Ô de mon Chéri : sings Anita O’Day

Rencontre avec Ô de mon Chéri : « Anita O’Day m’a poussée hors de ma zone de confort »

Ô de mon Chéri : sings Anita O’Day

La-chronique.fr – 29 Septembre 2026

Avec Ô de mon Chéri sings Anita O’Day, la chanteuse Ô de mon Chéri poursuit un chemin commencé bien avant cet album. Chanteuse de jazz, mais aussi artiste attachée à la scène, à l’image et à cette part de jeu qui permet aux standards de ne jamais rester figés dans leur époque, elle a construit avec Ô de mon Chéri un univers où le swing, l’élégance et une certaine théâtralité se rencontrent naturellement.

Anita O’Day l’accompagne depuis longtemps. Découverte lorsque Ô de mon Chéri vivait à Barcelone, la chanteuse américaine l’a d’abord fascinée par sa liberté, son humour et surtout cette façon très personnelle de jouer avec le rythme jusqu’à faire de la voix un instrument au milieu des autres. Après avoir déjà croisé son répertoire, notamment avec « An Occasional Man », l’envie d’aller plus loin s’est progressivement imposée.

Pour ce troisième album, Ô de mon Chéri s’est entourée de Jean-Baptiste Bridon, dont les arrangements et le travail autour de trois vents ont profondément façonné la couleur du disque. Il ne s’agissait pas de reproduire Anita O’Day ni de reconstituer le jazz d’une époque, mais de partir de cette liberté pour trouver un son et une manière de raconter qui appartiennent à Ô de mon Chéri.

Nous avons écouté et chroniqué cet album [Lire notre critique de Ô de mon Chéri sings Anita O’Day]. Restait à comprendre ce qui s’était joué derrière la musique : la rencontre d’Aude Taillandier avec Anita O’Day, le rôle de Jean-Baptiste Bridon, le travail sur le phrasé et le rythme, les choix parfois très éloignés des versions originales, mais aussi cette dimension visuelle et presque cinématographique qui traverse le projet.

Ô de mon Chéri nous parle de cette aventure

La Chronique : Pourquoi Anita O’Day ? Qu’avez-vous reconnu chez elle qui vous touche suffisamment pour lui consacrer tout un album, plutôt que de choisir quelques titres de son répertoire parmi d’autres standards ?

Ô de mon Chéri : Ma rencontre avec Anita O’Day remonte à l’époque où je vivais à Barcelone. J’y avais développé El Trío Chikiboom, un trio vocal féminin consacré au jazz et au swing des années 1930 et 1940. Nous chantions principalement a cappella, mais nous nous produisions aussi parfois avec un contrebassiste et un batteur. C’est justement ce contrebassiste qui m’a fait découvrir “Let Me Off Uptown”, qu’Anita O’Day avait enregistré avec Gene Krupa et Roy Eldridge au début des années 1940. J’avais immédiatement été interpellée par sa manière de chanter : il y avait déjà quelque chose de très libre, de drôle, presque insolent. J’ai ensuite découvert sa version de “An Occasional Man”, qui a été une étape importante pour moi. Je l’ai d’ailleurs enregistrée sur mon précédent album, Love for Sale.

J’adore Billie Holiday, Ella Fitzgerald, Sarah Vaughan ou Peggy Lee, mais Anita avait quelque chose de différent qui m’intriguait énormément. Elle possédait cette manière très « cheeky » d’interpréter un texte. Elle racontait réellement une histoire. Dans “An Occasional Man”, notamment, j’entendais une femme libre, désinvolte, sûre d’elle, avec beaucoup d’humour et une véritable personnalité.

Au fil des années, j’ai régulièrement retrouvé Anita sur mon chemin. Lorsqu’un musicien me proposait de travailler un standard comme “Beautiful Love” ou “Honeysuckle Rose”, par exemple, je découvrais sa version et j’étais chaque fois frappée par sa capacité à s’approprier complètement un morceau. Sa voix est immédiatement reconnaissable et il y a chez elle quelque chose qui me touche très instinctivement, que j’ai presque du mal à expliquer. C’est d’abord un vrai coup de cœur.

