
La-chronique.fr – 15 Octobre 2026
Depuis leur rencontre avec l’univers de Pippo Delbono jusqu’aux créations de leur compagnie SIC12, Gustavo Giacosa et Fausto Ferraiuolo poursuivent un travail artistique nourri par les rencontres humaines, l’Art Brut et les parcours de celles et ceux que la société tient parfois à l’écart. Le théâtre, la musique, les arts plastiques et le cinéma se croisent dans une recherche qui interroge notre rapport à l’autre et la place de l’artiste dans la société. Alors que leur collection Puentes s’apprête à rejoindre le Museo Nacional de Bellas Artes de Buenos Aires en 2027, ils nous parlent de leur parcours, de leurs convictions et d’un prochain spectacle dont les premières étapes de création les ramèneront à Avignon.
La Chronique : Votre travail semble commencer moins par une œuvre que par une rencontre. Vous avez connu personnellement certains des artistes dont les œuvres ou les histoires nourrissent ensuite vos créations. À quel moment une rencontre humaine devient-elle pour vous une matière artistique ?
SIC12 : toutes ces rencontres, qu’elles soient réelles ou littéraires, se sont profondément ancrées en nous, au terme d’un lent processus de sédimentation. Certaines expériences de vie ont besoin de distance pour être sublimées ou réélaborées ; cela demande nécessairement du temps. Il faut aussi que le désir de raconter une relation qui nous a touchés à un moment précis de notre vie puisse resurgir plus tard, naturellement, sereinement, sans frénésie. Nous vivons une époque où les arts sont fortement marqués par différentes formes de fictionnalisation du réel. Nous avons souvent l’impression que ce processus s’opère sans véritable réflexion, comme si l’image de soi suffisait à raconter une expérience — un peu comme sur les réseaux sociaux. Cette approche du vécu nous heurte. Peut-être résistons-nous à la tentation de tout raconter, tout de suite, en réaction à la frénésie et à la consommation permanente des images et des histoires qui caractérisent notre époque. Il faut laisser la vie accomplir son lent et inexorable travail d’érosion dans la mémoire. Cela prépare l’esprit à réélaborer ces expériences et à faire émerger des questionnements plus vastes, plus universels, qui continuent de résonner avec la rencontre, pourtant si personnelle et intime, dont ils sont issus.
La Chronique : Gustavo, avant la création de SIC12, votre parcours a été profondément marqué par vos années au sein de la compagnie de Pippo Delbono. Avec le recul, qu’est-ce que cette expérience a laissé dans votre manière de concevoir le théâtre, mais surtout dans votre rapport à l’altérité, aux corps et aux personnes que la société maintient souvent à sa marge ? Et qu’avez-vous, au contraire, éprouvé le besoin de construire autrement lorsque vous avez commencé votre propre chemin avec Fausto ?
SIC12 : Au sein de la compagnie de Pippo Delbono, nous avons été profondément marqués par l’expérience de créer avec des artistes, et à leurs côtés, dont les parcours de vie avaient été particulièrement difficiles. Cette forte dimension collective nous a permis de découvrir et de préciser l’orientation du travail artistique que nous poursuivons aujourd’hui avec SIC12. Lorsque nous avons créé SIC12 à Aix-en-Provence, en 2012, nous avons ressenti le besoin de nous mettre à l’épreuve dans d’autres rôles, dans d’autres circonstances : un autre temps, une autre langue. Nous voulions ainsi découvrir notre propre chemin. De l’expérience vécue au sein de la compagnie dirigée par Pippo, nous avons retenu une leçon essentielle : la vie est toujours plus grande que le théâtre. Nous avons également appris que toute expérience artistique est appelée à accomplir son cycle. La sensibilité et l’intelligence de l’artiste consistent à accompagner ces cycles avec détachement, en évitant le risque de s’identifier trop étroitement à une expérience.
La Chronique : Qu’avez-vous ensuite trouvé dans l’Art Brut que vous ne trouviez pas — ou pas de la même manière — dans le théâtre et les formes artistiques plus institutionnelles ? L’Art Brut a-t-il changé votre définition même de ce qu’est un artiste et de ce que signifie créer ?
