assez bien le sentiment laissé par les Rencontres d’Arles 2026. La photographie y est plus libre que jamais. Elle se découpe, se superpose, s’altère, se projette, devient verre, lumière ou matière. Chez Lara Tabet au cloître Saint-Trophime, Pietro Bologna à la Fondation Manuel Rivera-Ortiz ou Thato Toeba salle Henri-Comte, le procédé et le support occupent une place essentielle. À l’Espace Van Gogh, l’image elle-même se met en mouvement.

Cette évolution témoigne de la vitalité du médium et de sa proximité croissante avec l’art contemporain. Certaines propositions sont spectaculaires, d’autres passionnantes. Pourtant, elles laissent aussi affleurer une question toute simple : Qu’attend-on d’une journée aux Rencontres d’Arles ?

La réponse appartient évidemment à chacun mais cette année, elle se trouve probablement du côté de James Barnor entrant dans l’intimité des Ghanéens, de Paul Strand arrêtant son regard sur un visage, ou de Ming Smith laissant une silhouette traverser la lumière ou de ces photographies rencontrées au détour d’une salle qui donnent envie de rester quelques minutes supplémentaires devant elles. Des images où la technique cesse d’être la première chose à regarder mais qui racontent avant d’expliquer et devant lesquelles chacun construit sa propre histoire

Béatrice Stopin

Crédit des photographies et vidéos de reportage — © La Chronique
Crédit photo : Ming Smith / Les rencontres de la photographie d’Arles

REPÈRES
Événement
: Les Rencontres de la photographie d’Arles 2026
Édition : 57e édition
Dates : du 6 juillet au 4 octobre 2026
Lieu : Arles, différents lieux d’exposition
Direction : Christoph Wiesner, directeur, et Aurélie de Lanlay, directrice adjointe
Horaires : jusqu’au 30 août, de 9h30 à 19h30 ; du 31 août au 4 octobre, de 9h30 à 19h
Forfait toutes expositions : 42 € — tarif réduit 33 €
Forfait journée : 35 € — tarif réduit 29 €
Entrée à l’unité : de 6 € à 15 € selon les lieux
Gratuité : moins de 18 ans et certains publics éligibles
Gratuité pour les Arlésiennes et les Arlésiens : retrait des forfaits toutes expositions uniquement à la billetterie du Bureau du Festival, à partir du 22 juin 2026, sur présentation d’une pièce d’identité et d’un justificatif de domicile de moins de trois mois.
Billetterie principale : Bureau du Festival, 34 rue du Docteur Fanton, Arles
Autres billetteries : place de la République, Espace Van Gogh, Mécanique Générale et Croisière
Informations et billetterie : site officiel des Rencontres d’Arles

Vidéo : © La Chronique

Partager cet article