
La-chronique.fr – 15 Juillet 2019
FESTIVAL D’AVIGNON. » £¥€$ » (Lies)- De Karolien de Bleser, Alexander Devriendt, Joeri Smet et Angelo Tijssens – mise en scène : Alexander Devriendt – Chartreuse de Villeneuve du 5 au 14 juillet à 18h et 21h.
Nous entrons dans la salle comme au casino. Lumière tamisée, tables de bois, jetons et maîtres de jeu : tout est fait pour que nous oubliions rapidement que nous sommes venus voir un spectacle. Avec « £¥€$ », que l’on peut lire « Lies » mais aussi comme l’enchaînement des symboles de la livre, du yen, de l’euro et du dollar, le collectif flamand Ontroerend Goed ne nous parle pas de la finance de l’extérieur. Il nous installe directement à la place de ceux qui la font.
Sept spectateurs prennent place autour de chaque table et forment une banque. Pour entrer dans le jeu, chacun est invité à engager de l’argent réel, immédiatement transformé en jetons. La somme nous sera rendue, mais le geste produit son effet : quelque chose vient de changer. Nous ne manipulons plus seulement une abstraction théâtrale. Nous avons investi, même symboliquement, et nous voulons déjà que notre banque prospère.
Les premières règles paraissent presque innocentes. Acheter, vendre, prêter, investir. Puis apparaissent les notations, les obligations, les intérêts et les rapports entre banques et marchés. Ce qui semblait complexe devient progressivement limpide parce que nous ne l’apprenons pas dans un exposé : nous le faisons. La force du dispositif tient précisément à cette pédagogie sans professeur.
Très vite, l’esprit de compétition prend le dessus. On regarde les autres tables, on compare les résultats, on cherche la bonne opération. Les millions fictifs s’accumulent et une étrange satisfaction accompagne chaque gain. Nous savons pourtant que cette richesse n’existe pas. Cela n’empêche nullement l’adrénaline de fonctionner. Ontroerend Goed montre ainsi avec une redoutable simplicité que la finance est aussi une mécanique psychologique.
Le plus dérangeant vient de notre propre comportement. Il serait confortable d’observer quelques traders cyniques et de condamner leur avidité. Ici, personne ne nous force à devenir cupides. Le jeu nous offre seulement des possibilités et nous constatons avec une certaine gêne combien nous sommes prompts à les utiliser lorsque notre intérêt est en jeu. La morale n’est jamais énoncée : elle surgit de nos décisions.
À mesure que les opérations se complexifient, l’argent réel disparaît presque totalement derrière les chiffres. Les sommes deviennent gigantesques, les engagements circulent d’une table à l’autre et l’on ne sait plus très bien qui doit quoi à qui. Cette abstraction est évidemment au cœur du propos. Plus la finance s’éloigne de la réalité matérielle, plus il devient facile de prendre des risques dont les conséquences semblent appartenir à quelqu’un d’autre.
Puis le système se dérègle. Une dette devient difficile à honorer, une banque vacille, les interdépendances apparaissent et le jeu qui semblait jusque-là maîtrisable commence à nous échapper. La crise n’arrive pas comme une catastrophe extérieure : elle est la conséquence logique des décisions que nous avons collectivement prises. Nous avons fabriqué nous-mêmes le mécanisme qui menace désormais de nous emporter.
C’est à cet instant que « £¥€$ » révèle toute son efficacité. Les établissements en difficulté cherchent de l’aide, les autres calculent s’ils ont intérêt à les sauver et la solidarité devient soudain une donnée financière parmi les autres. Chacun comprend concrètement comment les pertes peuvent finir par être supportées collectivement tandis que les bénéfices, eux, ont été accumulés ailleurs.
Le spectacle pourrait sans doute être légèrement resserré. Certaines étapes répètent un mécanisme déjà compris et l’expérience ludique prend parfois le dessus sur la dimension théâtrale. Mais cette durée participe aussi à notre transformation. Il faut du temps pour oublier les réserves avec lesquelles nous nous sommes assis à la table et commencer à raisonner presque exclusivement en fonction de la rentabilité.
À la sortie, nous n’avons évidemment pas appris à maîtriser l’économie mondiale en moins de deux heures. Nous avons vécu quelque chose de plus intéressant : l’attraction qu’elle peut exercer sur ceux qui sont placés aux commandes. Ontroerend Goed réussit ainsi un théâtre participatif qui ne nous demande pas de jouer un personnage mais révèle celui que nous pourrions devenir. Et lorsque les lumières se rallument, la question n’est plus seulement de savoir pourquoi les marchés se comportent ainsi. Elle est de se demander pourquoi, autour de notre table, nous avons si vite accepté de faire exactement la même chose.
Pierre Salles
Image : £¥€$ © Christophe Raynaud de Lage
REPÈRES DU SPECTACLE
Titre : « £¥€$ (Lies) »
Compagnie : Ontroerend Goed (Gand)
Texte : Karolien De Bleser, Alexander Devriendt, Joeri Smet, Angelo Tijssens
Mise en scène : Alexander Devriendt
Scénographie : Nick Mattan, vormen
Musique : Johannes Genard
Costumes : Astrid Peeters
Traduction française : Aurélie Lannoy
Forme : Théâtre immersif et participatif
Lieu : Tinel, La Chartreuse-CNES de Villeneuve lez Avignon – Festival d’Avignon 2019
Dates : 5 au 14 juillet 2019, relâche le 8
Horaires : 18 h et 21 h
Durée officielle : 1 h 50
Particularité : Version française présentée pour la première fois au Festival d’Avignon 2019