L’idée de lui consacrer un album est donc venue assez naturellement. Anita O’Day est une immense figure du jazz, mais elle reste à mon sens moins spontanément citée par le grand public que Billie Holiday, Ella Fitzgerald ou Sarah Vaughan. J’avais envie de creuser davantage son répertoire et son univers. Et paradoxalement, c’est une fois cette décision prise que je me suis véritablement plongée dans sa vie et que mon admiration s’est encore renforcée. J’ai découvert un parcours extrêmement mouvementé, parfois chaotique, mais aussi celui d’une femme qui a traversé énormément d’épreuves et qui a toujours conservé une relation viscérale à la musique. Surtout, j’ai découvert encore davantage la musicienne derrière la chanteuse : son rapport extraordinaire au rythme, sa façon de traiter sa voix presque comme un instrument et cette liberté qui caractérise son chant.

Avant cet album, je n’interprétais finalement que quelques morceaux associés à elle. Mon propre répertoire était même souvent plus ancien, très ancré dans les années 1920 et 1930. Consacrer tout un disque à Anita m’obligeait donc aussi à entrer dans une autre période et dans un autre langage musical. C’était précisément ce qui m’intéressait : ne pas simplement ajouter quelques chansons d’Anita O’Day à mon répertoire, mais entrer vraiment dans son univers pour voir ce que j’allais pouvoir en faire à mon tour.

La Chronique : Anita O’Day possédait un rapport très particulier au rythme : elle jouait avec le tempo, déplaçait les accents et utilisait volontiers sa voix comme un instrument. Est-ce cette liberté qui vous intéresse chez elle ? Comment avez-vous travaillé pour vous en inspirer sans chercher à reproduire son chant ?

Ô de mon Chéri : Oui, absolument. Ce rapport au rythme est même l’une des choses que j’ai découvertes plus profondément en travaillant sur cet album.

Anita O’Day racontait qu’une opération des amygdales subie dans son enfance avait affecté son appareil vocal et qu’elle ne possédait pas le vibrato que l’on associe traditionnellement à beaucoup de grandes chanteuses. Elle a développé un langage vocal extrêmement personnel, dans lequel le rythme, les accents, les déplacements et le phrasé prennent une place considérable. Sa relation avec la batterie me fascine également. Elle a travaillé pendant plus de trente ans avec le batteur John Poole, qui a été l’un de ses grands compagnons de route, et lorsqu’on l’écoute, on entend à quel point elle pense rythmiquement. Sa voix dialogue avec la batterie presque comme le ferait un autre instrument.

C’est évidemment quelque chose qui me parle parce que je chante du swing depuis 2007. Le swing et le rythme font donc partie de mon ADN musical. Mais je ne prétendrais pas avoir naturellement la même liberté rythmique qu’Anita O’Day, loin de là, et certains morceaux de cet album m’ont réellement obligée à repousser mes limites.

“Them There Eyes”, notamment, a été un véritable défi. Nous nous sommes inspirés de la version qu’elle avait enregistrée avec Oscar Peterson et nous avons choisi un tempo extrêmement rapide. À cette vitesse, la précision rythmique devient essentielle, aussi bien pour les musiciens que pour moi. Nous avons d’ailleurs fait le choix d’enregistrer l’ensemble de l’album au clic, afin de conserver une assise rythmique très précise tout au long du disque. Sur un morceau comme “Them There Eyes”, cette exigence prend une dimension supplémentaire : le texte lui-même devient presque une matière musicale, car l’endroit où l’on place une syllabe, une consonne, une respiration ou une attaque change complètement le mouvement de la phrase. Et dans ce travail, Francesco Marzetti, notre batteur, occupe évidemment une place essentielle. Francesco vient du jazz et son univers dépasse largement celui du swing rétro. C’est un musicien extrêmement polyvalent, avec une précision rythmique remarquable. Sur “Them There Eyes”, mais aussi sur l’ensemble du disque, il est en quelque sorte l’un de nos gardiens du temps : celui autour duquel tout le groupe peut s’ancrer. Cela me paraît d’autant plus important dans un projet consacré à Anita O’Day, chez qui le dialogue entre la voix et la batterie était si fondamental.

