Cícero Lee

Rencontre avec Cícero Lee : l’écriture, l’improvisation et la liberté du quartet

Cícero Lee

La-chronique.fr – 08 Octobre 2026

Compositeur et contrebassiste portugais, Cícero Lee poursuit avec light / beyond, son cinquième album en leader, un travail d’écriture où l’improvisation et l’écoute collective occupent une place essentielle. Entouré de Ricardo Toscano au saxophone alto, Salomão Soares au piano et Joel Silva à la batterie, il signe un disque dont nous avons particulièrement apprécié la liberté et la qualité des échanges entre musiciens. Après notre critique de ⁠light / beyond⁠, nous avons souhaité prolonger l’écoute par une rencontre avec Cícero Lee, pour revenir sur sa manière de composer, le travail de ce quartet et les directions qu’il envisage pour la suite.

La Chronique : Vous êtes à la fois compositeur, contrebassiste et leader de light / beyond, mais à l’écoute du disque, on a souvent l’impression que votre rôle consiste autant à créer de l’espace pour les autres qu’à occuper vous-même le premier plan. Est-ce ainsi que vous concevez votre place de leader ?

Cícero Lee : Oui, je me reconnais tout à fait dans cette idée. Pour moi, diriger un groupe ne signifie pas nécessairement occuper le centre de la musique. Très souvent, cela signifie précisément le contraire : créer les conditions pour que la musique puisse advenir et pour que chaque musicien y trouve son espace. En tant que compositeur, je propose un point de départ : une forme, une certaine atmosphère. Mais je n’ai aucun intérêt à contrôler tout ce qui se passe ensuite. Le choix de ces musiciens fait lui aussi partie de la composition. Je sais que chacun d’eux apportera quelque chose que je ne pourrais pas écrire sur une partition. Mon rôle de leader consiste en grande partie à savoir quand intervenir et quand, au contraire, simplement laisser la musique suivre son propre chemin.

La Chronique : Salomão Soares et Joel Silva avaient déjà partagé avec vous l’aventure de Na Casa da Nuvem, et Joel Silva était également présent sur Resilience. Ricardo Toscano rejoint ici cette histoire commune. Qu’est-ce que chacun d’eux apporte à votre écriture et, inversement, jusqu’où leur manière de jouer peut-elle transformer une composition que vous aviez imaginée autrement au départ ?

Cícero Lee : Il existe une relation de confiance très importante avec Salomão et Joel, précisément parce que nous partageons déjà une histoire musicale. Il n’est pas nécessaire de tout expliquer. Un langage commun s’est construit au fil du temps. Salomão possède une imagination harmonique et rythmique extraordinaire, ainsi qu’une capacité très particulière à transformer le matériau sans lui faire perdre son identité. Joel est un musicien extrêmement attentif à ce qui se passe autour de lui ; il peut modifier complètement l’énergie d’un morceau simplement par sa manière de réagir à une phrase ou de travailler le temps. C’est aussi un batteur qui joue les mélodies : il les comprend et les intègre à ses propres motifs rythmiques. Ricardo a apporté une voix différente à cette formation. Il possède une grande force en tant qu’improvisateur, mais aussi une véritable intelligence mélodique. C’est un musicien qui prend des risques, et cela oblige le reste du groupe à réagir.

Ainsi, une composition peut naître sous une forme assez précise dans mon esprit, puis acquérir une tout autre dimension lorsqu’elle arrive entre les mains du quartet. Pour moi, cela ne signifie pas perdre la composition originale. Au contraire : cela permet de découvrir des choses qui étaient potentiellement déjà présentes en elle et que je n’aurais pas pu trouver seul. Il y a, par exemple, un moment au début du solo de Toscano dans Fading qui illustre parfaitement cela : une intervention inattendue et risquée. Et c’est précisément cette prise de risque qui m’a toujours intéressé dans le jazz.

La Chronique : Dans Light Beyond, le passage de l’écriture à l’improvisation est particulièrement fluide : le morceau se développe, la tension monte et il devient difficile de savoir où finit réellement le thème et où commence la liberté des musiciens. Lorsque vous composez, quelle part souhaitez-vous préserver telle que vous l’avez écrite et quelle part acceptez-vous de voir complètement transformée par le quartet ?

Cícero Lee : C’est précisément cette zone où l’on ne sait plus très bien où se termine la composition et où commence l’improvisation qui m’intéresse. Dans Light Beyond, en particulier, la pièce a été pensée de manière à ce que la mélodie principale ne disparaisse jamais complètement. C’est pour cette raison que j’ai invité le compositeur et pianiste Carlos Garcia, qui a également accompagné le travail de production de l’album, à doubler et à maintenir cette mélodie pendant les solos. Dans ce cas précis, les conditions de départ ont naturellement amené les solistes vers cette approche, une sorte de continuum entre ce qui est écrit et ce qui naît dans l’instant.

