
La-chronique.fr – 07 Octobre 2026
Au début des années 1980, Montpellier n’est pas encore cette ville que l’on associe spontanément à la danse contemporaine. La discipline elle-même cherche sa place en France, portée par une génération de chorégraphes qui commence à bousculer les cadres établis. C’est dans ce paysage en pleine transformation que naît Montpellier Danse, devenu au fil des décennies l’un des grands rendez-vous chorégraphiques français.
L’histoire commence autour de Dominique Bagouet. Lauréat du Concours de Bagnolet en 1976, le chorégraphe s’installe à Montpellier en 1980 pour prendre la direction du Centre chorégraphique régional, qui rejoindra ensuite le réseau des Centres chorégraphiques nationaux. Dans une ville dirigée par Georges Frêche, où la culture occupe une place croissante dans les politiques publiques, la danse contemporaine trouve alors un terrain particulièrement favorable. En juillet 1981, Dominique Bagouet, Georges Frêche et l’administrateur Robert Berthier donnent naissance à Montpellier Danse. Jean-Paul Montanari, qui connaît Bagouet depuis plusieurs années, participe lui aussi aux premières éditions avant de prendre la direction du festival en 1983. Ce qui n’était encore qu’un jeune rendez-vous estival va peu à peu s’installer durablement dans le paysage chorégraphique.
Bagouet, Montanari et la construction d’un public
Les premières années restent étroitement liées à Dominique Bagouet. Ses créations accompagnent le festival tandis que Montpellier devient l’un des lieux où s’affirme cette génération qui renouvelle profondément la danse française. Lorsque Jean-Paul Montanari prend la direction de Montpellier Danse en 1983, sa relation avec Bagouet dépasse celle d’un programmateur avec un chorégraphe. Tous deux partagent surtout une même idée : les écritures nouvelles peuvent rencontrer un public, à condition de lui laisser le temps de les découvrir et cette conviction va profondément marquer le festival car plutôt que de chercher à simplifier la danse contemporaine pour la rendre plus accessible, Montpellier Danse multiplie les occasions de la voir, confronte les esthétiques et permet aux spectateurs de construire peu à peu leur propre regard.
Le public répond présent. Dès la première édition, le festival rassemble environ 13 000 spectateurs. Plus de quarante ans plus tard, cette fréquentation a largement augmenté, signe du chemin parcouru par la manifestation mais aussi par une discipline qui, au début des années 1980, était encore loin d’occuper la place qu’elle tient aujourd’hui.
Montpellier regarde rapidement au-delà de la France
Montpellier Danse ne reste pas longtemps centré sur la seule scène française. Dès les premières années, Jean-Paul Montanari cherche ailleurs des artistes capables de dialoguer avec les écritures qui émergent alors en France. En 1983, il invite le Nederlands Dans Theater pour six représentations. Deux ans plus tard, Merce Cunningham arrive à Montpellier et y imagine quatre Events dans la cour Jacques-Cœur. Cette première rencontre ouvre une relation qui va durer de nombreuses années. En 1998, Ocean est notamment présenté au Zénith de Montpellier pour son unique représentation française.
Au fil des éditions, les grandes transformations de la danse contemporaine internationale trouvent ainsi un écho à Montpellier. Anne Teresa De Keersmaeker, Trisha Brown, Jiří Kylián, William Forsythe, Ohad Naharin, Angelin Preljocaj ou Raimund Hoghe font partie des artistes invités. Mathilde Monnier, qui succède à Dominique Bagouet à la tête du Centre chorégraphique de Montpellier en 1994, accompagne à son tour une longue période de cette histoire mais une particularité s’affirme surtout au fil du temps : Montpellier Danse ne se contente pas d’inviter de grands noms. Beaucoup reviennent.
