
La-chronique.fr – 12 juillet 2019
FESTIVAL D’AVIGNON. « Le Présent qui déborde – Notre Odyssée II » d’après Homère – Mise en scène, réalisation, dramaturgie de Christiane Jatahy pour le Festival d’Avignon au Gymnase du lycée Aubanel du 5 au 12 juillet à 18h (15h le 12).
Il faut d’abord accepter de ne pas savoir exactement où l’on se trouve. Au cinéma ? Au théâtre ? Dans le récit d’Homère ou face à des hommes et des femmes dont l’exil appartient au présent le plus immédiat ? Avec « Le Présent qui déborde – Notre Odyssée II », Christiane Jatahy brouille volontairement toutes ces frontières. Le film semble d’abord tenir la scène à distance, puis les images commencent à déborder, les corps surgissent là où on ne les attendait pas et le public découvre progressivement qu’il appartient lui aussi au dispositif. Deux heures plus tard, l’Odyssée n’est plus seulement celle d’Ulysse : elle est devenue celle de tous ceux qui cherchent aujourd’hui un lieu où revenir, ou simplement un lieu où pouvoir vivre.
Le spectacle constitue le deuxième volet du travail commencé avec « Ithaque – Notre Odyssée I ». Cette fois, Christiane Jatahy quitte largement la fiction théâtrale pour aller à la rencontre d’Ulysse contemporains. Au Liban, en Palestine, en Grèce, en Afrique du Sud, au Brésil et jusque dans la forêt amazonienne, elle filme des personnes déplacées, réfugiées ou contraintes de vivre loin de ce qu’elles considèrent comme leur foyer. Homère n’est jamais utilisé comme une référence savante plaquée sur ces témoignages. Les situations de l’Odyssée deviennent au contraire une langue commune. L’attente, la séparation, la mer, la perte, l’impossibilité du retour ou la recherche du père résonnent avec des existences bien réelles. Télémaque rejoint alors Ulysse : chercher celui qui est parti devient aussi une manière de comprendre le monde dont on hérite.
Le film possède une beauté évidente, mais Jatahy refuse de laisser le spectateur dans la position confortable de celui qui regarderait de loin la souffrance des autres. Peu à peu, ce qui était enregistré contamine le présent de la représentation. Des personnes aperçues à l’écran semblent pouvoir entrer dans la salle ; les frontières entre documentaire, fiction et performance deviennent poreuses. Le théâtre commence précisément au moment où nous ne savons plus très bien ce qui appartient à l’image et ce qui se déroule réellement devant nous. Cette confusion n’est jamais gratuite. Elle correspond au sujet même du spectacle : que signifie être ici lorsque l’on vient d’ailleurs ? Que devient la notion de foyer lorsque le retour est impossible ? Le dispositif de Jatahy fait éprouver physiquement cette instabilité. L’espace que nous pensions connaître se transforme et nous oblige à déplacer notre regard.
Il y a surtout dans « Le Présent qui déborde » une générosité rare. Le spectacle parle d’exil, de frontières, de violence politique et de destruction environnementale sans enfermer ceux qu’il filme dans le statut de victimes. Ils racontent, jouent, dansent, rient et deviennent les partenaires du projet. Leurs récits personnels dialoguent avec Homère sans que le mythe ne vienne les écraser. Le voyage se prolonge jusqu’en Amazonie, où l’exil prend une autre forme. Il ne s’agit plus seulement de quitter une terre, mais de voir la terre elle-même menacée. Les peuples autochtones rencontrés par Jatahy portent une Odyssée qui ne conduit pas vers un ailleurs : elle consiste à pouvoir rester chez soi. Dans le Brésil de Bolsonaro, cette dimension politique donne au spectacle une urgence particulière sans le transformer pour autant en manifeste.
Comme souvent chez Christiane Jatahy, la technologie n’est jamais un simple effet. Caméra, montage, projection et présence scénique servent à interroger notre manière de regarder. Une image documentaire possède l’autorité du réel ; le théâtre vient aussitôt la fragiliser, la prolonger ou la contredire. Cette circulation permanente produit des moments d’une émotion étonnante précisément parce qu’ils surgissent là où l’on ne les attend plus. On peut parfois sentir le projet vouloir embrasser énormément de réalités : migrations, Palestine, Afrique du Sud, Amazonie, politique brésilienne, écologie. Le risque de dispersion existe. Mais le fil homérique et surtout la présence des personnes rencontrées empêchent l’ensemble de devenir un catalogue de causes. Toutes ces histoires se rejoignent autour d’une même question : où est notre maison lorsque le monde nous empêche d’y vivre ?
Lorsque le spectacle s’achève, la distance initiale a disparu. Nous ne sommes plus devant un film sur des réfugiés ni devant une adaptation contemporaine de l’Odyssée. Christiane Jatahy a réussi quelque chose de plus troublant : faire du vieux récit d’Homère une expérience collective du présent. « Le Présent qui déborde » porte admirablement son titre. Le passé du mythe déborde sur notre époque, le cinéma déborde sur le théâtre, les histoires des autres débordent sur les nôtres. Et pendant deux heures, les frontières que nous pensions solides deviennent soudain beaucoup moins évidentes.
Pierre Salles
Photo © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
REPÈRES DU SPECTACLE
Titre complet : « Le Présent qui déborde – Notre Odyssée II (O Agora que Demora) »
D’après : « L’Odyssée » d’Homère
Conception et mise en scène : Christiane Jatahy
Forme : Théâtre, cinéma et documentaire
Parcours documentaire : Palestine, Liban, Grèce, Afrique du Sud, Brésil et Amazonie
Création : 2 mai 2019 au SESC, São Paulo
Première européenne : 5 juillet 2019 au Festival d’Avignon
Lieu à Avignon : Gymnase du lycée Aubanel
Dates à Avignon : 5, 6, 8, 9, 10, 11 et 12 juillet 2019
Durée officielle indiquée par le Festival : 2 h
Langues : Spectacle multilingue, surtitré en français et en anglais
Position dans le projet : Deuxième volet après « Ithaque – Notre Odyssée I »