Lorsque j’écris, certains éléments me semblent structurels : la mélodie, une certaine séquence harmonique, une forme ou simplement un caractère. Ce sont eux qui donnent son identité à la pièce. Mais, à partir de là, j’essaie de ne pas dresser trop de barrières. Pour moi, l’improvisation n’est pas une interruption de la composition, comme s’il y avait d’abord « le thème », puis « les solos ». Idéalement, tout appartient au même récit. J’aime parfois créer un espace d’improvisation distinct du thème principal et observer, avec curiosité, la manière dont les musiciens le replacent dans le contexte général de la pièce. Si, au bout du compte, la composition sonne exactement comme je l’avais imaginée avant de la jouer avec ces musiciens, c’est probablement que quelque chose est resté à découvrir.

La Chronique : Votre contrebasse change beaucoup de fonction au fil de l’album. Elle installe notamment le groove de Jonesing, devient plus mélodique dans Sem Olhar Para Trás et prend davantage la parole dans 8 14. Composez-vous d’abord en contrebassiste, avec votre instrument entre les mains, ou entendez-vous déjà le quartet dans son ensemble lorsque vous écrivez ?

Cícero Lee : D’une manière générale, je ne compose pas en tant que contrebassiste. Certaines pièces peuvent naturellement naître d’une idée trouvée sur l’instrument, mais très souvent je pense d’abord la musique dans son ensemble : une mélodie, une relation entre deux voix, une certaine pulsation ou simplement une atmosphère. En réalité, ce qui m’intéresse davantage, c’est de comprendre la fonction que chaque voix peut avoir à l’intérieur de la musique plutôt que de partir nécessairement de l’instrument que je vais moi-même jouer. C’est peut-être pour cela que la fonction de la contrebasse varie autant au fil de l’album. Je ne ressens pas le besoin de lui attribuer toujours le même rôle. J’aime cette liberté. Je ne considère pas la contrebasse uniquement comme une fondation rythmique ou harmonique. Elle est l’une des quatre voix du groupe, et sa fonction peut changer plusieurs fois au sein d’une même composition.

La Chronique : 8 14 est probablement l’un des moments où le quartet se libère le plus : les rôles circulent, Salomão Soares développe longuement son solo, Ricardo Toscano et Joel Silva semblent presque se provoquer avant le retour du thème. Quelle part de ce que nous entendons était prévue et quelle part est réellement née au moment de l’enregistrement ?

Cícero Lee : C’est une excellente observation parce que, paradoxalement, 8 14 est l’une des pièces les plus cadrées de l’album. La structure et le matériau thématique sont assez précisément définis, et le thème lui-même impose une montée progressive en intensité, un mouvement qui finit par impliquer tous les instruments. Ce qui est beaucoup moins déterminé, c’est la manière dont chaque musicien réagit à cette structure et contribue à construire cette tension. C’est là que la personnalité de chacun commence à transformer ce qui était écrit sur le papier.

Ainsi, cette circulation des rôles, le développement du solo de Salomão ou l’interaction entre Ricardo et Joel appartiennent bien davantage au moment où la musique se produit qu’à quelque chose que j’aurais voulu fixer à l’avance. Il existe d’autres morceaux, comme Paris ou Fading, dans lesquels la liberté de création dans l’instant était presque totale. Ce sont différents degrés d’une même idée : il arrive un moment où la composition cesse d’être uniquement ce qui a été écrit et devient ce que quatre musiciens construisent ensemble à cet instant précis. C’est probablement là que je retrouve l’une des choses qui m’attirent le plus dans le jazz ou dans les musiques qui naissent du jazz avec la possibilité pour une musique de conserver une identité très claire tout en ne se reproduisant jamais exactement de la même manière. La liberté.

La Chronique : À l’autre extrémité, Intro do Salomão, Fading ou encore Coimbra montrent combien le silence et la retenue comptent dans votre musique. Est-il plus difficile, avec des musiciens de ce niveau technique, de savoir ne pas jouer que de montrer tout ce dont on est capable ?

Cícero Lee : Oui, c’est vrai. Le silence. C’est une idée que j’associe beaucoup à une certaine tradition du jazz européen. Bobo Stenson, Anders Jormin, Jan Garbarek ou Terje Rypdal sont quelques-uns des noms qui me viennent à l’esprit lorsque j’y pense. Mais voyez-vous, lorsque la maîtrise technique va de pair avec la poésie de la musique et du son, il n’y a finalement pas grand-chose à expliquer aux musiciens. Oui, ce sont tous des musiciens virtuoses, mais ils respectent le processus, la création. Ils savent que jouer moins peut, à un moment donné, avoir beaucoup plus de sens que jouer davantage. Je pense aussi que le jazz au Portugal a souvent montré cette qualité. Il y a quelque chose dans notre rapport à la mélancolie et, inévitablement, au fado qui y contribue peut-être.

