Ô de mon Chéri sings Anita O'Day

Ô de mon Chéri sings Anita O’Day : trouver sa propre voix derrière l’hommage

Ô de mon Chéri sings Anita O'Day

La-chronique.fr – 28 Septembre 2026

Anita O’Day n’était pas une chanteuse facile à suivre. Son phrasé, son rapport au rythme, cette façon de déplacer les mots et de faire de sa voix un instrument parmi les autres rendent immédiatement reconnaissable celle qui fut l’une des grandes personnalités du jazz vocal américain. Ô de mon Chéri aurait pu chercher à retrouver ce son et cette époque mais elle a préféré, pour notre plus grand bonheur, prendre appui sur eux pour aller vers son propre univers.

Sorti le 25 septembre 2026, Ô de mon Chéri sings Anita O’Day rassemble dix titres en un peu moins de quarante minutes et marque une évolution sensible dans son parcours. Après So in Love et Love for Sale, son répertoire, jusque-là largement nourri du jazz et du swing des années 1920 et 1930, avance de quelques décennies à la rencontre d’une artiste qu’elle écoute depuis longtemps et dont elle avait déjà chanté certains morceaux.

On aurait pu craindre un disque un peu trop sage, joliment rétro, avec standards et cuivres bien en place mais quelques minutes suffisent pour écarter cette impression. Ça bouge, ça respire, parfois ça court très vite et, surtout, les musiciens ont de la place.

« Them There Eyes » ouvre l’album tambour battant. Le tempo est redoutable, les mots déboulent et Ô de mon Chéri doit faire tenir le texte dans un espace qui paraît parfois minuscule. Pourtant, dans ce mouchoir de poche, rien ne donne vraiment l’impression de courir après la musique., elle joue avec elle, et lorsque les mots cèdent la place au scat, la voix rejoint naturellement les instruments et c’est sans doute ce que le disque retient de plus précieux chez Anita O’Day : cette manière de chanter depuis l’intérieur de l’orchestre. Pas question pour autant d’en rechercher le timbre ou d’en copier les inflexions, Ô de mon Chéri possède sa propre voix, plus claire, et une façon de raconter qui lui appartient et le reste de l’album le confirme rapidement, car tout ne se joue pas dans la vitesse. « Angel Eyes » installe une atmosphère beaucoup plus sombre, presque nocturne, où les silences comptent soudain autant que les notes. Ailleurs, les couleurs latines apportent une chaleur différente, avant qu’un morceau plus enlevé ne remette tout le monde en mouvement.

Cette alternance fait beaucoup pour le plaisir d’écoute. Le disque swingue sans éprouver le besoin de le rappeler à chaque mesure et les arrangements de Jean-Baptiste Bridon sont pour beaucoup dans cette sensation. Guitare, contrebasse et batterie sont rejointes par trompette, trombone et saxophone ou clarinette, et ces six musiciens autour d’une chanteuse peuvent parfois donner l’impression d’être bien plus nombreux. Les vents y sont évidemment pour beaucoup. Ils entourent la voix, mais savent aussi lui répondre ou s’en éloigner, puissamment mais sans jamais écraser la voix, même quand les timbres se mélangent, tandis que les solos circulent entre les différents pupitres, la guitare et la contrebasse. On passe ainsi d’un son ample, presque celui d’un petit big band, à quelque chose de beaucoup plus intime sans sentir la mécanique de l’arrangement.

Jean-Baptiste Bridon prend aussi ses distances avec certaines versions d’Anita O’Day. « All of You » et « Get Out of Town », qu’elle chantait rapidement, sont ici ralentis et cette simple inflexion, ce simple déplacement change beaucoup de choses : davantage d’air apparaît entre les phrases et l’on entend mieux les couleurs de l’ensemble, les réponses des vents et tout ce qui se passe autour de la voix. C’est dans ces moments que le disque trouve peut-être son ton le plus personnel. On sait d’où viennent les chansons, mais elles ne semblent plus appartenir à une époque précise.

