
La-chronique – 18 janvier 2025
« Marius » – Adaptation et mise en scène de Joël Pommerat d’après Pagnol – Cie Louis Brouillard – Au Z.E.F scène nationale de Marseille du 10 au 11 Janvier 2025. En tournée.
Il y a des spectacles dont l’histoire pourrait presque prendre le pas sur le théâtre lui-même. Avec « Marius », le risque était grand. Celui de ne voir sur scène que le parcours singulier de certains de ses interprètes, venus d’un travail mené pendant plusieurs années par Joël Pommerat à la Maison centrale d’Arles. Il n’en est rien. Très vite, les biographies s’effacent derrière les personnages et ce qui aurait pu n’être qu’une aventure humaine remarquable devient avant tout ce qu’elle doit être : du théâtre, drôle, sensible et terriblement vivant.
Depuis 2014, Joël Pommerat travaille en milieu carcéral à Arles. C’est là que s’est progressivement construit « Marius », librement inspiré de Marcel Pagnol, avant que le spectacle ne poursuive son existence hors des murs de la prison. Certains des interprètes ayant découvert le théâtre dans ce cadre ont rejoint cette aventure professionnelle aux côtés d’autres comédiens.
S’attaquer à « Marius » reste pourtant une entreprise périlleuse. L’œuvre traîne derrière elle près d’un siècle d’images, d’accents et de personnages entrés dans l’imaginaire collectif. Il aurait été facile de reproduire les signes extérieurs de ce Marseille de carte postale ou, à l’inverse, de vouloir absolument dépoussiérer Pagnol jusqu’à ne plus reconnaître son théâtre. Pommerat choisit une troisième voie : il déplace Pagnol sans le trahir. Marius rêve toujours d’ailleurs, Fanny l’aime toujours, César reste ce père aussi encombrant qu’attachant et Panisse conserve sa place dans ce petit monde où chacun semble savoir ce que l’autre devrait faire de son existence. Mais Marseille a changé. César ne tient plus le bar mythologique de notre mémoire collective : le voici à la tête d’une boulangerie-sandwicherie, tandis que Fanny travaille dans un salon de coiffure et que Panisse est devenu commerçant en scooters.
Ce déplacement pourrait n’être qu’un procédé amusant. Il devient beaucoup plus intéressant parce qu’il remet au premier plan ce que l’habitude nous fait parfois oublier chez Pagnol : derrière la truculence, il y a une histoire d’amour, de filiation, de désir et surtout d’évasion car Marius veut partir. Partir de Marseille, de son père, de ce que les autres ont déjà imaginé pour lui. Partir sans même toujours savoir précisément vers quoi. Dans cette adaptation, ce désir d’ailleurs prend nécessairement une résonance particulière. On pense à ces quartiers où l’horizon social paraît parfois singulièrement étroit ; on pense aussi, forcément, au parcours de certains interprètes et aux murs de la prison derrière lesquels cette aventure théâtrale a commencé. Mais Pommerat a l’intelligence de ne jamais souligner ce parallèle.
Une troupe avant tout ! C’est sans doute là que réside la plus belle réussite du spectacle. Rien ne nous demande d’admirer les comédiens pour leur parcours. Rien ne cherche à fabriquer artificiellement de l’émotion à partir de leur histoire. On connaît l’origine du projet, elle accompagne forcément notre regard, puis elle s’efface. Restent des acteurs : Damien Baudry, Élise Douyère, Michel Galera, Ange Melenyk, Redwane Rajel, Jean Ruimi, Bernard Traversa et Ludovic Velon composent la distribution, dans une création théâtrale de Joël Pommerat menée avec la collaboration artistique de Caroline Guiela Nguyen et Jean Ruimi. La scénographie et les lumières sont d’Éric Soyer.
Le jeu n’est pas uniformément poli et c’est peut-être tant mieux. Il conserve parfois une rugosité, une manière de laisser surgir la parole qui convient parfaitement à ce Marseille débarrassé de son folklore. Quelques fragilités apparaissent, mais elles ne défont jamais le spectacle. Elles lui donnent au contraire cette sensation étrange que les personnages pourraient soudain sortir de la fiction et venir s’asseoir à côté de nous et puis il y a le rire. Pommerat n’oublie jamais que Pagnol savait admirablement faire rire avant de serrer le cœur. Il retrouve cette mécanique sans la singer, laisse les personnages exister dans leur truculence, puis fait doucement apparaître la tragédie derrière la comédie. Le départ de Marius cesse alors d’être une simple envie de grand large : il devient cette décision impossible où choisir sa propre vie signifie nécessairement faire souffrir ceux que l’on aime.
Présenter ce spectacle à Marseille ajoutait encore une difficulté. Face à un public pour lequel Pagnol appartient presque au patrimoine familial, impossible de tricher. Pourtant, ce « Marius » contemporain trouve précisément sa force dans ce déplacement : il ne cherche jamais à faire moderne, il montre simplement que Pagnol l’est encore. Pommerat réussit ainsi quelque chose de plus difficile qu’une actualisation : il débarrasse « Marius » de la poussière accumulée autour du classique pour retrouver ce qui battait déjà sous le texte. Un fils qui veut partir. Un père qui ne sait pas retenir. Une jeune femme qui aime. Des hommes et des femmes qui rêvent d’une autre vie.
Et une troupe singulière qui, une fois le rideau levé, n’a plus besoin que l’on raconte d’où elle vient pour nous convaincre de l’endroit où elle est arrivée.
Pierre Salles
Photo Agathe Pommerat




