Théâtre du peuple de Bussang

Histoire du théâtre du peuple de Bussang : l’utopie au cœur des Vosges

Théâtre du peuple de Bussang

La-Chronique.fr

Il existe des théâtres que l’on reconnaît à leur façade, d’autres à la mémoire des artistes qui les ont traversés. À Bussang, dans les Vosges, il suffit que le fond de la scène s’ouvre et que la forêt apparaisse pour comprendre que l’on est ailleurs. Depuis 1895, dans ce grand vaisseau de bois posé au pied de la montagne, le Théâtre du Peuple poursuit une aventure qui tient autant de l’histoire du spectacle vivant que d’une certaine idée de ce que le théâtre peut encore accomplir : réunir dans un même lieu ceux qui jouent et ceux qui regardent, professionnels et amateurs, habitants de la vallée et spectateurs venus de loin.

Au-dessus de la scène, quelques mots résument cette ambition : « Par l’art, pour l’humanité. » Plus de cent trente ans après sa fondation, la formule pourrait paraître appartenir à une époque disparue. Elle demeure pourtant le fil rouge d’une aventure qui a traversé deux guerres, plusieurs générations d’artistes, la professionnalisation du théâtre public et les transformations profondes de la société française sans renoncer à ce qui faisait sa singularité première.

Avant le théâtre, une prairie

L’histoire commence véritablement avant 1895. En 1892, Maurice Pottecher, né à Bussang en 1867 et parti tenter sa chance dans les milieux littéraires parisiens, revient dans son village natal et participe à une représentation du Médecin malgré lui de Molière adaptée dans le parler de la Haute-Moselle. L’expérience rencontre un succès suffisamment important pour faire naître une idée plus ambitieuse : inventer ici un théâtre qui ne reproduirait ni les habitudes ni les barrières sociales des salles parisiennes. Trois ans plus tard, le projet prend corps.

Il n’y a alors ni salle monumentale, ni fauteuils, ni machinerie. Une scène de bois est dressée dans une prairie appartenant à la famille Pottecher, devant la pente boisée de la montagne. En septembre 1895, Maurice Pottecher y présente Le Diable marchand de goutte, pièce populaire en trois actes qu’il a lui-même écrite et qui aborde notamment les ravages de l’alcoolisme. Environ deux mille personnes assistent à cette première aventure théâtrale.

Le Théâtre du Peuple vient de naître.

Mais réduire cette naissance au seul Maurice Pottecher serait aujourd’hui raconter une histoire incomplète. À ses côtés se trouve Camille de Saint-Maurice, comédienne formée au Conservatoire de Paris, connue sur les scènes symbolistes sous le nom de Georgette Camée. Elle renonce en partie à sa carrière parisienne pour s’engager dans l’aventure de Bussang, interprète les grands rôles des pièces de Pottecher, forme les comédiens, organise les répétitions, s’occupe des costumes et participe à cette multitude de tâches invisibles sans lesquelles une utopie demeure une idée. Bussang est donc aussi l’œuvre d’un couple.

Faire du théâtre avec ceux auxquels il est destiné

L’intuition de Maurice et Camille Pottecher ne consiste pas seulement à installer le théâtre loin de Paris. Elle est plus radicale : le peuple ne doit pas seulement constituer le public, il doit également pouvoir monter sur scène. Autour des quelques artistes professionnels se retrouvent ainsi des habitants de Bussang et des environs, des ouvriers, des artisans, des paysans, des membres de la famille et des amis. Les frontières habituelles s’effacent. Celui qui travaille dans la vallée pendant l’année peut devenir comédien pendant l’été ; celui qui arrive de Paris partage la scène avec celui qui n’avait jusque-là jamais imaginé y monter. Cette rencontre entre amateurs et professionnels deviendra l’une des caractéristiques essentielles du Théâtre du Peuple et demeure, plus d’un siècle plus tard, au cœur de son identité. Pottecher ne conçoit d’ailleurs pas le « peuple » comme une catégorie sociale particulière. Il rêve au contraire d’un public où les classes sociales puissent se mêler, habitants de la vallée, bourgeois, ouvriers, intellectuels, visiteurs et touristes partageant pendant quelques heures la même histoire.

À une époque où la vie théâtrale française demeure extrêmement concentrée à Paris, l’expérience est considérable. Bien avant que la décentralisation dramatique ne devienne après la Seconde Guerre mondiale une politique culturelle nationale, Bussang démontre qu’un théâtre exigeant peut naître loin de la capitale et trouver son public.

