fête des mères-Adèle Royné

« Fête des mères», diptyque familial : quand la famille se déchire en riant

fête des mères-Adèle Royné

La-chronique.fr – 3 Octobre 2026

Une cuisine rouge vif, presque criarde, trois enfants réunis dans la maison familiale et une mère que tout le monde attend. Le décor est posé, au sens propre comme au figuré, et il ne faudra pas longtemps pour comprendre que cette fête des mères risque fort de tourner au règlement de comptes. Pourtant, Adèle Royné et Vincent Gardet choisissent d’abord d’en rire, franchement parfois, plus jaune à d’autres moments, en laissant peu à peu les blessures se glisser entre deux éclats de rire.

Louise revient dans la maison maternelle après trois années d’absence. Ancienne étudiante en mathématiques devenue humoriste, elle ne parle plus à sa mère depuis qu’elle l’a prise pour cible dans l’un de ses sketches. Elle retrouve ses deux frères, Gabriel et Ziggy, ainsi qu’Arthur et Florence, mais la mère, justement, tarde à apparaître. Plus son absence se prolonge, plus elle prend de la place et fait remonter ce que chacun aurait sans doute préféré laisser enfoui.

Cette cuisine rouge est alors bien plus qu’un simple décor. On s’y croise, on entre, on sort, on boit beaucoup, on parle encore davantage et, surtout, chacun tente d’exister au milieu des autres. Le spectacle prend parfois des allures de boulevard avec ses mouvements incessants, ses situations qui dérapent et cette façon de faire surgir le rire au moment où on ne l’attend plus. La filiation est assumée puisque Royné et Gardet citent notamment Labiche et Feydeau parmi leurs références, mais aussi Fleabag et The Bear. Le boulevard n’est pourtant qu’une porte d’entrée. Derrière l’agitation se dessine une famille cabossée, marquée par une mère dont l’emprise semble avoir laissé chez chacun des traces différentes. C’est sans doute là que le texte est le plus malin : il ne s’installe jamais très longtemps dans un registre et peut passer d’une franche rigolade à quelque chose de beaucoup plus noir sans perdre son naturel. Les rebondissements arrivent régulièrement, déplacent ce que l’on croyait avoir compris et nourrissent une intrigue qui sait garder quelques surprises en réserve.

La matière dans laquelle puise Adèle Royné est personnelle. Issue elle-même d’une famille de quatre enfants, elle explique avoir voulu écrire sur la fratrie et sur cette période particulière où l’on est devenu adulte sans avoir complètement cessé d’être un enfant. Elle le confirme encore dans un entretien publié au moment de la création du diptyque, où elle évoque son envie de porter sur scène le brouhaha d’une famille nombreuse et son intérêt pour les relations entre frères et sœurs autour de la trentaine. Coécrit avec Vincent Gardet, Fête des mères part ainsi d’un terrain familier pour en faire du théâtre, avec ce que l’écriture ajoute forcément de distance, de jeu et de fiction.

La première partie connaît malgré tout quelques trous d’air. Les comédiens se donnent à fond, parfois avec une énergie presque débordante, mais certaines scènes s’étirent et la mécanique perd ponctuellement de sa vivacité. La réserve reste légère, car l’intrigue continue de tenir et les acteurs ne lâchent jamais leurs personnages, mais quelques resserrements auraient sans doute permis à ce premier volet de conserver jusqu’au bout l’élan de ses meilleurs moments.

Après l’entracte, cinq années ont passé. Le changement se voit avant même qu’un mot soit prononcé : au rouge vif succède un bleu pastel et le décor, moins directement représentatif, semble s’être lui aussi éloigné de la maison maternelle. Louise doit maintenant se marier et la famille se retrouve autour d’elle. Les vies ont bougé, les couples également, chacun a avancé comme il a pu, mais il suffit évidemment que la fratrie soit de nouveau réunie pour que certaines habitudes reviennent à une vitesse étonnante.

