Penthésilé·e·s de Laëtitia Guédon à la Chartreuse – Festival d’Avignon 20

« Penthésilé·e·s » : Laëtitia Guédon réinvente la puissance des Amazones

Penthésilé·e·s de Laëtitia Guédon à la Chartreuse – Festival d’Avignon 20

La-chronique.fr – 11 juillet 2021

75e FESTIVAL D’AVIGNON : «Penthésilé.e.s amazonomachie» de Marie Dilasser – mise en scène : – Laëtitia Guédonau – A la Chartreuse du 5 au 20 juillet 16h00 – Durée 1h40.

Il faut accepter de ne pas tout saisir immédiatement. « Penthésilé·e·s – Amazonomachie » ne se livre ni comme un récit linéaire ni comme une nouvelle adaptation respectueuse du mythe. Laëtitia Guédon et Marie Dilasser prennent Penthésilée, reine des Amazones, comme un point de départ pour interroger une question autrement plus vaste : qu’est-ce qu’une femme puissante, et que doit-elle encore abandonner, transformer ou masculiniser d’elle-même pour exercer le pouvoir ? À la Chartreuse, la réponse prend la forme d’un oratorio théâtral étrange, parfois opaque, mais d’une force visuelle et vocale incontestable.

Penthésilée vient de loin. Reine guerrière engagée dans la guerre de Troie, elle rencontre Achille sur le champ de bataille et découvre en lui à la fois l’ennemi, l’égal et l’objet d’un désir impossible à séparer de la lutte. Laëtitia Guédon ne cherche pourtant pas à raconter une nouvelle fois cette histoire. Avec le texte de Marie Dilasser, elle diffracte la figure de l’Amazone pour la faire traverser plusieurs corps, plusieurs voix et plusieurs époques.

La première incarnation est presque tellurique. Marie-Pascale Dubé travaille le chant de gorge inspiré du katajjaq et fait surgir une Penthésilée qui semble directement reliée à la terre et aux puissances archaïques. La voix n’accompagne pas le personnage : elle le constitue. Avant même que le sens des mots ne s’impose, le son produit une présence physique, comme si le mythe remontait jusqu’à nous par vibrations.

Puis vient Lorry Hardel. Dans le brouillard épais qui envahit le plateau, sa Penthésilée paraît circuler entre plusieurs mondes, entre les vivants et les morts, la guerrière et la femme, la violence et l’intime. La scénographie de Charles Chauvet transforme alors la Chartreuse en territoire indécis : champ de bataille à certains moments, espace presque clos et humide à d’autres, comme si le lieu pouvait devenir simultanément politique, charnel et mental.

Cette première partie possède de très beaux moments mais elle s’étire. L’écriture polymorphe, la lenteur des transformations et la volonté de maintenir le spectateur dans un état presque hypnotique finissent parfois par diluer la tension. C’est le prix d’une proposition qui refuse la narration traditionnelle, mais quelques resserrements auraient permis aux images les plus fortes de conserver davantage leur puissance.

La rupture de la seconde partie est d’autant plus saisissante. La lumière se fait plus franche, le rapport au présent plus direct et la question du pouvoir devient immédiatement lisible. Penthésilée n’est plus seulement une héroïne antique : elle rejoint toutes ces femmes qui, pour occuper des fonctions historiquement façonnées par des hommes, ont parfois dû en adopter les codes, les postures et jusqu’à la représentation de l’autorité.

Le choix de confier cette séquence à Seydou Boro pouvait sembler démonstratif. Il devient au contraire l’un des gestes les plus intéressants du spectacle. Le danseur travaille cette masculinisation supposée de la femme de pouvoir en cherchant simultanément sa propre féminité. Sa danse, presque équestre, conserve quelque chose de l’Amazone antique tout en appartenant pleinement au présent. Le corps devient ainsi le lieu où les catégories que le spectacle interroge cessent d’être stables.

Autour de ces figures, Sonia Bonny, Juliette Boudet, Mathilde de Carné et Lucile Pouthier forment un chœur qui relie les différentes strates de la représentation. Les chants de deuil, tantôt proches d’une tradition ancienne, tantôt plus contemporains, donnent à l’ensemble une dimension intemporelle. La Chartreuse leur offre une acoustique et une profondeur particulièrement adaptées ; difficile d’imaginer certaines séquences produire exactement la même sensation dans un espace plus neutre.

La musique et le son de Jérôme Castel, Grégoire Letouvet et Nikola Takov, la lumière de Léa Maris et la vidéo de Benoît Lahoz participent à cette forme qui revendique son indiscipline. Théâtre, danse, chant et image ne viennent jamais simplement illustrer le texte. Ils constituent différentes manières de poser la même question, quitte à ce que leurs réponses ne coïncident pas toujours.

« Penthésilé·e·s » demeure donc une œuvre exigeante, avec ses longueurs et quelques zones volontairement obscures. Mais lui demander d’être parfaitement explicite reviendrait sans doute à lui retirer une partie de sa nécessité. Laëtitia Guédon ne fabrique pas un discours sur les femmes et le pouvoir ; elle ouvre un espace où les représentations anciennes et contemporaines peuvent se heurter. Il faut accepter de lâcher prise pour y entrer. Alors, derrière l’Amazone, apparaissent moins une femme puissante que toutes les manières, encore contradictoires, dont notre époque tente d’imaginer la puissance au féminin.

Pierre Salles

Photos Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

REPÈRES DU SPECTACLE
Titre complet
: Penthésilé·e·s – Amazonomachie
Texte : Marie Dilasser
Conception et mise en scène : Laëtitia Guédon
Avec : Seydou Boro, Marie-Pascale Dubé, Lorry Hardel
Chœur : Sonia Bonny, Juliette Boudet, Mathilde de Carné, Lucile Pouthier
Musique et son : Jérôme Castel, Grégoire Letouvet, Nikola Takov
Scénographie : Charles Chauvet
Lumière : Léa Maris
Vidéo : Benoît Lahoz
Costumes : Charles Chauvet, Charlotte Coffinet
Assistant à la mise en scène : Quentin Amiot
Lieu : Chartreuse de Villeneuve lez Avignon – Festival d’Avignon 2021
Durée officielle : 1 h 40