SIC12 : La découverte de l’Art Brut s’inscrivait dans la continuité de notre expérience théâtrale avec Pippo. Nous avons, en quelque sorte, poursuivi notre questionnement sur la figure de l’artiste et sur sa place dans le système de l’art. Ce n’est pas un hasard : des affinités électives nous conduisent là où nous ressentons une urgence d’expression qui fait écho à la nôtre, mais qui reste difficile à nommer ou à encadrer. Il existe une certaine forme de création théâtrale qui nous ennuie profondément : celle qui cherche à démontrer à tout prix l’intelligence de l’artiste. Une grande partie de notre culture occidentale semble reposer sur cette idée, qui nous paraît funeste. Pour nous, les artistes de l’Art Brut sont de précieux compagnons de route. Électrons libres, ils ne suivent aucune tendance, n’appartiennent à aucun réseau et n’ont rien à démontrer à personne. Ils nous aident à retrouver le chemin qui nous intéresse. Ces créateurs et créatrices singuliers nous touchent profondément, mais nous savons aussi qu’un véritable travail est nécessaire pour assimiler ce qu’ils nous transmettent : il faut réélaborer ces véritables « coups de gueule », sans s’approprier leurs formes ou leur esthétique, qui n’appartiennent qu’à eux, sans chercher à les imiter ni à parler à leur place. C’est une tâche difficile. Ce que nous cherchons à retenir de leur leçon, c’est cette cohérence absolue entre la vie et la création.
La Chronique : Nannetti, Giovanni Galli, Melina Riccio, Michel Nedjar : derrière vos spectacles et vos performances apparaissent des personnalités très singulières. Comment faire pour que cette singularité ne soit jamais réduite à la marginalité, à la maladie ou à la différence ? Existe-t-il pour vous une responsabilité particulière lorsqu’on fait entrer sur une scène l’histoire et l’univers d’une personne réelle ?
SIC12 : Ce qui nous touche particulièrement dans l’Art Brut, c’est la manière dont ses créateurs et créatrices parviennent, au moins en partie, à dépasser leurs souffrances et leurs conditions d’enfermement. Ce qui nous touche, c’est la force de la création, et non le contexte social ou la maladie. Nous ne sommes évidemment pas indifférents aux souffrances qu’ils éprouvent, mais nous voulons mettre en valeur la capacité de chacun à dépasser ses propres limites, même dans des circonstances exceptionnelles. Pour éviter que cette singularité soit réduite à la marginalité, il faut travailler. Il ne suffit pas de raconter au public des « histoires touchantes » : ce serait la voie la plus facile. Il faut avoir l’honnêteté d’interroger notre propre folie et notre propre rapport à l’altérité. Nous devons aller au-delà du récit et parvenir à l’incarner, jusqu’à ce que le public puisse oublier la source même de notre inspiration. Il faut, en quelque sorte, « tuer les auteurs ». J’entends par là qu’il faut suivre un processus d’assimilation : mâcher lentement ! , digérer, puis évacuer les sources d’inspiration. Nous cherchons aussi à prendre des directions qui s’éloignent de ces sources, voire qui les contredisent, ainsi que de ce qui nous avait initialement touchés. Le principe reste le même : pour faire naître un dialogue entre un point de vue A et un point de vue B, il faut être capable de se dépasser et de faire émerger un point de vue C.
La Chronique : De Nannetti, le colonel astral à Giovanni !… en attendant la bombe, puis M. un amour suprême, nous avons vu se dessiner une continuité, mais jamais la répétition d’une même forme. Considérez-vous ces spectacles comme des œuvres indépendantes ou comme les différentes étapes d’une recherche menée depuis des années ?
SIC12 : On peut considérer ces spectacles comme des formes indépendantes les unes des autres. Mais nous aimons aussi l’idée qu’ils soient traversés et reliés par un fil invisible, comme les perles d’un collier.
La Chronique : Vous ne cherchez pas à transposer une œuvre plastique sur scène, mais plutôt à faire se rencontrer œuvres, archives, textes, corps, voix, images et musique. Comment naît cet équilibre ? Comment savez-vous qu’un matériau doit devenir parole, image, geste ou musique ?
SIC12 : Notre formation est profondément marquée par la pensée de Jerzy Grotowski, pour qui la maîtrise et l’intégration de plusieurs disciplines font partie du travail de l’« acteur-créateur ». Depuis longtemps, nous apprenons à intégrer différentes sources dans l’écriture scénique. Mais c’est le travail collectif, et notamment les échanges constants entre l’écriture dramaturgique et la composition musicale, qui nous permet de discerner quels matériaux doivent rester et lesquels ne trouveront finalement pas leur place.
La Chronique : Fausto, votre musique n’est jamais un simple accompagnement du travail scénique : elle participe à la dramaturgie et peut également devenir une création autonome. À quel moment entrez-vous dans le processus de création ? Comment une personne, un dessin, un texte ou une œuvre plastique peuvent-ils devenir pour vous une matière musicale ?