Je n’ai jamais cherché à reproduire la voix d’Anita O’Day. Ce serait d’ailleurs impossible : une voix est unique et nous avons des timbres très différents. En revanche, j’ai parfois choisi d’être extrêmement fidèle à son interprétation. Ces standards existaient bien avant qu’elle ne les chante et possèdent évidemment des paroles originales, mais Anita les modifiait parfois. Pour cet album, lorsque sa version comportait un changement de texte, j’ai volontairement choisi de chanter son texte plutôt que de revenir systématiquement aux paroles originales. Je suis même allée jusqu’à essayer de reproduire certaines petites particularités ou certains accidents de ses enregistrements : une consonne prononcée d’une certaine manière, un son qui apparaît presque involontairement, une respiration, une attaque particulière… Cela peut sembler être un détail, mais c’était pour moi une façon d’entrer dans son phrasé et de comprendre de l’intérieur comment elle construisait son interprétation. Et pour moi, qui chante en anglais sans être anglophone, cela représentait un travail supplémentaire : comprendre non seulement ce qu’elle chantait, mais comment elle faisait sonner les mots à l’intérieur du rythme.

C’est là que l’hommage devient intéressant à mes yeux : il ne s’agissait pas de devenir Anita O’Day, mais d’étudier son langage, parfois jusque dans ses plus petits détails, pour voir ensuite ce que je pouvais en faire avec ma propre voix. Cela a été un véritable défi, mais aussi une formidable leçon de jazz.

La Chronique : Vous présentez Ô de mon Chéri sings Anita O’Day comme une « réinterprétation personnelle » plutôt que comme un simple album hommage. Où placez-vous la frontière entre Anita O’Day et votre propre personnalité musicale ? À quel moment faut-il savoir s’éloigner du modèle pour faire véritablement sien un répertoire aussi identifié ?

Ô de mon Chéri : C’est probablement la question qui m’a le plus accompagnée, et parfois le plus tourmentée, pendant la réalisation de cet album. Je savais que je voulais consacrer mon prochain disque à Anita O’Day, j’en étais profondément convaincue, mais cette conviction s’accompagnait aussi de beaucoup de doutes. Pourquoi rendre hommage à une artiste avec laquelle je ne partage ni la nationalité, ni la langue maternelle, ni l’époque, ni le vécu, et avec laquelle je n’ai même pas la même voix ni exactement la même tessiture ? Pendant tout le processus, depuis le choix des morceaux jusqu’au travail avec les arrangements de Jean-Baptiste Bridon, je me suis régulièrement retrouvée face à cette contradiction : d’un côté, je voulais que l’on entende Anita O’Day, que l’hommage ait réellement un sens, de l’autre, je ne suis pas Anita O’Day et je devais laisser exister Ô de mon Chéri. Parce que, finalement, si l’on veut entendre Anita O’Day chanter Anita O’Day, autant écouter Anita O’Day ! 🙂

Toute la question était donc de trouver un point de rencontre entre nos deux univers : permettre à ceux qui connaissent Anita O’Day d’entrer dans le mien, et peut-être permettre à ceux qui connaissent Ô de mon Chéri mais pas Anita de découvrir son univers à travers moi.

Musicalement, cela nous a parfois conduits à prendre volontairement le contre-pied des versions qui nous servaient de point de départ. “All of You” ou “Get Out of Town”, par exemple, sont interprétées dans des tempos rapides chez Anita. Nous avons choisi d’en faire quelque chose de plus lent et de jouer également avec les registres et les couleurs d’une manière différente. Et, bien sûr, il a fallu adapter certaines tonalités à ma propre voix : j’ai essayé de rester proche des siennes lorsque cela avait un sens, mais l’objectif n’était certainement pas de forcer ma voix à devenir la sienne.

