Los días afuera de Lola Arias – Festival d’Avignon 2024

« Los días afuera » : après la prison, la liberté se chante et se danse

Los días afuera de Lola Arias – Festival d’Avignon 2024

La-chronique.fr – 8 Juillet 2024

78e FESTIVAL D’AVIGNON. « Los Dias Afuera » conception, texte et mise en scène Lola Arias – du 4 au 18 juillet à 18h à l’Opéra Grand Avignon – durée : 1h45.

Elles arrivent face au public en smoking ou en robe à paillettes, comme si la scène leur appartenait depuis toujours. Pourtant, celles et ceux que Lola Arias réunit dans « Los días afuera » ne viennent pas du théâtre professionnel. Elles et ils ont connu les prisons argentines, parfois à plusieurs reprises, et portent désormais sur le plateau ce qui commence lorsque la porte de la cellule s’ouvre : une liberté retrouvée qui ne suffit pas toujours à rendre une place dans la société.

« Los días afuera » constitue le second volet d’un diptyque commencé avec le film « REAS ». Empêchée par la pandémie de tourner comme prévu dans une prison pour femmes, Lola Arias avait finalement travaillé dans une prison désaffectée avec d’anciennes détenues. Le film regardait vers l’enfermement ; le spectacle se tourne vers l’après. Que devient-on lorsque la peine est terminée mais que le casier judiciaire, les discriminations et la précarité continuent à vous suivre ?

À l’Opéra Grand Avignon, Lola Arias choisit de ne surtout pas enfermer une nouvelle fois ses interprètes dans le statut de victimes. Yoseli Arias, Paulita Asturayme, Carla Canteros, Estefania Hardcastle, Noelia Perez et Ignacio Rodriguez racontent leurs vies, leurs emplois, leurs amours, leurs colères et leurs rêves. Inés Copertino les accompagne en musique. Le réel est là, parfois brutal, mais il passe par le music-hall, la cumbia, le voguing, le chant et la danse. La scène devient moins un tribunal qu’un espace où chacun peut reprendre possession de son propre récit.

Le décor de Mariana Tirantte assume une esthétique volontairement populaire, presque kitsch, entre décor rêvé de comédie musicale et faubourg de Buenos Aires. C’est précisément ce décalage qui donne au spectacle sa couleur. Les biographies racontées pourraient conduire au misérabilisme ; Lola Arias leur oppose les paillettes, la musique et une formidable envie d’être là. La fantaisie ne masque jamais la violence, elle devient au contraire une manière de lui résister.

Car les histoires restent dures. Après la prison, les possibilités sont étroites : conduire pour une application, travailler clandestinement dans un atelier textile, exercer le travail du sexe, tenter de reconstruire des liens familiaux ou simplement chercher un endroit où vivre. Le système a officiellement rendu la liberté, mais il continue de punir. C’est là que le spectacle devient politique sans avoir besoin d’un long discours : il suffit d’écouter ces trajectoires pour mesurer combien la sortie de prison ne signifie pas toujours la fin de la peine.

Lola Arias possède surtout l’intelligence de laisser ses interprètes être davantage que ce qui leur est arrivé. Elles ne sont pas seulement d’anciennes détenues, des femmes cisgenres ou des personnes transgenres que la société aurait reléguées à sa périphérie. Elles deviennent chanteuses, danseuses, narratrices et actrices de leur propre histoire. On peut s’étonner de leur aisance et de leur justesse, puis oublier rapidement la question de savoir si elles sont « professionnelles ». À cet instant, elles le sont tout simplement.

Les chansons ne sont pas des respirations décoratives entre deux témoignages. Elles prolongent les récits et permettent à la réalité de basculer quelques minutes dans le fantasme. Un désir devient pop, une histoire d’exil se transforme en cumbia, une colère prend possession du plateau. Cette forme de comédie musicale documentaire aurait pu paraître artificielle ; elle produit au contraire certains des moments les plus émouvants de la soirée, précisément parce que la joie n’efface jamais ce qui l’a précédée.

On pourra regretter que le spectacle n’aille pas encore plus loin dans ses instants de rage et de folie, ceux où le cadre semble prêt à exploser et où les interprètes prennent totalement possession de la scène. À peine ces moments surgissent-ils qu’ils disparaissent déjà. C’est un reproche paradoxal : si l’on souhaiterait parfois que « Los días afuera » dure davantage, c’est justement parce que ses personnages et son énergie nous ont happés.

Au bout d’une heure quarante-cinq, ce ne sont donc pas des destins « exemplaires » que Lola Arias nous demande d’applaudir. Ce sont des personnes qui réclament quelque chose de beaucoup plus simple : le droit d’exister après avoir payé leur dette, de regarder les étoiles, d’aimer, de travailler, de danser et de construire un avenir qui ne soit pas définitivement écrit par leur passé. La salle debout répond alors à des interprètes souriantes et bouleversées. Leurs larmes, cette fois, peuvent être celles du bonheur.

Pierre Salles

Photo C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon

REPÈRES DU SPECTACLE
Conception, texte et mise en scène
: Lola Arias
Dramaturgie : Bibiana Mendes
Avec : Yoseli Arias, Paulita Asturayme, Carla Canteros, Estefania Hardcastle, Noelia Perez, Ignacio Rodriguez
Musicienne : Inés Copertino
Collaboration artistique : Alan Pauls
Scénographie et décors : Mariana Tirantte
Chorégraphie : Andrea Servera
Musique : Ulises Conti, Inés Copertino, Augustin Della Croce
Lieu : Opéra Grand Avignon – Festival d’Avignon 2024
Durée : 1 h 45