La Brèche de Naomi Wallace mise en scène par Tommy Milliot au Festival d’Avignon 2019

« La Brèche » : un secret trop lourd qui ne nous atteint jamais tout à fait

La Brèche de Naomi Wallace mise en scène par Tommy Milliot au Festival d’Avignon 2019

La-chronique.fr – 24 juillet 2019

73e FESTIVAL D’AVIGNON. « La brèche » De Naomi Wallace – Mise en scène : Tommy Milliot au Festival d’Avignon 2019 du 17 au 23 Juillet.

Un sous-sol, quatre adolescents et un pacte dont on comprend très vite qu’il ne restera pas sans conséquences. Avec « La Brèche », Naomi Wallace installe la tragédie dans un Kentucky des années 1970 et laisse le passé contaminer lentement le présent. Tommy Milliot en tire une mise en scène précise, presque cinématographique dans sa manière de faire surgir les souvenirs. Pourtant, malgré l’efficacité du dispositif et la noirceur du sujet, quelque chose demeure à distance. Le spectacle dévoile le secret, mais peine à nous faire ressentir les vingt années de destruction qu’il a provoquées.

L’histoire se construit sur deux temporalités. Dans les années 1970, une jeune fille et son frère vivent dans une maison de banlieue modeste. Le garçon fréquente deux adolescents issus d’un milieu beaucoup plus favorisé, amis autant que protecteurs dans l’univers du lycée. Tous trois ont fait du sous-sol leur territoire. C’est là que va se nouer un pacte autour de la sœur, jeu de désir et de pouvoir dont la question du consentement constitue évidemment le point de bascule.

Des années plus tard, le suicide de l’un d’eux oblige les survivants à revenir vers ce qui s’est passé. Le geste du mort agit comme une déflagration retardée. Il ne révèle pas seulement un événement enfoui : il oblige chacun à regarder ce qu’il a fait de ce souvenir, la manière dont il l’a enterré, déplacé ou transformé pour continuer à vivre.

Tommy Milliot choisit de ne presque rien installer sur le plateau. La lumière de Sarah Marcotte et le son d’Adrien Kanter suffisent à dessiner les espaces et les époques. Ce dépouillement est l’une des qualités évidentes du spectacle. Les changements de temporalité se comprennent sans démonstration et les sept interprètes font exister les adolescents et les adultes qu’ils sont devenus sans que la mécanique des flashbacks ne devienne jamais laborieuse.

La mise en scène possède même par moments l’efficacité d’un thriller. Nous savons qu’un drame a eu lieu, mais pas exactement comment. Les informations arrivent progressivement, les comportements du présent prennent un autre sens à mesure que le passé se précise et le spectacle organise habilement cette remontée vers la scène originelle. La chaleur du Kentucky, la moiteur du sous-sol et la sensation d’un secret qui colle aux corps affleurent sans qu’il soit nécessaire de les représenter littéralement.

C’est précisément parce que cette construction fonctionne que la frustration est réelle. Lorsque le secret est enfin dévoilé, nous comprenons intellectuellement ce qui a détruit ces vies, mais nous avons encore trop peu vu la destruction elle-même. Entre l’adolescence et les retrouvailles, il existe un gouffre de près de vingt ans que la pièce évoque davantage qu’elle ne l’habite.

Or c’est là que se trouvait peut-être la matière la plus bouleversante : les nuits sans sommeil, la culpabilité, les stratégies d’oubli, les existences réorganisées autour de quelque chose que personne ne peut dire. Le suicide nous apprend qu’au moins l’un d’eux n’a jamais réussi à porter ce poids. Mais le spectacle ne nous donne que trop peu accès à cette lente corrosion intérieure.

La dimension sociale, pourtant essentielle chez Naomi Wallace, est bien présente. Ces adolescents ne sont pas seulement quatre individus confrontés au désir. Ils n’occupent pas la même place dans la société et ne disposent donc pas des mêmes armes lorsque le jeu tourne mal. L’amitié et la protection peuvent cacher des rapports de domination ; l’éveil à la sexualité ne peut être séparé de la classe, du genre et du pouvoir.

Lena Garrel, Matthias Hejnar, Pierre Hurel, Dylan Maréchal, Aude Rouanet, Alexandre Schorderet et Edouard Sibé défendent avec justesse cette construction fragmentée. Aucun ne cherche à surcharger le drame. Cette retenue correspond au projet de Tommy Milliot et évite heureusement le pathos. Mais elle participe peut-être aussi à cette sensation paradoxale : nous sommes gênés par ce qui est raconté sans être véritablement bouleversés par ceux qui l’ont vécu.

« La Brèche » reste donc une proposition solide, portée par une écriture forte et une mise en scène dont la lisibilité ne fait aucun doute. Elle pose avec acuité la question du consentement adolescent et des rapports de domination qui se dissimulent derrière le jeu. Mais en concentrant l’essentiel de son énergie sur le pacte et sa révélation, elle laisse trop largement hors champ les dégâts produits pendant les années suivantes. Le secret est lourd, sale, impossible à effacer. Nous le comprenons. Il aurait fallu que le théâtre nous permette aussi d’en sentir tout le poids.

Pierre Salles

Photo © Alain Fonteray

REPÈRES DU SPECTACLE
Texte
: Naomi Wallace
Titre original : The MacAlpine Spillway
Traduction : Dominique Hollier
Mise en scène et scénographie : Tommy Milliot
Dramaturgie : Sarah Cillaire
Avec : Lena Garrel, Matthias Hejnar, Pierre Hurel, Dylan Maréchal, Aude Rouanet, Alexandre Schorderet, Edouard Sibé
Lumière : Sarah Marcotte
Son : Adrien Kanter
Décor et construction : Jeff Garraud
Assistanat à la mise en scène : Matthieu Heydon
Lieu : Gymnase du lycée Mistral – Festival d’Avignon 2019
Dates : 17 au 23 juillet 2019
Durée officielle du Festival : 2 h