Très rapidement, à travers les premiers arrangements de Jean-Baptiste, une autre dimension s’est imposée : le cinéma. Nous nous sommes mis à entendre chaque morceau presque comme une scène. C’est devenu un fil rouge de l’album et, à mes yeux, l’un des endroits où Ô de mon Chéri s’éloigne véritablement du modèle.

Cette dimension est aussi liée à mon rapport à la scène. Ô de mon Chéri est un univers très visuel, théâtral et glamour, parfois proche du burlesque, nourri notamment par les années 1920 et l’imaginaire Gatsby. Anita O’Day avait évidemment une présence et un style extraordinaires, mais son identité artistique était avant tout celle d’une musicienne de jazz. Elle ne construisait pas son personnage autour de cette forme de spectaculaire. Chez moi, au contraire, le costume, la mise en scène et l’image font partie intégrante de la façon dont je raconte une chanson. Et là encore, j’ai voulu jouer avec cette frontière entre fidélité et réinterprétation. Pour l’une des tenues du projet, je suis partie d’une robe noire très identifiable portée par Anita O’Day sur une photographie où l’on n’en distingue essentiellement que le haut. Avec Perrine, ma créatrice, nous avons imaginé ce que pouvait devenir le reste de cette robe. Au cours de mes recherches, j’ai également repéré sur une autre photographie une paire de Lucite Springolators qu’elle portait : j’ai retrouvé un modèle vintage similaire et l’ai fait venir des États-Unis. Il y a donc jusque dans le costume une véritable recherche autour d’Anita. Mais ensuite arrive la robe rouge : beaucoup plus spectaculaire, plus glamour, plus théâtrale. Là, je ne cherche plus à imaginer ce qu’Anita aurait porté : c’est pleinement Ô de mon Chéri.

La frontière se trouve peut-être là : j’ai voulu conserver certaines choses très précises d’Anita, son phrasé, certains placements rythmiques, parfois même des particularités de texte ou d’interprétation, mais sans essayer de disparaître derrière elle. Ô de mon Chéri reste ce personnage qui raconte, qui joue, qui aime le glamour et qui cherche à faire voyager le public. Et surtout, aussi rétro que puisse être mon univers, je suis une femme de 2026. Je vis avec les préoccupations, les références et la sensibilité de mon époque. On peut aimer profondément le passé sans chercher à le reconstituer à l’identique. C’est probablement ce qui m’a finalement permis de dépasser mes doutes : comprendre que rendre hommage à Anita O’Day ne signifiait pas devenir Anita O’Day, mais créer un dialogue entre son époque, sa personnalité musicale et la mienne.

La Chronique : Jean-Baptiste Bridon occupe une place essentielle dans ce disque puisqu’il en signe l’ensemble des arrangements. Pourquoi lui ? Qu’est-ce qui, dans son écriture, sa culture musicale ou sa manière de penser les cuivres et l’orchestration vous paraissait particulièrement adapté à ce projet ? Et qu’a-t-il apporté au disque que vous n’aviez peut-être pas imaginé au départ ?

Ô de mon Chéri : J’ai rencontré Jean-Baptiste il y a un peu plus de quatre ans, lors d’une répétition pour une prestation événementielle. Il jouait du piano et de la trompette et j’ai tout de suite été impressionnée par son niveau, mais aussi par son éthique au travail. C’est quelqu’un d’extrêmement exigeant, proactif et ambitieux. Il y a eu très rapidement un véritable coup de cœur artistique et humain.