Cette deuxième partie respire davantage. Plus légère, plus rapide, elle profite aussi de tout ce que le premier volet a installé : nous connaissons désormais les personnages, leurs failles, leurs rapports de force et leurs façons de se protéger, si bien qu’un regard ou une réaction suffit parfois à faire comprendre ce qui se joue. L’intrigue gagne en fluidité, les rebondissements s’enchaînent avec davantage d’évidence et la comédie romantique qui se dessine autour du mariage se dérègle rapidement sous l’effet de cette famille décidément incapable de faire les choses simplement.

Le choix du diptyque prend alors tout son sens. Cinq années ont passé, assez pour modifier profondément une existence mais manifestement pas assez pour effacer la place que chacun occupait dans la famille. On peut partir, aimer autrement, se séparer, revenir ou décider de se marier ; face à un frère ou une sœur, quelques secondes suffisent parfois pour retrouver celui ou celle que l’on était des années auparavant. C’est dans cet aller-retour entre ce qui change et ce qui résiste que le spectacle trouve une part de sa justesse.

Adèle Royné joue elle-même au milieu de Joaquim Fossi, Elsa Guedj, Aubin Hernandez, Florence Janas et Cyril Metzger, avec Guillaume Vincent à la collaboration artistique. Tous se donnent sans compter, mais sans chercher à tirer individuellement la couverture à eux, et c’est bien la troupe qui finit par devenir le moteur du spectacle. Les excès des uns répondent aux silences des autres, les personnages se coupent, se cherchent, se ratent puis se retrouvent, donnant à cette famille suffisamment de désordre pour qu’on finisse presque par croire qu’elle existe vraiment.

Au milieu de ce joyeux désordre familial affleurent des sujets beaucoup moins légers : l’homosexualité, l’alcoolisme, la mythomanie, la fidélité dans le couple ou encore la remise en question du mariage d’amour. Le texte ne cherche pas à les traiter les uns après les autres mais les laisse surgir au fil des personnages et de leurs histoires. Certains propos peuvent surprendre, voire déranger, mais ils appartiennent à ces êtres souvent excessifs et contradictoires et trouvent ainsi naturellement leur place dans le tumulte familial.

Les quelques longueurs ressenties dans le premier volet ne pèsent finalement pas très lourd face au plaisir pris devant l’ensemble, d’autant que la seconde partie retrouve une vitesse et une légèreté qui lui vont particulièrement bien. Avec son humour noir, ses rebondissements, une intrigue pleine de malice et des comédiens qui s’engagent sans compter, Fête des mères, diptyque familial, réussit à faire beaucoup rire avec ce qui, au fond, ne l’est pas toujours. Un excellent spectacle porté par un texte particulièrement malin.

Pierre Salles

Photos : © Thibault Camus

REPÈRES DU SPECTACLE
Nom
: Fête des mères, diptyque familial
Texte : Vincent Gardet et Adèle Royné
Spectacle et mise en scène : Adèle Royné
Collaboration artistique : Guillaume Vincent
Avec : Joaquim Fossi, Elsa Guedj, Aubin Hernandez, Florence Janas, Cyril Metzger et Adèle Royné
Lumières : César Godefroy
Costumes : Lucie Ben Bâta
Collaboration à la scénographie : Noa Gimenez
Régie générale et lumière : Léo Delorme
Régie plateau : Andréa Millerand
Production : Cie MidiMinuit
Création du diptyque : 1er octobre 2026, Théâtre d’Arles

Prochaines dates :
6 octobre 2026 – Théâtre des Bernardines – Marseille – 20 h
7 octobre 2026 – Théâtre des Bernardines – Marseille – 19 h
8 octobre 2026 – Théâtre des Bernardines – Marseille – 20 h
9 octobre 2026 – Théâtre des Bernardines – Marseille – 20 h
10 octobre 2026 – Théâtre des Bernardines – Marseille – 20 h
12 et 13 octobre 2026 – Théâtre des Salins – Martigues – 20 h 30
14 et 15 octobre 2026 – Théâtre du Jeu de Paume – Aix-en-Provence – 20 h

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