SIC12 : J’entre dans le processus de création dès que quelque chose éveille mon attention, me trouble ou suscite ma curiosité. Cela peut être une image, un geste, une voix, un silence, mais aussi la présence d’une personne ou l’atmosphère d’un lieu. Je n’ai pas nécessairement besoin de comprendre ce que je vois : parfois, c’est précisément ce qui m’échappe qui devient le point de départ de la musique. Je ne cherche pas à traduire une œuvre visuelle en musique ni à lui donner une interprétation sonore. J’essaie plutôt de me rendre disponible à ce qu’elle provoque en moi, aux associations qu’elle fait naître, aux tensions et aux mouvements intérieurs qu’elle suscite. Une forme, une couleur, un trait peuvent devenir un rythme, une harmonie, une densité sonore ou une manière particulière de faire circuler le silence. Dans le travail scénique, cette relation se construit progressivement, au fil des échanges avec le reste de l’équipe artistique et des essais. La musique peut accompagner une action, mais aussi la déplacer, créer un décalage ou ouvrir un autre espace de perception. Elle participe alors pleinement à la dramaturgie, sans être soumise à l’image. Ce qui m’intéresse, au fond, c’est cette zone de rencontre entre différents langages, là où aucun ne cherche à dominer l’autre. La musique naît de cette relation, mais elle doit aussi pouvoir s’en détacher et trouver sa propre nécessité.
La Chronique : Votre nouvel album, Désobéir toujours, porte la trace de ces années de fréquentation de l’Art Brut et des artistes rencontrés dans ce parcours. Peut-on, d’une certaine manière, « entendre » l’Art Brut ? Comment cette liberté, cette singularité ou cette manière de désobéir aux codes peuvent-elles se traduire musicalement ?
SIC12 : Je crois que l’on peut entendre quelque chose de l’Art Brut, mais pas nécessairement comme on reconnaîtrait un style ou une influence. Il s’agit davantage, pour moi, d’une attitude face à la création, d’une manière d’habiter le monde et de faire surgir une forme sans chercher à se conformer à ce qui est attendu. Au fil des années, la fréquentation de l’Art Brut et des artistes que nous avons rencontrés avec Gustavo a profondément nourri mon regard. Ces œuvres m’ont appris à accueillir des formes d’expression singulières, parfois déroutantes, qui ne cherchent ni à séduire ni à répondre aux règles établies. Elles possèdent leur propre nécessité, leur propre logique, et c’est précisément ce qui me touche. Je retrouve quelque chose de cette liberté dans le jazz et l’improvisation. Lorsque je joue, je peux m’appuyer sur une structure, sur une connaissance approfondie de l’harmonie et du langage musical, tout en restant disponible à ce qui surgit dans l’instant. La liberté ne consiste pas à ignorer les règles, mais à ne pas se laisser enfermer par elles. Elle suppose de les connaître, de les traverser et, parfois, de les remettre en question. Désobéir toujours, mon album en duo avec le clarinettiste Gabriele Mirabassi, porte peut-être cette aspiration. Il ne s’agit pas de mettre l’Art Brut en musique ni de reproduire les œuvres que nous avons rencontrées, mais de laisser cette expérience transformer notre manière d’écouter, de jouer et d’entrer en relation.
La Chronique : Gustavo, vous avez développé des projets dans des hôpitaux psychiatriques, des structures de soins palliatifs ou auprès de personnes en situation de handicap. Lorsque vous entrez dans ces lieux, venez-vous d’abord comme artiste ? Où placez-vous la frontière entre création artistique, transmission, relation humaine et soin ?
SIC12 : Je me présente toujours dans ces lieux en tant qu’artiste et je conduis des ateliers sans objectif thérapeutique. Ce travail peut, bien sûr, avoir des effets bénéfiques sur les personnes, mais je ne cherche en aucun cas à intervenir dans leur parcours de soins. Je ne suis pas thérapeute. Il est important de faire cette distinction, car on a aujourd’hui tendance à confondre le travail des artistes, celui des art-thérapeutes et certaines formes d’animation. Les collaborations sont possibles et souhaitables, à condition de connaître les différences et les spécificités de chaque pratique. Je travaille d’ailleurs souvent dans des lieux de soins, aux côtés d’aides-soignants ou d’art-thérapeutes, mais mon approche reste celle d’un metteur en scène travaillant avec un groupe d’acteurs et d’actrices. Dans mes ateliers, je conçois les projets de cocréation comme des actes libres, désintéressés et gratuits, tout en restant à l’écoute des envies et des désirs des participants. L’art peut déstabiliser les institutions de soin et les amener à se remettre en question, à condition de pouvoir agir comme un virus, ou comme cet enfant qui déclare : « Le roi est nu ! »
La Chronique : Ces expériences ont-elles transformé votre propre manière de créer ? Autrement dit, est-ce seulement l’art que vous apportez dans ces lieux, ou les personnes que vous y rencontrez ont- elles profondément modifié votre langage artistique, votre rapport au corps, à la parole ou à la scène ?