J’avais aussi entendu son travail pour son projet “Humans Palace Orchestra”, un big band de seize musiciens interpretant ses propres compositions. J’étais tombée amoureuse de plusieurs de ses titres. Voir quelqu’un capable d’écrire pour un tel effectif, de penser toutes ces voix instrumentales et de mener autant de musiciens m’avait évidemment convaincue qu’il avait toutes les qualités pour concevoir et diriger les arrangements de mon septet. Lorsque le projet autour d’Anita O’Day a commencé à prendre forme, il m’a donc semblé évident que je voulais travailler avec lui. Encore fallait-il le convaincre ! Son « oui » n’a pas été immédiat. Jean-Baptiste avait déjà beaucoup de projets et souhaitait également consacrer du temps à ses propres compositions et à un projet plus orienté vers la chanson française (Sonneur). Il savait surtout qu’un album comme celui-ci demanderait énormément de travail et, s’il acceptait de le faire, il voulait pouvoir le faire correctement. Ce qui m’intéressait aussi chez lui, c’est justement que sa culture musicale ne se limite pas au jazz. Il connaît parfaitement cet univers, le jazz traditionnel, la Nouvelle-Orléans, les cuivres, mais il travaille également dans la chanson française, la pop et avec des artistes aux univers très différents. Je ne voulais surtout pas quelqu’un qui chercherait simplement à reproduire les arrangements d’Anita O’Day. Cette ouverture était donc très importante. Lorsqu’il a finalement accepté, il a posé une condition qui a immédiatement changé l’échelle du projet : pour lui, il fallait trois vents, trompette, trombone et saxophone/clarinette. Autrement dit, il fallait passer au septet. Et évidemment, j’étais ravie ! C’est ainsi que cette formation est devenue la véritable identité sonore de l’album.

Ensuite, je lui ai donné une très grande liberté. Jean-Baptiste a eu carte blanche pour écrire l’ensemble des arrangements, même si je conservais évidemment mon regard et mes choix en tant que directrice artistique du projet. Il a également joué un rôle essentiel dans la constitution du groupe : il a choisi les vents ainsi que le batteur, tandis que je tenais à travailler avec Josselin à la contrebasse et Simone à la guitare. Et c’est Jean-Baptiste qui a véritablement dirigé musicalement les répétitions puis les séances d’enregistrement. Ce qu’il a apporté et que je n’avais pas forcément imaginé au départ, c’est surtout la dimension cinématographique du disque. Ce sont les premiers arrangements, notamment ceux de “All of You” et “Get Out of Town”, qui ont commencé à faire apparaître des images dans ma tête. J’entendais presque des scènes, des personnages, des mouvements. Cela m’a immédiatement donné envie d’aller beaucoup plus loin dans les clips, la danse et la mise en scène. À certains moments, j’imaginais presque Broadway, Bob Fosse… L’album a commencé à devenir quelque chose que je voulais non seulement faire entendre, mais également faire voir.

Jean-Baptiste a aussi cette capacité à aller à l’essentiel. Il aime que les morceaux restent relativement courts, construits, impactants, que chaque élément ait une fonction. Dans son écriture, Jean-Baptiste a justement cherché à éviter le copier-coller ou la reconstitution. Son intention était de créer quelque chose d’« honnête, singulier et ancré dans son époque », en gardant Anita O’Day comme point de départ sans multiplier les références. Une écriture qui, selon ses propres mots, a surtout demandé « du temps et de la patience ». C’est exactement ce que je souhaitais pour cet album : respecter profondément cette musique tout en lui donnant notre propre identité.

La Chronique : Comment avez-vous concrètement travaillé ensemble ? Les arrangements sont-ils nés à partir d’idées très précises que vous lui aviez soumises, ou Jean-Baptiste Bridon disposait-il d’une grande liberté ? Certaines de ses propositions vous ont-elles amenée à modifier votre propre interprétation, votre phrasé ou votre manière d’aborder un morceau ?

Ô de mon Chéri : Jean-Baptiste disposait d’une très grande liberté, mais notre travail était vraiment un aller-retour permanent entre sa proposition d’arrangeur et ma direction artistique. Le processus commençait par le choix des morceaux. Je lui ai envoyé énormément de chansons interprétées par Anita O’Day et il en a refusé beaucoup ! 🙂 Il fallait qu’un morceau lui donne envie d’écrire, qu’il sente qu’il avait quelque chose à en faire. Pour certains titres, je lui laissais ensuite carte blanche, pour d’autres, j’arrivais avec une idée beaucoup plus précise. “Malagueña” en est probablement l’exemple le plus extrême. Je me suis battue bec et ongles pour qu’elle figure sur l’album et je voulais absolument y intégrer “The Peanut Vendor” sous forme de mash-up. J’avais aussi une idée très précise de l’introduction, que j’imaginais comme une entrée de diva et je tenais à ce qu’après le passage par “The Peanut Vendor”, la fin revienne à “Malagueña”.