Un théâtre que la forêt achève

Le bâtiment que nous connaissons aujourd’hui n’est pas apparu d’un seul geste architectural. Il s’est construit progressivement autour de cette première scène dressée dans la prairie. Dès les années suivantes, le bois remplace les installations provisoires, la scène est couverte, les spectateurs sont mieux accueillis. Le lieu grandit au fil des nécessités et des saisons, avec l’aide d’entreprises et d’artisans locaux. Mais son extraordinaire particularité demeure ailleurs. Au fond du plateau, de grandes portes peuvent s’écarter et faire disparaître le mur du théâtre. Derrière les acteurs surgissent alors les arbres, la lumière, le ciel et la montagne vosgienne. Ce qui ailleurs ne serait qu’un décor devient ici le monde réel.

Cette ouverture sur la nature n’est pas un effet spectaculaire ajouté après coup. Elle appartient profondément à la pensée de Pottecher, qui cherche une manière de rendre au théâtre quelque chose de son origine collective, presque rituelle, en l’arrachant à l’univers clos de la salle traditionnelle. La nature entre alors dans la représentation sans avoir besoin d’être imitée : un changement de lumière, un souffle de vent ou le mouvement des arbres peuvent soudain devenir les partenaires imprévus des acteurs. C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles Bussang demeure si difficile à reproduire ailleurs. On peut reprendre son principe, sa volonté de théâtre populaire ou le mélange entre professionnels et amateurs ; on ne peut pas transporter cette forêt.

Écrire pour Bussang

Maurice Pottecher ne se contente pas d’administrer son théâtre. Il écrit, joue et met en scène. Pendant les premières décennies, ses œuvres constituent l’essentiel d’un répertoire directement pensé pour le lieu et pour ceux qui vont l’interpréter. Après Le Diable marchand de goutte viennent notamment Morteville, Le Sotrè de Noël, Liberté, Chacun cherche son trésor, L’Héritage ou C’est le vent. Shakespeare entre également très tôt à Bussang avec Macbeth en 1902. Ces pièces parlent volontiers du monde rural, de la famille, de la pauvreté, du travail, de l’alcoolisme, de la guerre ou des rapports sociaux. Pottecher ne cherche pas à importer à la montagne un théâtre parisien en réduction : il tente de créer un répertoire capable de parler à ceux qui vivent là tout en touchant ceux qui viennent d’ailleurs. Cette conception fera de Bussang l’un des laboratoires du théâtre populaire français et attirera rapidement l’attention d’intellectuels et d’artistes. Romain Rolland, qui réfléchit lui aussi à la nécessité d’un théâtre destiné au plus grand nombre, reconnaît très tôt l’importance de l’expérience vosgienne.

Les guerres, les interruptions et la transmission

L’histoire du Théâtre du Peuple n’est pourtant pas cette ligne continue que la longévité exceptionnelle du lieu pourrait laisser imaginer. Les deux guerres mondiales interrompent son activité. Située dans une région frontalière, à quelques kilomètres de l’Alsace, Bussang est directement confrontée aux bouleversements de l’histoire européenne. Les représentations cessent pendant plusieurs années, avant que le théâtre ne renaisse. La véritable réussite de l’utopie de Pottecher se mesure peut-être précisément à cette capacité de survivre à son fondateur. Un homme va jouer dans cette transmission un rôle essentiel : Pierre Richard-Willm. Formé notamment dans l’univers de Bussang avant de devenir l’un des acteurs populaires du cinéma français des années 1930 et 1940, il reprend la direction artistique du Théâtre du Peuple après la Seconde Guerre mondiale et la poursuit jusqu’au début des années 1970.

Lorsque Maurice Pottecher meurt en 1960, le théâtre ne disparaît donc pas avec lui. D’autres artistes prennent ensuite le relais. Tibor Egervari accompagne notamment, à partir des années 1970, une transformation importante : le répertoire s’ouvre davantage aux grands auteurs et aux écritures extérieures à l’univers de Pottecher. Shakespeare, Tchekhov, Brecht, Beaumarchais ou Ibsen peuvent désormais rencontrer à leur tour cette scène ouverte sur la forêt. Le lieu se professionnalise progressivement sans abandonner la présence des amateurs.

C’est là toute la difficulté de Bussang : évoluer sans devenir un théâtre comme les autres.

