
La-chronique.fr – 6 Juillet 2025
79e FESTIVAL D’AVIGNON : « Le canard sauvage » – d’après Henrik Ibsen – adaptation et mise en scène de Thomas Ostermeier – du 5 au 16 Juillet 2025 – durée 3 heures – Opéra Grand Avignon
Toutes les vérités sont-elles bonnes à dire ? Et surtout, peut-on réellement vivre sans les quelques illusions que nous construisons pour rendre l’existence supportable ? Plus d’un siècle après Ibsen, ces questions n’ont rien perdu de leur force et Thomas Ostermeier les place au cœur de son Canard sauvage, présenté au Festival d’Avignon avec les formidables comédiens de la Schaubühne de Berlin et le retour était attendu. Ostermeier n’est jamais tout à fait un metteur en scène comme les autres à Avignon et le souvenir de son formidable Richard III, présenté dans la Cour d’honneur, reste suffisamment présent pour que chacune de ses apparitions suscite une certaine excitation. Avec Ibsen, auteur qu’il connaît parfaitement, tous les ingrédients semblaient réunis pour retrouver cette énergie théâtrale qui caractérise son travail.
Le texte a été transposé à notre époque, sans que cette modernisation ne paraisse jamais artificielle. Chez Ibsen, les vêtements, les meubles ou les téléphones peuvent changer : les mensonges familiaux, les rapports de domination et les illusions nécessaires pour continuer à vivre demeurent étrangement contemporains. Gregers Werle revient dans sa ville natale à l’occasion d’un dîner organisé par son père. Il y retrouve Hjalmar Ekdal, son ancien ami. Mais derrière les apparences d’une réunion presque ordinaire se cache une histoire familiale faite de compromissions, de secrets et de mensonges accumulés. Gregers les découvre et décide alors de faire de la vérité une mission. Pour lui, impossible de construire le bonheur sur le mensonge. Il faut révéler, nettoyer, remettre chacun face à la réalité et croire qu’une fois les secrets disparus, les êtres pourront enfin vivre librement. C’est précisément là que commence la catastrophe car Ibsen pose une question autrement plus dérangeante : et si certaines illusions étaient nécessaires pour vivre ?
Hjalmar et sa famille ont construit un équilibre fragile. Il est imparfait, parfois pathétique, certainement mensonger, mais il tient encore. Gregers, persuadé d’agir pour leur bien, va méthodiquement le faire exploser. Marcel Kohler donne à ce personnage une remarquable ambiguïté. Son Gregers n’est jamais véritablement malveillant. C’est même tout le problème. Il agit avec la certitude presque candide de celui qui pense posséder la solution et ne comprend pas que vouloir imposer la vérité aux autres peut devenir une forme de violence. Les meilleures intentions peuvent parfois fabriquer les pires désastres.
Thomas Ostermeier matérialise avec intelligence les deux univers qui s’opposent. Le décor pivotant nous fait passer de la puissance du père de Gregers, industriel autoritaire habitué à contrôler les êtres autant que les affaires, à l’atelier photographique d’Hjalmar où vit sa famille. D’un côté, le pouvoir et l’argent et de l’autre, une famille qui tente encore de tenir debout. La faillite y est autant financière que morale. Le grand-père alcoolique traîne ses blessures, Hjalmar s’accroche à ses rêves et chacun semble avoir accepté une part de mensonge pour préserver ce qui peut encore l’être.
Au milieu de tout cela, il y a Hedvig. Elle apporte à cet univers d’adultes enfermés dans leurs arrangements une innocence qui rend immédiatement perceptible le danger. Nous savons que lorsqu’un monde construit sur des mensonges commence à s’écrouler, ce ne sont pas nécessairement ceux qui les ont fabriqués qui en paient le prix.
La musique occupe, comme souvent chez Ostermeier, une place importante. Le métal accompagne le chaos intérieur d’Hjalmar et apporte par instants cette énergie brute que l’on associe volontiers au metteur en scène allemand et pourtant quelque chose peine à véritablement s’embraser. La tension existe, les acteurs de la Schaubühne sont remarquables et la mécanique tragique se met inexorablement en place, mais la montée vers la catastrophe paraît parfois trop lente pour nous emporter complètement.
Trois heures, surtout lorsque l’on sait assez rapidement que tout finira mal, exigent une tension que la mise en scène ne parvient pas toujours à maintenir. C’est sans doute là que naît notre légère déception car nous retrouvons Ostermeier, sa direction d’acteurs, son goût pour les textes classiques confrontés à notre époque, sa musique et cette extraordinaire troupe berlinoise mais nous retrouvons moins cette folie, cette violence théâtrale et cette capacité à saisir physiquement le spectateur qui avaient rendu son Richard III si mémorable.
Ce Canard sauvage semble parfois étrangement sage pour un metteur en scène qui nous avait habitués à faire trembler les murs mais il serait pourtant injuste de réduire le spectacle à cette réserve car lorsque la tragédie finit par atteindre Hedvig, tout ce qui précédait prend brutalement sens. La vérité que Gregers voulait libératrice devient destructrice et son idéalisme apparaît pour ce qu’il était peut-être depuis le début : une certitude dangereuse imposée à des êtres qui ne lui avaient rien demandé. C’est là qu’Ibsen nous rattrape.
Dire la vérité est-il toujours un acte moral lorsque cette vérité détruit ceux auxquels on prétend vouloir du bien ? Ostermeier ne répond évidemment pas. Il laisse le doute s’installer et nous accompagne jusqu’au point où il n’est plus possible de réparer ce qui a été brisé.
Son retour au Festival d’Avignon reste donc pour nous en demi-teinte. Un spectacle solide, porté par une troupe remarquable et traversé par plusieurs très beaux moments, mais qui ne retrouve pas totalement l’incandescence que nous espérions. Le canard sauvage finit bien par déployer ses ailes. Nous aurions simplement aimé qu’il prenne son envol un peu plus tôt.
Pierre Salles
Photo Jérôme Rey
REPÈRES DU SPECTACLE
Texte / auteur : Henrik Ibsen
D’après / adaptation / traduction : Adaptation Maja Zade et Thomas Ostermeier ; traduction Hinrich Schmidt-Henkel
Mise en scène : Thomas Ostermeier
Distribution : Thomas Bading, Marie Burchard, Stephanie Eidt, Marcel Kohler, Magdalena Lermer, Falk Rockstroh, David Ruland, Stefan Stern
Scénographie / décor : Magda Willi
Lumières : Erich Schneider
Son / musique : Sylvain Jacques
Costumes : Vanessa Sampaio Borgmann
Compagnie / production : Schaubühne Berlin
Lieu : Opéra Grand Avignon
Festival / saison : Festival d’Avignon 2025
Dates : 5, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 14, 15 et 16 juillet 2025
Durée : 3h