Ô de mon Chéri parle d’une dimension cinématographique apparue au fil des arrangements de Bridon et, une fois le disque écouté dans son ensemble, on comprend assez bien ce qu’elle veut dire. Les morceaux évoluent souvent par petites transformations : un cuivre apparaît derrière une phrase, l’orchestre prend de l’ampleur, se retire presque entièrement puis laisse passer un solo avant de revenir sous une autre forme. Il y a aussi quelque chose de théâtral dans sa manière de chanter. Cela tient parfois à peu de chose, une phrase légèrement retenue, un mot presque parlé ou un silence un peu plus long. Sur « Angel Eyes », par exemple, le petit « Excuse me » lancé avant la dernière phrase suffit à changer momentanément la chanteuse en personnage. Cette théâtralité ne vient pas d’Anita O’Day et c’est justement ce qui la rend intéressante. Elle appartient depuis longtemps à l’univers d’Ô de mon Chéri, à son goût du glamour, de l’image et de la scène. L’album n’essaie donc pas de reconstituer les années 40 ou 50 ; il emprunte à cette musique ce dont il a besoin et laisse le reste vivre au présent.

Le dernier morceau en donne une belle illustration. Ô de mon Chéri tenait particulièrement à « Malagueña » et souhaitait y faire surgir « The Peanut Vendor » avant de revenir au thème initial. À l’écoute, le morceau semble ainsi changer de décor en cours de route puis retrouver son point de départ, la voix, elle aussi, se transforme. Il ne s’agit pas ici de scat : les mots s’effacent avec élégance au profit d’un chant beaucoup plus lyrique, presque opératique par instants, où le souffle, les attaques et la couleur prennent le relais.

Le contraste avec « Them There Eyes » est assez beau. Au début du disque, le chant doit se glisser à toute vitesse entre les mots et le rythme ; à la fin, il n’a presque plus de mots auxquels se raccrocher. Deux difficultés très différentes qui racontent, sans qu’il soit nécessaire d’en faire davantage, ce que cette rencontre avec le répertoire d’Anita O’Day a pu demander comme travail.

Au fil des écoutes, on finit d’ailleurs par moins comparer les deux chanteuses. Anita O’Day reste bien sûr présente, parfois jusque dans certains placements ou certaines intentions, mais le son du septet, les arrangements de Bridon et la personnalité d’Ô de mon Chéri prennent progressivement le dessus et c’est plutôt une bonne nouvelle pour un disque qui porte son nom, on y retrouve le goût du swing, la liberté rythmique et cette idée très jazz d’une voix qui dialogue avec les instruments, mais aussi quelque chose qui appartient désormais pleinement à Ô de mon Chéri : une façon de faire circuler la musique entre élégance et fantaisie, des arrangements qui aiment changer de perspective et une chanteuse dont le plaisir de raconter s’entend presque autant que celui de chanter.

Le disque donne envie de retourner écouter Anita O’Day, ce qui n’est déjà pas rien. Mais il ne laisse pas l’impression d’avoir passé quarante minutes à regarder dans le rétroviseur et à la dernière note de « Malagueña », c’est bien l’univers artistique d’Ô de mon Chéri, du travail de Jean-Baptiste Bridon et de ses musiciens qui reste en tête.

Pierre Salles

pour aller plus loin : Lire l’interview d’Ô de mon Chéri

Photo : Jules DESPRETZ

REPÈRES DE L’ALBUM
Album
: Ô de mon Chéri sings Anita O’Day
Chant et direction artistique : Ô de mon Chéri
Guitare : Simone Magliozzi
Contrebasse : Josselin Prud’hom
Batterie : Francesco Marzetti
Trompette : Jean-Baptiste Bridon
Trombone : Edouard Wallyn
Saxophone ténor / clarinette : Matthieu Vernhes
Arrangements et direction musicale : Jean-Baptiste Bridon
Genre : jazz vocal
Sortie : 25 septembre 2026
Label : V SHOW
Formats : numérique, CD et vinyle

Partager cet article