
La-chronique.fr – 9 juillet 2019
FESTIVAL D’AVIGNON. « Blanche Neige, histoire d’un prince » – Texte : Marie Dilasser – Mise en scène : Michel Raskine – Chapelle des Pénitents blancs, du 6 au 12 juillet à 11h et 15h – relâche le 9.
Et si le véritable problème des contes commençait précisément après leur dernière phrase ? « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » : l’enfance accepte volontiers cette promesse, mais Marie Dilasser et Michel Raskine ont décidé d’aller voir ce qui se passe quelques décennies plus tard. Dans « Blanche Neige, histoire d’un prince », le bonheur éternel a pris un sérieux coup de vieux. Le prince aussi. Blanche Neige n’est plus amoureuse, le royaume a épuisé ses ressources et même les nains commencent à trouver que cette histoire a assez duré. À la Chapelle des Pénitents blancs, cette petite forme jeune public se révèle l’une des surprises les plus réjouissantes du Festival.
Le point de départ est délicieux. Le prince a vieilli et continue plus ou moins à vivre comme si le conte n’avait jamais pris fin. Blanche Neige, elle, a compris que l’éternité conjugale n’était peut-être pas le destin rêvé qu’on lui avait vendu. Elle est tombée amoureuse de Monsieur Seguin et n’a plus aucune envie de jouer la princesse docile, chargée de tenir le château pendant que son époux part à la chasse. Marie Dilasser ne se contente donc pas de détourner quelques figures célèbres pour amuser les enfants. Elle attaque joyeusement ce que le conte traditionnel transmet presque sans que l’on y pense : la répartition des rôles entre les femmes et les hommes, l’idée qu’un mariage clôt définitivement toute aventure, ou encore cette représentation d’une nature inépuisable qui ne serait qu’un décor à la disposition des humains car la forêt, elle aussi, en a assez. Les fêtes, les chasses et les habitudes du royaume ont laissé des traces. Les nains ne sont d’ailleurs plus sept mais cent un, et certains envisagent très sérieusement de régler leurs comptes avec Blanche Neige et son prince. L’écologie entre ainsi dans le conte sans discours pédagogique appuyé. Le monde merveilleux est simplement rattrapé par les conséquences de ce que ses habitants lui ont fait subir.
Michel Raskine choisit pour raconter tout cela un théâtre de tréteaux qui montre ses ficelles au lieu de les cacher. Alexandre Bazan, dans le rôle de la Souillon, manipule à vue les éléments du décor, organise les transformations et donne notamment vie à Lèche-Botte, étrange nain métallique qui tient autant du robot que de la marionnette. Le spectacle assume le bricolage et en fait une source permanente d’invention. Le travestissement achève de faire exploser les habitudes du conte. Blanche Neige est incarnée par Tibor Ockenfels tandis que Marief Guittier joue le prince. L’effet ne repose jamais sur une plaisanterie facile. En redistribuant ainsi les rôles, Raskine rend immédiatement visibles les conventions que nous acceptons d’ordinaire sans les interroger. Et les deux comédiens sont excellents dans cette composition de vieux amoureux passablement cabossés par la vie de château.
L’univers visuel se situe quelque part entre Tim Burton, Tex Avery et une bande dessinée volontairement un peu sale. Il y a du grotesque, du loufoque et parfois quelque chose de presque inquiétant derrière les couleurs du conte. Cette légère noirceur est bienvenue : les enfants n’ont nul besoin qu’on leur fabrique un univers aseptisé pour comprendre qu’un monde peut être drôle tout en parlant de choses sérieuses. et c’est même l’une des grandes qualités du spectacle. Il ne sépare jamais les niveaux de lecture. Les plus jeunes suivent l’histoire, les transformations, les marionnettes et les personnages extravagants ; les adultes entendent très clairement ce qui se joue derrière : émancipation féminine, égalité, épuisement de la planète et remise en cause de modèles transmis depuis des générations. Chacun peut entrer par sa propre porte.
La forme courte donne à l’ensemble une énergie réjouissante. Tout arrive vite, parfois presque trop vite. C’était déjà notre seule véritable frustration devant cette proposition : lorsque le spectacle se termine, on aurait volontiers passé davantage de temps avec cette Blanche Neige qui refuse enfin le rôle qu’on lui avait assigné et ce royaume en train de découvrir que le « pour toujours » des contes n’existe pas.
« Blanche Neige, histoire d’un prince » est donc bien davantage qu’un détournement malin des frères Grimm. Marie Dilasser et Michel Raskine prennent le conte au sérieux précisément parce qu’ils acceptent de le malmener. Ils font confiance à l’intelligence des enfants, à leur capacité à entendre les questions d’égalité et d’écologie, et au plaisir du théâtre pour les faire circuler. Un bonbon acidulé, drôle, un peu inquiétant et franchement réjouissant, qui donne surtout envie que les parents cessent de croire que les contes doivent rester exactement comme on les leur racontait autrefois.
Pierre Salles
Photo © Christophe Raynaud de Lage
Repères du spectacle
Texte : Marie Dilasser
Mise en scène : Michel Raskine
Avec : Marief Guittier, Tibor Ockenfels et Alexandre Bazan
Lieu : Chapelle des Pénitents blancs – Festival d’Avignon 2019
Dates : 6 au 12 juillet 2019, relâche le 9
Horaires : 11 h et 15 h
Public : Jeune public et tout public




