
La-chronique.fr – 9 juillet 2021
75e FESTIVAL D’AVIGNON : « Entre chien et loup » – Mise en scène : Christiane Jatahy d’après le film « Dogville » de Lars von Trier – Festival d’Avignon 2021 à l’Autre scène – 15h00 durée 2h.
Le procédé est séduisant. Sur le plateau, une troupe s’apprête à rejouer « Dogville » de Lars von Trier. Une caméra circule entre les interprètes, les images apparaissent sur l’écran et ce que nous croyons voir en direct se révèle parfois avoir été enregistré quelques instants auparavant. Christiane Jatahy maîtrise parfaitement cette circulation entre théâtre et cinéma. Pourtant, dans « Entre chien et loup », cette virtuosité ne suffit pas. Le spectacle veut montrer la lente contamination d’un groupe par la violence et le fascisme ; il en accélère tellement les étapes qu’il finit par nous en tenir à distance.
Graça a fui un pays où le régime bascule vers le fascisme. Elle trouve refuge auprès d’une communauté de comédiens qui travaille précisément sur « Dogville ». Comme Grace dans le film de Lars von Trier, elle est d’abord accueillie, observée, acceptée sous conditions. Tom, idéaliste convaincu que l’être humain peut changer pour le meilleur, veut faire de cette arrivée une expérience de l’hospitalité. Mais les règles se déplacent peu à peu et celle que l’on disait vouloir protéger devient progressivement celle dont chacun peut disposer.
Le parallèle avec « Dogville » est immédiatement lisible, sans que Jatahy cherche à en reproduire servilement la forme. Là où Lars von Trier faisait entrer le théâtre dans son cinéma, la metteuse en scène brésilienne effectue en quelque sorte le trajet inverse. Caméras, écran et plateau coexistent, produisant une réalité à plusieurs niveaux. Certaines images paraissent prises sur le vif avant que le dispositif ne révèle qu’elles appartiennent déjà au passé. Cette manipulation du temps et du regard est souvent élégante.
Le problème est que la mécanique dramaturgique avance beaucoup plus vite que la mécanique morale qu’elle prétend observer. Deux heures sont finalement peu pour faire naître une communauté, installer ses règles, rendre crédible l’arrivée d’une étrangère puis montrer comment des individus ordinaires acceptent progressivement l’inacceptable. Les étapes s’enchaînent avant d’avoir eu le temps de produire leur véritable poids.
Les comédiens sont pourtant habiles. Véronique Alain, Julia Bernat, Élodie Bordas, Paulo Camacho, Azelyne Cartigny, Philippe Duclos, Vincent Fontannaz, Viviane Pavillon, Matthieu Sampeur et Valerio Scamuffa passent du jeu à la prise de vue, de la présence au plateau à leur image projetée, avec une grande fluidité. Mais cette précision technique ne suffit pas toujours à rendre crédible la transformation de leurs personnages.
Certaines ruptures paraissent ainsi trop programmées. Un personnage peut filmer une scène dont il semble parfaitement mesurer la violence, puis reprendre presque immédiatement sa place dans le groupe sans que cette contradiction soit véritablement travaillée. L’idée est intéressante — montrer que voir n’empêche pas de participer — mais elle aurait demandé davantage de temps, de trouble et d’ambiguïté pour devenir réellement inquiétante.
C’est ce qui manque le plus à « Entre chien et loup » : la moiteur. Celle qui s’installe lorsqu’une situation apparemment normale se dégrade presque imperceptiblement, lorsque le spectateur commence à comprendre avant les personnages que quelque chose est en train de basculer et qu’il n’existe déjà plus de retour possible. Ici, les événements sont trop nettement balisés. Une fois la surprise du dispositif passée, plusieurs séquences deviennent prévisibles.
La scénographie et la lumière de Thomas Walgrave construisent pourtant un espace particulièrement adapté à cette expérience. La petite communauté vit à vue, dans une proximité qui devrait rendre chaque déplacement du pouvoir immédiatement perceptible. Mais la mise en scène reste curieusement froide, très maîtrisée, presque trop belle. Le papier glacé remplace parfois la sueur dont cette histoire aurait besoin.
Le propos demeure évidemment actuel. Christiane Jatahy ne parle pas seulement d’un fascisme d’État qui arriverait brutalement de l’extérieur. Elle s’intéresse à celui qui peut naître dans les comportements ordinaires : l’acceptation d’une première humiliation, la justification d’une violence au nom du groupe, puis la facilité avec laquelle chacun apprend à ne plus voir ce qu’il contribue pourtant à produire. C’est probablement l’intuition la plus féconde du spectacle.
Mais une intuition forte ne suffit pas toujours à faire un spectacle pleinement convaincant. « Entre chien et loup » possède une remarquable intelligence du rapport entre cinéma et théâtre, une distribution solide et un sujet dont l’urgence ne fait aucun doute. Il lui manque ce temps nécessaire pour que la violence s’infiltre véritablement sous notre peau. On comprend la démonstration, on admire souvent le dispositif, mais l’adrénaline attendue ne vient jamais vraiment. Au terme des deux heures, demeure surtout ce sentiment frustrant : celui d’un spectacle qui contenait tout ce qu’il fallait pour nous saisir et qui s’arrête pourtant un peu avant d’y parvenir.
Pierre Salles
Photo Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
REPÈRES DU SPECTACLE
D’après : « Dogville » de Lars von Trier
Adaptation, mise en scène et réalisation filmique : Christiane Jatahy
Avec : Véronique Alain, Julia Bernat, Élodie Bordas, Paulo Camacho, Azelyne Cartigny, Philippe Duclos, Vincent Fontannaz, Viviane Pavillon, Matthieu Sampeur, Valerio Scamuffa
Collaboration artistique, scénographie et lumière : Thomas Walgrave
Direction de la photographie : Paulo Camacho
Musique : Vitor Araujo
Costumes : Anna Van Brée
Vidéo : Julio Parente, Charlélie Chauvel
Son : Jean Keraudren
Collaboration et assistanat : Henrique Mariano
Assistanat mise en scène : Stella Rabello
Lieu : L’Autre Scène du Grand Avignon – Vedène – Festival d’Avignon 2021
Durée officielle : 2 h




