
La-chronique.fr – 09 Octobre 2026
Après la Belgique, l’Italie. Quelques jours après les Rencontres de la Sabam, accueillies au Théâtre des Doms et au Théâtre Transversal, Avignon poursuit son voyage culturel à travers l’Europe avec la dixième édition de La Bella Italia, du 7 au 18 octobre 2026. Une succession de rendez-vous qui rappelle que la cité des papes ne se tourne pas uniquement vers le monde pendant son festival de juillet, mais continue, tout au long de l’année, d’accueillir des artistes, des œuvres et des écritures venus d’ailleurs.
Cette fois, c’est donc l’Italie qui s’invite dans les théâtres, les musées, à l’Opéra et dans les salles de cinéma, sans oublier la place du Palais des Papes où le traditionnel marché italien retrouvera ses artisans et ses spécialités régionales. La programmation fait une large place aux grandes figures de la culture italienne, mais aussi aux artistes d’aujourd’hui, ceux qui reprennent les œuvres du répertoire, les transforment ou s’en inspirent pour inventer de nouvelles formes scéniques. On y croisera Verdi et Shakespeare, Dario Fo et Galilée, des chorégraphes contemporains, des musiciens baroques et quelques-uns des cinéastes qui ont marqué l’histoire du cinéma italien.
Organisée avec le concours de la Ville d’Avignon, du Consulat général d’Italie à Marseille, de l’Institut italien de culture et de nombreux partenaires locaux, La Bella Italia a progressivement élargi sa programmation, au point de proposer aujourd’hui plusieurs rendez-vous qui méritent, à eux seuls, le déplacement.
Aida, le grand rendez-vous de l’Opéra Grand Avignon
Les 16, 18 et 20 octobre, l’Opéra Grand Avignon présente Aida de Giuseppe Verdi, dans une coproduction avec le Théâtre Orchestre Bienne-Soleure. Débora Waldman assurera la direction musicale de l’Orchestre national Avignon-Provence, tandis que Frédéric Roels signe une mise en scène qui entend s’éloigner des représentations traditionnelles de l’Égypte antique. Les chœurs de l’Opéra Grand Avignon et de l’Opéra national Montpellier Occitanie, ainsi que le Ballet de l’Opéra Grand Avignon, participent également à cette production.
L’histoire d’amour impossible entre Aida et Radamès, prise dans les rivalités politiques et les conflits militaires, trouve ici un cadre dépouillé, dominé par la pierre et par une société dont les règles semblent ne laisser aucune place aux aspirations individuelles. Frédéric Roels privilégie les tensions entre les personnages, leurs contradictions et leur incapacité à échapper aux obligations que leur imposent leur rang ou leur appartenance. Une manière de retrouver la dimension intime de cet opéra, souvent associé à ses grandes scènes chorales et à son apparat spectaculaire, mais dont la force dramatique repose aussi sur la solitude de personnages condamnés à choisir entre leurs sentiments et leur devoir.
La dernière représentation, prévue le 20 octobre, prolongera de deux jours la Semaine italienne, officiellement clôturée le 18.
Monica Casadei fait danser Verdi et Shakespeare
Au Théâtre du Chêne Noir, les 9 et 10 octobre, la compagnie Artemis Danza présente La Trilogie du désir, un spectacle chorégraphié et mis en scène par Monica Casadei, qui réunit huit danseurs et un comédien autour de trois personnages de Shakespeare auxquels Verdi a donné une existence musicale : Othello, Macbeth et Falstaff.
La chorégraphe italienne, qui a longtemps exploré les grandes figures féminines des opéras de Puccini et de Verdi, s’intéresse cette fois aux passions masculines, à la jalousie qui dévore Othello, à l’ambition meurtrière de Macbeth et à la vanité de Falstaff. Les mouvements des danseurs prolongent ces sentiments, les déforment parfois, tandis que la composition originale de Fabio Fiandrini intègre plusieurs airs du répertoire verdien. La parole trouve également sa place dans cette création, coproduite avec le Teatro Regio de Parme, où le théâtre et la danse se rejoignent sans que l’un cherche à illustrer l’autre.
Le spectacle dure une heure et constitue l’une des propositions chorégraphiques marquantes de cette édition.
Dario Fo, cent ans après sa naissance
Le centenaire de Dario Fo donne lieu à deux rendez-vous le samedi 10 octobre. À 15 heures, la Maison Jean Vilar accueille une rencontre organisée par l’Association Jean Vilar et la Bibliothèque nationale de France, avec Paola Ranzini, professeure à Avignon Université, et des étudiants du master Théâtre. Des lectures d’extraits de ses œuvres permettront de retrouver l’écriture de cet auteur italien, prix Nobel de littérature en 1997, qui avait fait du rire et de la satire des instruments de contestation politique.