À l’inverse, sur d’autres morceaux, la proposition musicale venait essentiellement de Jean-Baptiste. Il y avait donc réellement les deux méthodes. Une fois le morceau choisi, Jean-Baptiste écrivait intégralement les partitions de chaque instrument. Cela impliquait d’ailleurs de travailler avec des musiciens qui soient d’excellents lecteurs. Moi, en revanche, je ne travaille pas à partir d’une partition. Pour me permettre de préparer les morceaux, il me fabriquait donc des maquettes MIDI avec les différentes parties instrumentales, avec des sons parfois absolument épouvantables ! Il m’est arrivé d’écouter une première maquette en me demandant : « Mon Dieu, mais qu’est-ce que cela va donner ? »

De mon côté, je préparais alors mon interprétation en naviguant constamment entre deux matières : l’enregistrement d’Anita O’Day, pour étudier son phrasé, le texte, les placements et son intention, et la maquette de Jean-Baptiste, pour comprendre la nouvelle architecture du morceau. Et puis arrivait la répétition avec les six musiciens. C’est là que la magie opérait réellement ! “Get Out of Town” en est sans doute le meilleur exemple. C’est une chanson de Cole Porter datant de 1938, mais l’arrangement de Jean-Baptiste m’a fait redécouvrir le morceau. Lors de la première répétition, j’ai véritablement pris la mesure de sa dimension émotionnelle et cinématographique. Cet arrangement me touche encore aujourd’hui au point de pouvoir m’émouvoir aux larmes, et plusieurs musiciens du groupe considèrent également ce morceau comme l’un des plus beaux du disque. C’est d’ailleurs en découvrant en répétition “Get Out of Town” et “All of You”, parmi les premiers arrangements, que j’ai compris qu’un langage cinématographique était en train de naître. À partir de là, j’ai demandé à Jean-Baptiste de pousser cette direction sur la suite. Je voulais que chaque morceau provoque des images et qu’on puisse presque imaginer une scène de film en l’écoutant.

Son écriture m’a également obligée à déplacer ma propre voix. Mon répertoire habituel est très marqué par les années 1920 et 1930. Certaines esthétiques vocales de cette période peuvent être plus nasales et j’utilise moi-même cette effet lorsque je chante ce répertoire. Avec cet album, je suis allée davantage chercher mes médiums et mes graves, une autre densité et une autre manière de poser ma voix. Cela correspond aussi au déplacement historique du projet. Anita O’Day s’est révélée avec les big bands dans les années 1940 avant de développer une importante carrière solo, notamment à travers ses albums des années 1950 et 1960. Nous nous éloignions donc de mon terrain habituel des années 1920-30 pour aller vers des couleurs davantage 1940-50, avec cette présence très importante de la batterie et des vents et, par moments, cette sensation de mini-big band.

Il a aussi fallu trouver les tonalités qui correspondent réellement à ma voix. Nous avons essayé, lorsque cela fonctionnait, de rester proches de celles d’Anita, mais certaines propositions m’amenaient dans des zones plus graves que celles que j’utilise habituellement. Parfois nous avons adapté l’arrangement, parfois, au contraire, j’ai choisi d’aller chercher cette nouvelle couleur dans ma voix. C’est précisément ce que j’aime dans un véritable travail d’arrangement : la musique s’adapte à l’interprète, mais l’interprète accepte aussi d’être transformée par la musique. Finalement, nous travaillions beaucoup chacun de notre côté avant de nous retrouver : Jean-Baptiste avec l’écriture, moi avec le texte et l’interprétation, les musiciens avec leurs partitions. Et c’est lors des répétitions que toutes ces pièces séparées devenaient réellement un morceau. C’est là que nous pouvions écouter, ajuster, discuter et parfois changer certaines choses. L’album s’est construit dans cet équilibre entre la liberté d’écriture de Jean-Baptiste et une direction artistique très précise que nous avons affinée ensemble.

