Architecture de Pascal Rambert dans la Cour d’honneur du Palais des papes – Festival d’Avignon 2019

« Architecture » : Pascal Rambert bâtit une fresque aux fondations trop fragiles

Architecture de Pascal Rambert dans la Cour d’honneur du Palais des papes – Festival d’Avignon 2019

La-chronique.fr – 11 juillet 2019

73e FESTIVAL D’AVIGNON. « Architecture » de Pascal Rambert – du 4 au 13 Juillet à 21h30 dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes

Sur le papier, tout semblait réuni pour une grande soirée de Festival. La Cour d’honneur, une distribution presque vertigineuse, Pascal Rambert à l’écriture et à la mise en scène, et cette ambition de traverser l’Europe du XXe siècle à travers une famille d’intellectuels et d’artistes prise dans la montée des nationalismes. « Architecture » promettait une fresque. Elle restera surtout, ce soir-là, une longue construction dont on cherche trop souvent le plan.

La scène, d’une blancheur presque clinique, est belle dans l’immensité minérale du Palais des papes. Jacques Weber ouvre la représentation par un long monologue, entouré d’acteurs immobiles. Les mots arrivent immédiatement en masse. Ils continueront pendant plus de trois heures. Pascal Rambert fait de la langue la matière première du spectacle, mais cette abondance finit rapidement par produire l’effet inverse de celui recherché : au lieu de nous entraîner, elle nous maintient à distance.

La famille qu’il met en scène appartient à cette bourgeoisie cultivée de l’Europe centrale qui croit encore que l’art, la pensée et la connaissance peuvent opposer quelque chose à la brutalité du siècle. Architectes, philosophes, artistes ou compositeurs discutent, aiment, se déchirent tandis que l’Histoire approche. Le père règne sur cet univers avec une autorité écrasante et les conflits familiaux répondent à ceux qui gagnent peu à peu l’Europe. L’idée est forte : montrer l’effondrement d’un monde à travers ceux qui, malgré leur intelligence et leur culture, ne parviennent ni à comprendre suffisamment tôt ce qui arrive ni à empêcher la catastrophe. Mais la fresque peine à se construire. Les échanges s’enchaînent sans toujours dessiner un véritable mouvement, les longues prises de parole ralentissent l’action et l’absence de rythme finit par émousser l’attention.

Même l’arrivée d’un cheval sur le plateau, image qui aurait pu constituer une rupture spectaculaire dans la Cour, ne suffit pas à réveiller une représentation qui semble parfois s’être enfermée dans sa propre solennité. Le problème n’est pas la durée en elle-même. La Cour d’honneur a accueilli des spectacles beaucoup plus longs sans que le temps ne pèse. Ici, c’est plutôt l’impression que la parole avance sans que le théâtre avance avec elle. Et pourtant, des moments surgissent. Ils montrent même ce que « Architecture » aurait pu devenir si l’ensemble avait trouvé davantage de tension. L’affrontement entre le père incarné par Jacques Weber, massif et autoritaire, et le fils philosophe porté par Stanislas Nordey possède une tout autre intensité. La langue cesse alors d’être un flot pour devenir une arme. Les corps, les silences et les regards donnent enfin aux mots le poids qui leur manquait.

Les conflits amoureux fonctionnent également mieux. Pascal Rambert retrouve là cette écriture de la rupture et de l’affrontement intime qu’il maîtrise particulièrement bien. Les répliques deviennent plus acérées, parfois brutales, et l’histoire collective cesse un instant d’écraser les individus. On aimerait que ces fulgurances durent davantage et qu’elles structurent réellement la soirée.

La distribution, elle, impressionne : Emmanuelle Béart, Audrey Bonnet, Anne Brochet, Marie-Sophie Ferdane, Arthur Nauzyciel, Stanislas Nordey, Denis Podalydès, Laurent Poitrenaux, Jacques Weber et Bérénice Vanvincq réunis sur le même plateau. Mais accumuler des interprètes de cette qualité ne garantit pas que leurs singularités composent automatiquement un ensemble. Chacun possède sa présence, sa voix et son rythme ; le spectacle peine parfois à les faire véritablement dialoguer.

Il reste bien sûr le propos, et il n’a rien d’anodin. Regarder une famille cultivée se croire protégée par l’intelligence tandis que le fascisme progresse résonne forcément avec notre présent. Rambert pose une question inquiétante : si ceux-là, armés de pensée, d’art et de culture, n’ont pas réussi à empêcher le désastre, qu’est-ce qui nous autorise à croire que nous saurions mieux faire ? La question demeure longtemps après la représentation. Elle méritait peut-être une forme plus resserrée pour nous atteindre avec toute sa force.

« Architecture » restera donc pour nous une déception, d’autant plus grande que les promesses étaient immenses. La Cour d’honneur est un lieu magnifique mais impitoyable : elle agrandit les réussites autant qu’elle expose les faiblesses. Pascal Rambert y avait les acteurs, le sujet et l’ambition nécessaires à une grande fresque européenne. Il lui manque le rythme, le fil et cette tension qui transforme une succession de paroles en nécessité théâtrale. Ce soir-là, la plus belle architecture demeurait finalement celle qui entourait le spectacle : les murs du Palais des papes.

Pierre Salles

Photo Festival d’Avignon

REPÈRES DU SPECTACLE
Texte, mise en scène et installation
: Pascal Rambert
Avec : Emmanuelle Béart, Audrey Bonnet, Anne Brochet, Marie-Sophie Ferdane, Arthur Nauzyciel, Stanislas Nordey, Denis Podalydès / Pascal Rénéric en alternance, Laurent Poitrenaux, Jacques Weber, Bérénice Vanvincq
Collaboration artistique : Pauline Roussille
Lumière : Yves Godin
Costumes : Anaïs Romand
Musique : Alexandre Meyer
Chorégraphie : Thierry Thieû Niang
Chant : Francine Acolas
Lieu : Cour d’honneur du Palais des papes – Festival d’Avignon 2019
Création : 4 juillet 2019
Représentations à Avignon : 4 au 13 juillet 2019
Durée officielle : 3 h 35