Dario Fo entretient d’ailleurs des liens anciens avec Avignon, où Mystère bouffe fut présenté dès 1973, avant que de nombreuses compagnies ne continuent de faire vivre ses textes, notamment pendant le Festival Off. Son théâtre, nourri de commedia dell’arte, de farce populaire et d’improvisation, reste indissociable d’une certaine idée de l’acteur, capable de passer d’un personnage à l’autre et de faire surgir la critique sociale derrière les situations les plus burlesques.
À 20 heures, la Factory, au Roseau Teinturiers, présente Histoire du tigre, interprété par Flavie Avargues dans une mise en scène de Michel Bruzat. Un soldat blessé, abandonné pendant la Longue Marche chinoise, trouve refuge auprès d’une tigresse qui le soigne et lui permet de survivre. Dario Fo transforme cette rencontre improbable en une fable sur la résistance et sur la capacité des individus à tenir tête aux pouvoirs autoritaires. Flavie Avargues, qui a reçu le Prix du public et le Prix d’interprétation au Festival Perspectives de Sarrebruck pour ce seul-en-scène, porte seule cette histoire dans laquelle le comique accompagne les situations les plus tragiques.
Plusieurs écritures du théâtre contemporain
Le Théâtre des Carmes accueille également, le 10 octobre à 17 heures, Farine de maïs, une pièce de Teatro Strappato écrite et mise en scène par Vene Vieitez, qui partage le plateau avec Cecilia Scrittore. Les deux interprètes incarnent Arepa et Polenta, des personnages masqués qui traversent différentes situations où les rapports de domination se reproduisent, quelle que soit l’importance du pouvoir exercé. La pièce, dont une première version a été présentée à Venise en 2025, emprunte au théâtre de masques et à la comédie populaire pour observer les comportements humains, leurs faiblesses et leur cruauté.
Le lendemain, au Théâtre du Chien Qui Fume, Cesare Capitani propose L’Autre Galilée, un spectacle qu’il a écrit, mis en scène et qu’il interprète lui-même. À travers les lettres et plusieurs épisodes de la vie du savant italien, il cherche à retrouver l’homme derrière la figure historique, sa curiosité, son ambition et surtout sa détermination à défendre ses découvertes face aux autorités religieuses. Le spectacle, présenté en français, s’intéresse autant au parcours scientifique de Galilée qu’à sa conception de la liberté de pensée.
Le 17 octobre, au Théâtre du Balcon, Hamlet – Cronache dall’Interzona propose une relecture beaucoup plus radicale de Shakespeare. Dans cette adaptation du texte de Pasquale Stanziale, mise en scène par Leda Kreider, Hamlet évolue dans un univers inspiré de l’Interzone de William Burroughs, où les époques et les lieux se confondent, tandis que le personnage cherche à échapper à son destin. Le prince danois ne se contente plus d’interroger son existence : il envisage de tuer son propre auteur pour se libérer de l’histoire dans laquelle celui-ci l’a enfermé. Une proposition qui emprunte autant au théâtre contemporain qu’à l’univers du thriller.
La musique italienne, du baroque à l’opéra
La musique ancienne occupe une place importante dans cette programmation, avec plusieurs concerts qui permettent de retrouver les compositeurs italiens et leur influence sur la musique européenne. En prélude à la manifestation, le 4 octobre, l’association Musique Baroque en Avignon a accueilli au Conservatoire du Grand Avignon la contralto Zoreslava Vynnyk et le claveciniste Simone Gullì, en partenariat avec l’Accademia Musicale Chigiana de Sienne, pour un programme entièrement consacré à Haendel.
Le dimanche 11 octobre, à 17 h 15, la Métropole Notre-Dame-des-Doms recevra un concert consacré aux sonates et concertos pour deux violons dans l’Europe baroque. Autour d’Anne-Cécile Brielles, Sylvie Négrel et Jean-Michel Robbe, les musiciens interpréteront notamment des œuvres de Vivaldi, Corelli, Caldara, Bach et Haendel, permettant d’entendre comment les formes musicales italiennes ont circulé et influencé les compositeurs de leur époque.