SIC12 : Nous nous transformons mutuellement, par osmose et par le partage des expériences. Je ne saurais pas dire dans quelle mesure : j’ai du mal à théoriser mon travail en milieu de soin. L’attention constante portée à l’autre et la disponibilité à accueillir l’imprévu sont, pour moi, à la base de toute démarche dans ces lieux. Nous vivons ensemble des expériences très intenses, parfois bouleversantes. Il me faut quelquefois quelques jours pour m’en remettre. La libre circulation de la parole au sein du groupe permet ensuite de découvrir ce que l’expérience artistique nous a fait vivre. Apprendre à écouter, et à mieux écouter, est l’un des objectifs essentiels de mon travail dans ces lieux.
La Chronique : Lorsqu’une œuvre née dans un hôpital, un foyer ou un atelier rejoint ensuite une collection, une exposition, un musée ou une scène, comment éviter que l’institution culturelle ne normalise précisément ce qui s’était construit en dehors de ses codes ?
SIC12 : Une institution est faite de personnes. Ce sont elles qui décident si elle sera ouverte ou fermée. Les échanges, la libre circulation de la parole, les ponts entre l’intérieur et l’extérieur et une pratique démocratique qui permet de remettre en question les rôles de chacun contribuent à maintenir l’institution en bonne santé. En ce sens, l’art peut être un vecteur de transformation. En revanche, si l’art est utilisé dans ces lieux pour occuper le temps des usagers, les calmer ou empêcher toute forme de questionnement, il ne sert pas à grand-chose.
La tentation d’encadrer les formes libres qui peuvent naître au sein des institutions, parfois malgré elles, est toujours forte. Une institution a tendance à promouvoir ses dispositifs et à valoriser son propre fonctionnement. Pourtant, certaines formes d’art échappent à ces logiques utilitaires. C’est un art rebelle, qui reste fidèle à lui-même et ne se laisse pas séduire par des tentations égotiques. C’est là, à mes yeux, que réside la force de l’Art Brut.
La Chronique : Votre collection Puentes s’est constituée pendant plus de quinze ans, souvent à partir de rencontres et de relations personnelles avec les artistes plutôt que selon une logique patrimoniale classique. Peut-on encore parler de « collection » au sens habituel du terme ? Qu’est-ce que le fait de collectionner signifie pour vous ?
SIC12 : Nous ne nous considérons pas comme des collectionneurs au sens classique du terme. Nous sommes plutôt des artistes qui admirent d’autres artistes, qui sont touchés par leurs créations et qui désirent établir une forme de proximité avec eux et avec leurs œuvres. Qu’il s’agisse d’artistes de l’Art Brut ou de l’art contemporain, il existe dans cette démarche un engagement, une forme de compagnonnage et de fidélité. Pour nous, collectionner ne signifie pas accumuler des œuvres, mais faire naître, à travers la rencontre avec elles, un récit qui nous dépasse. Notre collection se constitue au fur et à mesure que nous avançons dans notre propre travail artistique. Il existe une forme de résonance, d’écho, entre les œuvres de la collection et nos créations : spectacles, albums, films. C’est pourquoi nous avons organisé la collection autour de cinq axes thématiques qui traversent également nos spectacles : le double et la dualité ; le corps et la mémoire ; l’écriture et le dessin ; la maison comme figure symbolique ; enfin, les rêves et les visions.Un élément important nous a permis d’assumer plus sereinement les mots « collection » et « collectionneurs » : dès le début de cette aventure, nous avons décidé que la collection deviendrait publique. Nous la concevons comme un bien commun destiné à être partagé avec la communauté.
La Chronique : Avec SIC12 artstudio à Rome, vous êtes aujourd’hui à la fois artistes, collectionneurs, commissaires, programmateurs et passeurs. Est-ce l’aboutissement logique du chemin parcouru depuis la création de SIC12 à Aix-en-Provence, ou au contraire le début d’une nouvelle étape ?