La Chronique : Le choix du septet donne une place importante aux trois vents — trompette, trombone, saxophone/clarinette — et au dialogue qu’ils entretiennent avec votre voix. Comment avez-vous pensé cette relation ? Cherchiez-vous notamment à retrouver quelque chose de l’énergie d’un big band avec un effectif beaucoup plus resserré ? Et votre voix devient-elle parfois elle-même un instrument au sein de cet ensemble ?

Ô de mon Chéri : Oui, absolument, et c’était complètement volontaire ! J’ai un véritable amour pour les instruments à vent et ils occupaient déjà une place particulière dans mon univers avant cet album. Sur mon précédent disque, Love for Sale, je m’amusais déjà à imiter vocalement la trompette ou le trombone, notamment sur “Swing for Sale” et “Diga Diga Doo”. C’est devenu une sorte de petite signature que j’utilise également sur scène. J’aime beaucoup le contraste que cela crée avec le personnage d’Ô de mon Chéri : une femme très apprêtée, très sophistiquée, et qui soudain se transforme physiquement et vocalement pour devenir presque une trompette ou un trombone vivant ! 🙂 Cela surprend généralement le public et j’adore ce moment de rupture.

J’avais donc dit très tôt à Jean-Baptiste que je voulais absolument retrouver cela dans ce nouvel album. Sur “Them There Eyes”, il y a notamment un passage de scat où ma voix vient véritablement se mêler aux vents. À cet instant, je ne me considère plus tellement comme « la chanteuse accompagnée par les musiciens » : je deviens une voix instrumentale supplémentaire à l’intérieur de l’ensemble. “Malagueña” pousse encore plus loin cette idée puisqu’il n’y a plus de texte : ma voix y est utilisée comme un instrument à part entière et dialogue directement avec les vents. Ce sont d’ailleurs deux des morceaux les plus exigeants vocalement du disque.

Plus généralement, je ne voulais surtout pas concevoir ce septet comme une chanteuse placée devant six musiciens qui l’accompagnent. Je voulais réellement entendre un groupe. C’était important pour moi que chacun puisse avoir son moment de lumière : il y a des solos de trompette, de trombone, de saxophone ou de clarinette, mais aussi de guitare et de contrebasse. Chacun doit pouvoir exister avec sa personnalité musicale propre. C’est aussi ce qui permet de retrouver quelque chose de l’énergie d’un big band avec seulement six musiciens. Avec trois vents, une section rythmique complète et une écriture suffisamment dense, Jean-Baptiste peut créer cette sensation de masse orchestrale, puis soudain laisser de l’espace à une seule voix ou à un seul instrument. J’aime énormément ce jeu entre la puissance collective et les individualités.

La Chronique : Vous avez retenu dix morceaux associés au répertoire d’Anita O’Day. Comment s’est faite cette sélection ? Y a-t-il un titre qui vous a particulièrement résisté, surpris ou obligée à sortir de votre zone de confort ?

Ô de mon Chéri : La sélection s’est faite à deux. J’ai d’abord effectué une très large présélection dans le répertoire d’Anita O’Day, puis je l’ai soumise à Jean-Baptiste. Il fallait ensuite que lui-même se sente inspiré par chaque morceau et qu’il ait envie d’écrire quelque chose à partir de cette matière. Certains titres ont été des évidences pour lui, comme “Angel Eyes”, “Them There Eyes”, “Get Out of Town” ou « All of You”. Pour d’autres, j’ai dû batailler davantage ! 🙂

Je tenais aussi à conserver certaines couleurs qui ne soient pas exclusivement celles du swing. Il y a notamment deux morceaux aux influences latines, “The Lady in Red” et “Malagueña”. C’est une couleur qui existait déjà dans mon propre répertoire et qui me semblait également intéressante historiquement : de nombreux artistes américains de jazz ont exploré les répertoires et les sonorités d’Amérique latine au milieu du XXe siècle, parfois jusqu’à leur consacrer des albums entiers. Je trouvais important que cette ouverture existe aussi dans notre disque.