La disparition de Dominique Bagouet
La mort de Dominique Bagouet, le 9 décembre 1992, à seulement 41 ans, bouleverse profondément le festival. Montpellier Danse perd l’artiste autour duquel son histoire avait commencé et Jean-Paul Montanari l’un des compagnons essentiels de cette aventure. L’édition suivante porte nécessairement la trace de cette disparition. La compagnie Bagouet ouvre le festival avec une reprise du Saut de l’ange. Mais Montpellier Danse ne choisit pas de se refermer sur son passé et le festival poursuit son chemin , élargit progressivement son regard. Les années suivantes voient se multiplier les provenances géographiques, les esthétiques et les générations. La danse européenne et américaine reste très présente, mais d’autres scènes trouvent peu à peu leur place et cette ouverture va devenir l’un des fils conducteurs du festival.
Des artistes suivis sur la durée
La fidélité est sans doute l’un des traits les plus reconnaissables de la longue direction de Jean-Paul Montanari. Certaines relations artistiques se construisent pendant des années, parfois des décennies comme Anne Teresa De Keersmaeker et Angelin Preljocaj qui reviennent régulièrement. La Batsheva Dance Company d’Ohad Naharin est invitée dès 1992 et devient elle aussi une présence familière du festival. Emanuel Gat trouve à partir de 2008 un lieu particulièrement important pour son travail et y crée de nombreuses pièces au fil des éditions.
Cette manière d’accompagner les artistes plutôt que de simplement les programmer explique en partie la place prise par Montpellier Danse. Le festival ne reçoit pas seulement des spectacles achevés ailleurs : il participe aussi à leur production. En 2021, dix spectacles de la 41e édition sont ainsi coproduits par Montpellier Danse, parmi lesquels Corps extrêmes de Rachid Ouramdane, Mille et une danses de Thomas Lebrun, Ineffable de Jann Gallois, counting stars with you (musiques femmes) de Maud Le Pladec ou Deleuze / Hendrix d’Angelin Preljocaj. Derrière les représentations visibles du public se construit donc tout un travail de production, de résidence et d’accompagnement qui participe pleinement à l’identité du festival.
Quand la danse s’installe dans la ville
Pendant que le festival grandit, Montpellier construit autour de la danse un écosystème assez rare. Le Centre chorégraphique, Montpellier Danse, les artistes accueillis en résidence et une programmation qui ne se limite plus aux seules semaines d’été installent progressivement la discipline dans la ville. L’ancien couvent des Ursulines en devient l’un des symboles. Après plusieurs vies, dont celle de prison pour femmes, le bâtiment accueille la danse avant de devenir l’Agora, Cité internationale de la danse. Studios, salles de spectacle et espaces de travail permettent d’y faire cohabiter répétitions, créations, représentations et rencontres.
Le festival qui, à ses débuts, devait trouver des lieux pour accueillir les compagnies dispose désormais d’une véritable maison et cette évolution raconte aussi celle de la danse contemporaine en France. Longtemps perçue comme une discipline destinée à un public restreint, elle s’est progressivement dotée de lieux, de compagnies, de moyens de production et d’un répertoire. Montpellier a accompagné ce mouvement sans renoncer à la création ni aux écritures plus aventureuses.
Plus de quarante ans avec Jean-Paul Montanari
La durée de Jean-Paul Montanari à la tête de Montpellier Danse est exceptionnelle. De 1983 à 2024, il accompagne plus de quatre décennies de transformations de la danse contemporaine, il voit apparaître de nouvelles générations, suit certains artistes sur le temps long et maintient une programmation largement ouverte à l’international. Sa dernière édition en tant que directeur est la 44e, en 2024. Montanari prépare toutefois encore l’édition suivante avant son départ. Il meurt le 25 avril 2025, à 77 ans. Lorsque s’ouvre le 45e Montpellier Danse deux mois plus tard, la programmation porte encore son empreinte, avec notamment Ohad Naharin, Akram Khan, Mathilde Monnier, Israel Galván, Mourad Merzouki ou Crystal Pite et Simon McBurney. Sa disparition marque la fin d’une période devenue difficile à dissocier de l’identité même du festival.