La Chronique : Vous êtes un musicien portugais et certains titres, notamment Coimbra, peuvent naturellement conduire l’auditeur vers votre pays, tandis que votre parcours et vos collaborations ouvrent votre musique à beaucoup d’autres influences. Quelle place le Portugal occupe-t-il aujourd’hui dans votre écriture ? Est-ce quelque chose que vous recherchez consciemment ou qui apparaît sans que vous ayez besoin d’y penser ?

Cícero Lee : Le Portugal est inévitablement présent dans ma musique parce qu’il fait partie de ce que je suis, mais je ne cherche pas consciemment à écrire de la « musique portugaise » dans un sens stylistique ou programmatique. Je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’introduire certains éléments pour affirmer une identité. L’identité apparaît dans la manière dont nous construisons une mélodie, dans notre rapport au temps, au silence, à la nostalgie ou même à une certaine idée de l’espace. Coimbra, naturellement, peut susciter une association immédiate avec le Portugal, mais pour moi le lien est avant tout personnel. Coimbra fait naître en moi une idée très particulière de la saudade. Non pas parce que j’aurais cherché à écrire une pièce « portugaise », mais parce que ma relation avec ce lieu m’a naturellement conduit vers une sonorité plus mélancolique. C’est peut-être précisément ainsi que le Portugal apparaît dans ma musique : non comme un langage que je cherche délibérément, mais comme quelque chose qui est déjà là avant même que je commence à écrire.

La Chronique : light / beyond est votre cinquième album en leader. Lorsque vous réécoutez aujourd’hui Ventos, Those Who Stay, Na Casa da Nuvem ou Resilience, qu’entendez-vous du musicien que vous étiez alors ? Y a-t-il des choses que vous ne joueriez ou n’écririez plus de la même manière aujourd’hui ?

Cícero Lee : Lorsque je réécoute ces disques, j’entends avant tout différents moments de ma vie musicale. Et je n’ai aucune envie de les corriger rétrospectivement. Bien sûr, aujourd’hui, j’écrirais ou je jouerais beaucoup de choses différemment. C’est inévitable. Notre rapport à l’instrument, à la composition, au temps et même à ce que nous considérons comme essentiel dans une musique évolue. Peut-être qu’aujourd’hui j’écris moins, au sens où je ressens moins le besoin de déterminer à l’avance tout ce qui doit se produire. J’ai davantage confiance dans la capacité d’une idée à prendre une autre dimension lorsqu’elle passe entre les mains des musiciens mais je trouve intéressant que les disques conservent ces différences. Ventos, Those Who Stay, Na Casa da Nuvem, Resilience et maintenant light / beyond ne sont pas des tentatives successives pour parvenir à une version « correcte » de la même musique. Ce sont des photographies de moments différents. Curieusement, j’aime écouter mes propres albums. Je ne suis pas fasciné par le travail que j’ai réalisé dans le passé, mais lorsque je prends le temps de les réécouter, j’y découvre presque toujours quelque chose de nouveau surtout dans ce que les musiciens ont joué. C’est une habitude que j’ai, écouter les disques de nombreuses fois, bien connaître la musique et continuer malgré tout à y découvrir de nouveaux détails.

La Chronique :  Et maintenant ? Est-ce que light / beyond représente encore pleinement votre musique actuelle ou êtes-vous déjà ailleurs ? Travaillez-vous sur un prochain album et, si oui, pouvez-vous nous dire dans quelle direction il pourrait aller : même quartet, nouvelle formation, nouvelles compositions, ou peut-être une envie de rompre avec ce que vous venez de faire ?

Cícero Lee : light / beyond représente très clairement l’endroit où je me situe musicalement aujourd’hui, mais, au risque de tomber dans un cliché, un disque commence presque à appartenir au passé au moment même où il est terminé. Pour l’instant, je ne ressens pas le besoin de définir déjà un prochain album comme un projet fermé. Je reste très intéressé par ce langage et, surtout, par la relation entre ces musiciens. Il reste encore beaucoup de territoire à explorer avec cette formation et ce répertoire. En même temps, je ne ressens pas non plus le besoin de décider à l’avance qu’un prochain travail devra reprendre ce quartet ou, au contraire, rompre avec lui. En général, la direction suivante apparaît à travers la musique elle-même. Une composition en entraîne une autre, certaines idées commencent à revenir, de nouvelles questions apparaissent et, à un moment donné, on se rend compte qu’un nouveau corpus de travail est en train de prendre forme.

Je vois donc light / beyond moins comme un point d’arrivée que comme la continuation d’un parcours. Et c’est probablement cette idée de mouvement que je souhaite avant tout préserver. Il est désormais temps d’emmener cette musique sur scène et d’explorer les nouveaux horizons qu’ouvre ce répertoire.

Propos recueillis par Pierre Salles

Crédit Photos : Carla Mota / Aimablement fournis par Cícero Lee

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