SIC12 : SIC12 artstudio, à Rome, a d’abord été un lieu-refuge pour conserver les œuvres de la collection et en organiser les archives. Aujourd’hui, nous y proposons deux ou trois expositions par an, tout en menant un travail régulier avec différents centres de santé mentale du territoire. Le festival Trace « Art + Altérité + Ailleurs », qui en est cette année à sa cinquième édition et se tiendra du 2 au 5 décembre, est un exemple de ces collaborations. Il est fondamental pour nous que la collection puisse être vécue et partagée par le plus grand nombre, et que le lieu qui l’accueille s’enracine dans le tissu social en offrant un accueil inconditionnel aux personnes en situation de vulnérabilité.
La Chronique : En 2027, la collection Puentes doit être présentée au Museo Nacional de Bellas Artes de Buenos Aires. Que représente pour vous le passage d’une collection née de rencontres parfois très intimes à sa présentation dans une grande institution nationale ?
SIC12 : C’est une formidable occasion de partage et d’étude, mais aussi de renouer avec mon pays d’origine, l’Argentine. Dans une période de restrictions budgétaires, ce projet paraît presque utopique. C’est justement pour cela que j’y crois : à une époque où la pensée dominante semble dominée par la négativité, les artistes doivent inventer de nouvelles façons d’être ensemble. Participer à la recherche de solutions, c’est aussi contribuer à créer un monde davantage fondé sur la solidarité et le partage. Cette exposition est importante également parce qu’elle met en dialogue des artistes de l’Art Brut avec des œuvres d’artistes de différentes époques issues des riches collections du MNBA. Explorer les relations entre l’art et l’altérité dans mon pays d’origine est une démarche qui m’intéresse profondément et qui, j’en suis certain, aura des répercussions sur notre parcours artistique.
La Chronique : Et maintenant, vers quoi avez-vous envie d’aller ? Un nouveau spectacle, un film, une exposition, un projet musical ? Existe-t-il déjà une personne, une histoire, une œuvre ou simplement une intuition qui commence à devenir votre prochaine obsession ?
SIC12 : Le point de départ de notre prochain spectacle est une rencontre survenue au début du XXe siècle, à l’hôpital psychiatrique de Collegno, près de Turin, entre un patient, Francesco Toris, et son psychiatre, Giovanni Marro. Cette rencontre singulière a été rendue possible par l’intérêt du psychiatre pour une sculpture réalisée par Toris. Dans ce contexte d’exclusion sociale et d’isolement forcé, celui-ci assemble des os qu’il récupère dans la cuisine de l’hôpital et qu’il sculpte avec minutie. Craignant d’être empoisonné, il se nourrit des déchets des autres. À partir des os récupérés, il construit un édifice fantastique reposant sur trois rues et composé d’une multitude d’éléments finement ciselés : figures humaines, idoles, animaux imaginaires, escaliers, portes… Toris donne à sa création le nom de *Nouveau Monde* : un monde qui, selon ses propres mots, « serait destiné à se perpétuer et peut-être à se substituer à l’actuel, désormais trop corrompu et pervers ». La relation entre un patient et son psychiatre recèle souvent de multiples ambiguïtés, bien au-delà des rapports stéréotypés que l’on voit parfois au théâtre. C’est autour de cette relation, bien plus riche et mystérieuse qu’on ne l’imagine, que s’articulera l’écriture du spectacle. Avec le soutien du Théâtre des Halles, nous commencerons ce travail en janvier 2027 par une résidence à l’hôpital psychiatrique de Montfavet. Nous y rencontrerons les personnes hospitalisées et les soignants pour échanger avec eux sur leurs propres expériences du soin.
La Chronique : Enfin, après toutes ces années passées auprès de personnes que la société a pu considérer comme marginales, différentes, malades ou « hors norme », est-ce votre regard sur elles qui a le plus changé — ou votre regard sur ce que nous appelons, nous, la normalité ?
SIC12 : Pour notre plus grand bonheur, notre regard continue de changer et nos certitudes tombent, chaque fois que nous croyons en avoir acquis une ! Au fond, ce ne sont ni la normalité ni la folie en tant que telles qui nous intéressent, mais l’expérience humaine dans toute sa complexité et le lien indissociable qui nous unit aux autres. Comment faire société ? Quel est le rôle de l’art et des artistes dans ce nouveau millénaire ? Ce sont les grandes questions que nous cherchons à aborder à travers le prisme de notre rapport à l’altérité.
Propos recueillis par Pierre Salles
Crédit photo : SIC12
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