Lacrima de Caroline Guiela Nguyen – Festival d’Avignon 2024

« Lacrima » : Caroline Guiela Nguyen brode les vies derrière la haute couture

Lacrima de Caroline Guiela Nguyen – Festival d’Avignon 2024

La-chronique.fr – 8 juillet 2024

78e FESTIVAL D’AVIGNON. « Lacrima » – Texte et Mise en scène de Caroline Guiela Nguyen – du 1er au 11 juillet à 17h – Gymnase du Lycée Aubanel – Durée 2h55.

Une robe peut-elle contenir un monde ? Avec « Lacrima », Caroline Guiela Nguyen répond par près de trois heures de théâtre où le moindre fil semble relier des êtres que tout sépare. À Paris, une prestigieuse maison de couture reçoit la commande ultrasecrète de la robe de mariée de la princesse d’Angleterre. Pour la fabriquer, il faudra les dernières dentellières d’Alençon, des brodeurs à Mumbai, des couturières et des modélistes parisiennes. Derrière l’objet destiné aux photographies et aux cérémonies, la metteuse en scène choisit de regarder celles et ceux dont les mains resteront dans l’ombre.

Maud, première d’atelier, devient le point de tension de cette mécanique. Elle doit tenir les délais, préserver le secret, coordonner des savoir-faire dispersés et absorber les injonctions d’un système qui exige toujours davantage. Autour d’elle, les gestes sont précis, les hiérarchies implacables et les protocoles prétendument vertueux. Les grandes maisons imposent à leurs sous-traitants des chartes éthiques sans nécessairement leur donner les moyens de les respecter. La beauté du vêtement se construit alors sur une chaîne de contraintes dont chaque maillon porte sa propre fatigue.

Caroline Guiela Nguyen excelle à faire entrer le politique dans l’intime sans transformer ses personnages en exemples. Elle ne nous parle jamais abstraitement de mondialisation ou d’exploitation : elle nous fait connaître des femmes et des hommes, leurs familles, leurs fragilités, leurs secrets. Celui qui entoure la robe répond aux secrets de fabrication de la dentelle et de la broderie, mais aussi aux non-dits domestiques, aux violences cachées et à tout ce que chacun tente de maintenir sous la surface pour continuer à avancer.

La scénographie d’Alice Duchange rassemble ces espaces dans un vaste atelier où Paris, Alençon et Mumbai peuvent coexister. La vidéo, si souvent utilisée au théâtre comme un commentaire superflu, trouve ici une véritable nécessité. Les écrans partagés et les images en direct abolissent les distances sans casser le récit. Ils permettent de voir simultanément plusieurs points de cette chaîne de fabrication et donnent au spectacle une respiration presque cinématographique, sans jamais faire oublier la présence des acteurs.

C’est l’une des grandes réussites de « Lacrima ». Malgré la profusion des langues, des lieux et des histoires, le spectateur ne perd jamais le fil. La mise en scène avance comme une broderie dont les motifs apparaissent progressivement. Un geste aperçu à Mumbai répond à une inquiétude parisienne ; une dentellière d’Alençon fait écho à une autre vie ; un détail que l’on croyait secondaire revient soudain peser sur le destin de Maud. Le récit est dense, mais Caroline Guiela Nguyen possède un sens remarquable du tempo et du suspense.

« Respire » pourrait être le mot secret du spectacle. Il renvoie au geste des dentellières qui surveillent leur voisine pour s’assurer qu’elle ne retient pas son souffle au risque de manquer son ouvrage, mais il devient surtout une injonction adressée à tous ces personnages pris dans des systèmes qui les étouffent. Maud pourra-t-elle, elle aussi, sortir la tête de l’eau ? Nous connaissons très tôt une partie de l’issue et pourtant nous continuons d’espérer qu’une échappée reste possible. C’est là que la fiction gagne : ces personnages sont devenus assez proches pour que leur sort nous importe réellement.

Le spectacle n’est pourtant jamais écrasé par son sujet. L’humour circule dans l’atelier, surgit d’un échange, d’une situation ou d’un décalage et offre ces respirations indispensables à une œuvre qui pourrait autrement devenir suffocante. Les comédiens portent cette humanité avec une remarquable justesse. Rien n’est surjoué, rien n’est réduit à une fonction démonstrative. Chacun existe avec ses contradictions et ses tentatives plus ou moins heureuses pour rester debout.

Certains regarderont d’abord la précision du travail des dentellières, d’autres les brodeurs indiens, les secrets des ateliers de haute couture ou le processus de création d’une pièce exceptionnelle. Mais le véritable sujet de « Lacrima » est ailleurs : dans ces existences qui se croisent comme les fils d’un même tissu. Il n’y a pas ici de ligne parfaitement droite, seulement des vies cabossées, des gestes transmis, des corps qui travaillent et des êtres qui essaient de préserver leur dignité dans une organisation qui les dépasse.

Caroline Guiela Nguyen signe ainsi l’un des spectacles marquants de cette édition 2024. Dense, populaire sans facilité, politique sans discours plaqué, « Lacrima » réussit surtout à rendre visibles celles et ceux que le luxe efface habituellement derrière le produit fini. Lorsque les applaudissements arrivent, ils semblent s’adresser autant aux interprètes qu’à toutes ces petites mains anonymes qui, loin des flashs et des tapis rouges, rendent possible l’éclat des autres.

Pierre Salles

Photo C. Raynaud De Lage

REPÈRES DU SPECTACLE
Texte et mise en scène
: Caroline Guiela Nguyen
Interprétation : Dan Artus, Dinah Bellity, Natasha Cashman, Charles Vinoth Irudhayaraj, Anaele Jan Kerguistel, Maud Le Grevellec, Liliane Lipau, Nanii, Rajarajeswari Parisot, Vasanth Selvam
Scénographie : Alice Duchange
Costumes et pièces de couture : Benjamin Moreau
Musique : Jean-Baptiste Cognet, Teddy Gauliat-Pitois, Antoine Richard
Lieu : Gymnase du lycée Aubanel – Festival d’Avignon 2024
Durée : 2 h 55