De l’utopie familiale au théâtre d’aujourd’hui

À partir des dernières décennies du XXe siècle, plusieurs metteurs en scène se succèdent à la direction : Jean Chollet, Pierre Diependaële, Pierre-Étienne Heymann, François Rancillac, Philippe Berling, Jean-Claude Berutti, Christophe Rauck, Pierre Guillois, Vincent Goethals puis Simon Delétang. Depuis 2023, Julie Delille dirige le Théâtre du Peuple.

Les esthétiques changent, les générations passent, les conditions de production ne sont évidemment plus celles de 1895. Pourtant, quelque chose résiste. Les spectacles continuent de faire se rencontrer artistes professionnels et amateurs. La création contemporaine côtoie les textes du répertoire. Les habitants, les bénévoles et l’association restent étroitement liés à la vie du lieu. Et chaque été, le village de Bussang, qui compte à peine plus d’un millier d’habitants, voit arriver des milliers de spectateurs. Le bâtiment lui-même est devenu patrimoine. Classé au titre des Monuments historiques en 1976, il appartient désormais à l’État et a fait l’objet de plusieurs campagnes de restauration, dont d’importants travaux engagés en 2023. Mais il serait paradoxal de considérer Bussang uniquement comme un monument à conserver car ce qui importe ici n’est pas seulement le bois ancien, la scène ou les fameuses portes ouvertes sur la forêt. C’est ce qui continue à s’y produire.

Bien avant Jean Vilar, une autre idée du théâtre

Avec le recul, l’expérience imaginée par Maurice et Camille Pottecher possède quelque chose de prémonitoire. Plus d’un demi-siècle avant que Jean Vilar ne porte avec le Festival d’Avignon puis le Théâtre National Populaire l’idée d’un théâtre conçu comme un service public, Bussang avait déjà posé plusieurs des questions qui traverseront toute l’histoire culturelle française du XXe siècle : à qui appartient le théâtre ? À qui doit-il s’adresser ? Comment aller vers ceux qui n’en franchissent pas spontanément les portes ? Comment faire vivre une création exigeante en dehors des grandes capitales culturelles ? Les réponses de Pottecher appartiennent évidemment à son époque et son répertoire a lui-même fini par vieillir. Le Théâtre du Peuple l’a compris en s’ouvrant progressivement à d’autres auteurs et à d’autres esthétiques. Mais la question originelle, elle, n’a pas pris une ride.

Une utopie qui a choisi de durer

Beaucoup d’utopies artistiques ont laissé derrière elles des manifestes, quelques photographies et le souvenir d’expériences extraordinaires. Celle de Bussang possède cette singularité presque insolente d’être encore debout. Elle a changé de forme, connu des crises, traversé des guerres, accepté de se professionnaliser et de remettre en question une partie de son héritage. Elle n’est plus le théâtre de Maurice Pottecher tel qu’il pouvait l’imaginer en 1895, et c’est précisément parce qu’elle a accepté de ne pas devenir son propre musée qu’elle est encore vivante. Il reste pourtant quelque chose du premier jour. Un village. Des acteurs professionnels et amateurs. Des spectateurs venus d’horizons différents. Une construction de bois. Et, derrière la scène, une forêt qui attend son heure. Lorsque les grandes portes s’ouvrent, le geste imaginé il y a plus de cent trente ans retrouve soudain toute sa simplicité. Le théâtre cesse quelques instants d’être un monde séparé. La montagne entre sur le plateau. Et la devise inscrite au-dessus de la scène retrouve alors tout son sens :

« Par l’art, pour l’humanité. »

La rédaction

Photo : © Cristophe Raynaud de Lage

REPÈRES
Théâtre : THÉÂTRE DU PEUPLE – BUSSANG
Lieu : Bussang, Vosges
Fondation : 1895
Fondateurs : Maurice Pottecher et Camille de Saint-Maurice
Première expérience : 1892, autour du Médecin malgré lui de Molière
Spectacle fondateur : Le Diable marchand de goutte, Maurice Pottecher, 1895
Devise : « Par l’art, pour l’humanité »
Particularité : théâtre en bois dont le fond de scène peut s’ouvrir sur la forêt vosgienne
Projet historique : réunir un public de toutes conditions et faire jouer ensemble artistes professionnels et amateurs
Monument historique : classement en 1976
Direction actuelle : Julie Delille, depuis 2023
Fonctionnement : créations, répertoire, résidences, formation et spectacles associant notamment professionnels et amateurs
Site : Théâtre du Peuple de Bussang⁠