
La-chronique.fr – 16 Octobre 2026
Au Théâtre des Halles d’Avignon, Kristina Chaumont et ses deux partenaires entraînent le public dans une exploration joyeuse et sensible de la pensée, de la mémoire et de notre rapport au monde. Une création inventive, portée par trois interprètes remarquables et une scénographie dont les dernières images réservent de très belles surprises.
Jeudi soir, le Théâtre des Halles affichait complet pour « Ma pensée creuse », une création de Kristina Chaumont qui aurait pu, par son sujet, laisser craindre une démonstration philosophique un peu laborieuse. Mais les trois interprètes prennent les choses autrement, avec beaucoup d’humour et une énergie communicative, transformant cette interrogation sur notre manière de penser en une véritable aventure théâtrale. Pendant une heure quarante, les idées rebondissent, se contredisent et parfois s’égarent, sans que l’ennui trouve un instant sa place.
Au fond du plateau, une inscription donne le ton : « Laboratoire de pensement théâtral ». Un jeu de mots qui contient déjà une bonne partie du spectacle. On y entend la pensée, le pansement qui pourrait réparer nos blessures, mais aussi cette pensée en train de se faire, de se construire sous nos yeux sans que l’on sache où elle nous conduira. Dans cet espace initialement dépouillé, les trois personnages entreprennent leurs expériences, chacun tentant de comprendre ce qui nous traverse l’esprit et ce qui pourrait nous aider à mieux vivre. Les raisonnements s’enchaînent, les certitudes vacillent et l’absurde s’invite régulièrement dans leurs tentatives de mettre un peu d’ordre dans ce qui, précisément, ne cesse de leur échapper.
La distribution réunit Kristina Chaumont, Loïc Renard et Cécile Raulet-Descombey, dont la présence mérite une attention particulière. Docteure en littérature et spécialiste de Roland Barthes, cette dernière n’est pas comédienne de formation. Pourtant, rien dans son jeu ne laisse deviner cette différence de parcours, tant elle trouve naturellement sa place auprès de ses deux partenaires professionnels. Tous trois font preuve d’un engagement remarquable, passant avec aisance de la réflexion au burlesque, dans une complicité qui donne au spectacle une belle fluidité. Les corps participent pleinement à cette recherche, comme si les pensées devaient aussi passer par le mouvement, les gestes et parfois le déséquilibre pour parvenir à s’exprimer.
Cette proximité se prolonge jusque dans la salle lorsque les interprètes quittent le plateau pour s’inviter parmi les spectateurs, brisant ce fameux quatrième mur sans jamais imposer une participation. Personne n’est pris à partie ni placé dans une situation inconfortable, chacun restant libre de prendre part, ou non, à cette recherche collective. Une manière particulièrement juste d’associer le public sans jamais rompre la confiance qui s’est installée.
La scénographie de Camille Lemonnier accompagne avec inventivité cette progression. D’abord presque vide, le plateau se peuple de livres, d’objets et de constructions précaires, jusqu’à devenir le reflet d’une pensée qui accumule, organise et finit par se perdre dans ses propres raisonnements. Puis vient cette dernière partie où tout semble basculer. Les objets se retrouvent suspendus, comme des pensées en apesanteur, tandis que le désordre gagne l’espace et que surgissent de magnifiques images poétiques, portées par un travail de lumière particulièrement réussi. La mise en scène trouve alors une autre respiration, comme si les mots acceptaient enfin de céder le passage aux corps et aux images.
Derrière cette exploration joyeusement absurde se dessine une histoire plus intime, celle d’un grand-père atteint de démence sénile et aujourd’hui disparu. Son souvenir vient déplacer le regard porté sur la mémoire et sur ce que nous considérons comme les signes de notre intelligence. Sans nier la violence de la maladie ni les pertes qu’elle entraîne, le spectacle interroge ce qui demeure lorsque les repères s’effacent et que les conventions sociales perdent leur emprise.
Ce grand-père devient alors, paradoxalement, celui qui ouvre une autre manière d’envisager l’existence, moins soumise à l’obligation de comprendre, de maîtriser ou de répondre aux attentes des autres. Une liberté d’être qui ne fait pas de la maladie une délivrance, mais invite à considérer autrement notre rapport au temps et à ceux qui nous entourent. Dans cette évocation, l’émotion trouve naturellement sa place, sans pathos, laissant entrevoir ce que les gestes, la présence et l’attention à l’autre peuvent encore transmettre lorsque la mémoire fait défaut.
Avec Ma pensée creuse, Kristina Chaumont réussit à faire d’un sujet exigeant un spectacle accessible, drôle et profondément humain. La qualité des trois interprètes, l’intelligence de la mise en scène et la poésie de ses dernières images composent une proposition particulièrement aboutie. Une très belle soirée au Théâtre des Halles, qui nous rappelle que penser peut aussi consister à accepter, parfois, de ne pas tout comprendre.
Pierre Salles
Crédit photo : © Geoffrey Posada Serguier
REPÈRES DU SPECTACLE
Titre : Ma pensée creuse
Écriture : Cécile Raulet-Descombey et Kristina Chaumont
Mise en scène : Kristina Chaumont
Interprétation : Kristina Chaumont, Cécile Raulet-Descombey et Loïc Renard
Collaboration artistique : Lou Chrétien-Février
Scénographie et costumes : Camille Lemonnier
Création lumière et régie générale : Lola Delelo
Création sonore : Vincent Geoffroy
Travail physique : Yoann Boyer
Compagnie : Hypothèse Vapeur
Production : La Criée – Théâtre national de Marseille et Théâtre Joliette
Coproduction : Pôle Arts de la Scène – Friche la Belle de Mai, réseau Puissance Quatre, Théâtre des Halles
Avec le soutien de : Maison des Métallos
Durée : 1 h 40
Lieu : Théâtre des Halles, Avignon
Représentation chroniquée : 15 octobre 2026
Création : 2026