Le samedi 17 octobre, à 15 heures, la collégiale Saint-Didier accueillera Thierry Micalet à la trompette et Marie-Cécile Lahor à l’orgue pour un programme consacré à Albinoni, Vivaldi et Torelli, avec plusieurs concertos dans lesquels les deux instruments feront entendre leurs couleurs et leurs possibilités expressives.
Au Théâtre Golovine, le jeudi 15 octobre à 20 heures, Simona Boni présentera Na’ni et puis un jour tu vis, une création de la compagnie Grasparossa qui mêle danse, chant et théâtre. Seule sur scène, l’artiste fait apparaître différents personnages pour raconter un parcours de vie, ses blessures, ses contradictions et son désir d’émancipation. La dramaturgie est signée Stéphane Hervé, tandis que la création musicale associe Simona Boni et Antonio Petitto.
Le cinéma italien à l’honneur au Vox
Du 7 au 14 octobre, le cinéma Le Vox consacre une rétrospective à plusieurs grandes œuvres du cinéma italien, avec une projection quotidienne à 18 heures, en version originale sous-titrée. La sélection fait une place importante aux cinéastes qui ont observé les transformations politiques et sociales de leur pays, souvent avec une liberté de ton et une violence critique qui continuent de surprendre.
Parmi les films programmés figurent Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon d’Elio Petri, dans lequel un responsable de la police commet un meurtre en étant persuadé que sa position le met à l’abri de toute poursuite, et Main basse sur la ville de Francesco Rosi, qui explore les liens entre spéculation immobilière, pouvoir politique et corruption dans le Naples des années 1960. Le public pourra également retrouver Le Conformiste de Bernardo Bertolucci, portrait d’un homme qui choisit de servir le régime fasciste pour se fondre dans la société, ainsi que Suspiria de Dario Argento, dont l’univers visuel et sonore a profondément marqué le cinéma fantastique.
Cette sélection permet de mesurer combien le cinéma italien a su passer du réalisme politique aux formes les plus singulières du cinéma de genre, sans renoncer à interroger la société dans laquelle il s’inscrit.
Avignon et l’Italie, une histoire ancienne
La Semaine italienne rappelle également que les relations entre Avignon et l’Italie sont profondément inscrites dans l’histoire de la ville. L’installation de la papauté au XIVe siècle a favorisé la venue de nombreuses familles, d’artistes, de marchands et d’intellectuels italiens, tandis que les migrations de la fin du XIXe et du début du XXe siècle ont laissé une autre empreinte, particulièrement visible dans le quartier des Carmes.
Des visites guidées consacrées à cette Petite Italie avignonnaise permettront de retrouver les lieux et les histoires de ces familles, tandis que Guido Castelnuovo, professeur d’histoire médiévale à Avignon Université, donnera le 9 octobre à la bibliothèque Ceccano une conférence sur la présence italienne dans la cité des papes du XIIe au XVe siècle.
Les musées participent également à la manifestation. Le Musée du Petit Palais proposera le 15 octobre une nocturne sous la forme d’une enquête théâtralisée au milieu de ses collections, et le Musée Angladon invitera, le lendemain, à suivre les voyages italiens de Jean et Paulette Angladon à travers leurs carnets, leurs photographies et les souvenirs qu’ils en ont rapportés. Les Archives municipales présenteront, de leur côté, une sélection de photographies d’Italie conservées dans leurs fonds.
Le marché italien, une escapade gourmande sur la place du Palais des Papes
Sur la place du Palais des Papes, le marché italien réunira du 7 au 11 octobre plus d’une vingtaine d’artisans et de producteurs venus de différentes régions de la péninsule. Charcuteries, fromages, pâtes fraîches, spécialités régionales et objets d’artisanat seront au rendez-vous, accompagnés des chansons italiennes reprises par le groupe Pasta Divas. De quoi céder à quelques tentations gourmandes, à condition toutefois de garder un œil sur les étiquettes : certaines années, les prix ont parfois semblé avoir traversé les Alpes en empruntant les sommets les plus élevés. Une petite réserve qui n’enlève rien au plaisir de flâner entre les étals et de retrouver, au pied du Palais des Papes, un peu de l’atmosphère des marchés italiens.
Pour cette dixième édition, La Bella Italia réunit bien davantage qu’une succession de rendez-vous autour de la culture italienne. Entre les grandes œuvres du répertoire, les compagnies invitées et les propositions plus modestes qui trouvent leur place dans les théâtres avignonnais, le programme offre de nombreuses occasions de découvrir des artistes, de retrouver des textes et de prolonger, bien après l’été, le plaisir du spectacle vivant.
Pierre Salles
Photo : Bella Italia / Office du tourisme