Une nouvelle Agora
La succession de Jean-Paul Montanari ne se résume pourtant pas au remplacement d’un directeur. Montpellier choisit de revoir l’organisation de ses institutions chorégraphiques en rapprochant Montpellier Danse et le Centre chorégraphique national au sein d’une nouvelle Agora, Cité internationale de la danse. En avril 2025, une direction collégiale est désignée. Elle réunit Jann Gallois, Hofesh Shechter, Dominique Hervieu et Pierre Martinez. Quatre personnalités différentes pour prendre la suite d’une histoire qui, pendant plus de quarante ans, avait été largement incarnée par un seul homme.
La 46e édition de Montpellier Danse, organisée du 20 juin au 4 juillet 2026, marque véritablement cette bascule. Elle est la première à s’inscrire pleinement dans cette nouvelle organisation et ouvre un autre chapitre du festival. Le passage de relais ne cherche pourtant pas à effacer ce qui précède. La mémoire de Dominique Bagouet et celle de Jean-Paul Montanari restent présentes, tandis que des artistes liés depuis longtemps à Montpellier continuent de revenir. Emanuel Gat en est encore un exemple avec Cinq jours au soleil, présenté lors de cette 46e édition.
Une ville entrée dans la danse
Raconter Montpellier Danse revient finalement à suivre une partie de l’histoire de la danse contemporaine en France. Lorsque le festival apparaît en 1981, la discipline cherche encore ses lieux, ses moyens et parfois son public. Quarante-cinq ans plus tard, elle possède des institutions, un répertoire, plusieurs générations de chorégraphes et une histoire qu’elle peut à son tour transmettre. Montpellier a participé à cette construction avec une singularité : la durée. Celle d’un festival installé chaque été, celle des artistes que l’on choisit de suivre plutôt que de seulement inviter, celle d’un directeur resté plus de quarante ans à sa tête et celle, enfin, d’un public auquel on a laissé le temps de découvrir des écritures qui ne lui étaient pas toujours familières.
Dominique Bagouet n’est plus là. Jean-Paul Montanari non plus. Une autre équipe poursuit désormais l’aventure. Mais le principe qui a traversé toute l’histoire du festival demeure : donner aux artistes le temps et les moyens de créer, et au public la liberté de regarder.
Pierre Salles
Crédit Photo : Montpellier Danse
REPÈRES DU FESTIVAL
Création : 1981, à Montpellier
Fondateurs : Dominique Bagouet, Georges Frêche et Robert Berthier
Direction historique : Jean-Paul Montanari de 1983 à 2024
Direction actuelle : direction collégiale réunissant Jann Gallois, Dominique Hervieu, Pierre Martinez et Hofesh Shechter
Discipline : danse contemporaine
Période : juin-juillet
Lieu principal : Montpellier et sa métropole, avec l’Agora – Cité internationale de la danse comme lieu central
Première édition : environ 13 000 spectateurs
Aujourd’hui : le festival et la saison chorégraphique montpelliéraine rassemblent désormais plusieurs dizaines de milliers de spectateurs chaque année ; la saison est donnée à plus de 70 000 spectateurs
Édition 2025 : 23 projets artistiques, 20 compagnies, 47 représentations payantes, 25 événements gratuits, 32 000 sièges occupés et 14 500 personnes présentes aux événements gratuits, avec un taux d’occupation de 97 %
Édition 2026 : 46e édition, du 20 juin au 4 juillet ; 28 spectacles, 59 représentations, 34 compagnies invitées et 14 créations ou premières françaises
Rayonnement territorial : spectacles présentés à l’Agora, au Domaine d’O, dans plusieurs théâtres de Montpellier et dans différentes communes de la métropole
Particularité : Montpellier Danse ne se limite plus au festival d’été ; résidences, créations, ateliers et programmation chorégraphique se déploient désormais tout au long de l’année au sein de l’Agora.
Site Web : Agora, Cité Internationale de la Danse