Mais les deux morceaux qui m’ont véritablement sortie de ma zone de confort sont “Them There Eyes” et “Malagueña”, pour des raisons complètement différentes. “Them There Eyes” est extrêmement rapide. Le premier couplet, notamment, demande une précision redoutable pour réussir à faire entrer tout le texte dans le rythme sans perdre l’articulation ni le swing. Nous avons même débattu au sein du groupe de la possibilité de ralentir le tempo, avant de décider finalement de le conserver. C’était difficile, mais précisément parce que cette vitesse fait partie de l’identité que nous voulions donner au morceau.

“Malagueña”, à l’inverse, m’a confrontée à quelque chose que je n’avais pratiquement jamais fait. Il n’y a pas de texte auquel me raccrocher et il ne s’agit pas non plus véritablement de scat. La voix est utilisée d’une manière beaucoup plus lyrique, presque opératique par moments. Or je ne lis pas la musique : apprendre une partie vocale de cette nature sans pouvoir m’appuyer sur des paroles était donc une expérience totalement nouvelle pour moi. Le morceau nous emmène également dans un univers radicalement différent. Avec “Malagueña”, puis le passage vers “The Peanut Vendor,” on quitte le terrain du swing pour entrer dans quelque chose de beaucoup plus latin, théâtral et presque péplum dans mon imaginaire. C’est aussi pour cela que je me suis tellement battue pour qu’il soit sur le disque. Et finalement, ces deux difficultés sont devenues les deux extrémités de l’album. J’ai moi-même choisi l’ordre des dix morceaux, parce que je voulais que la succession des titres raconte quelque chose. Il était très important pour moi que “Them There Eyes” ouvre le disque et que “Malagueña” le referme.

“Them There Eyes” représente en quelque sorte mon point de départ : le swing, une musique que je chante depuis de nombreuses années et qui fait directement le lien avec mon précédent album et avec l’univers que le public connaît déjà d’Ô de mon Chéri. “Malagueña », en revanche, ouvre une porte. Elle est plus difficile à définir, mélange plusieurs langages et m’emmène vers un territoire que je n’avais encore jamais vraiment exploré. Je ne sais pas encore si ce territoire représente la suite, mais j’aimais justement l’idée de terminer le disque sur cette incertitude : on sait d’où l’on vient, mais pas nécessairement où l’on va.

La Chronique : L’univers d’Ô de mon Chéri possède également une identité visuelle très affirmée, inspirée des années 1940 et 1950, jusque dans les clips, la pochette et la conception scénique. Comment éviter que cette esthétique ne devienne une simple reconstitution nostalgique ? Qu’est-ce qui, musicalement ou artistiquement, appartient pleinement à votre époque dans ce projet ?

Ô de mon Chéri : C’est une question qui a traversé tout le projet, et qui dépasse même cet album.Elle fait partie de mon travail depuis longtemps : jusqu’où peut-on aimer, utiliser et célébrer une époque sans chercher à la reconstituer ? Dans certains aspects du projet, j’ai pourtant volontairement poussé très loin la fidélité esthétique. Je savais par exemple dès le départ que je voulais, pour la première fois, sortir cet album en vinyle. Je voulais que l’objet lui-même puisse provoquer une forme de voyage dans le temps, comme si l’on découvrait un disque oublié dans la collection de sa grand-mère. Pour le verso, je suis partie directement d’une pochette de disque d’Anita O’Day. Avec ma graphiste, Lilli Lacombe, nous en avons repris les codes : le fond beige, la typographie, la disposition des informations, jusqu’à la manière de présenter les musiciens. Là, j’assume totalement la nostalgie : je voulais que l’objet puisse presque donner l’impression d’avoir été fabriqué à une autre époque. C’était également l’idée de la pochette. Je tenais à ce qu’elle soit illustrée et non simplement photographique. J’ai donc fait appel à Sascha Kommer, pianiste de jazz et de swing traditionnel mais également illustrateur, dont j’aimais beaucoup le travail réalisé à la main pour des disques et des affiches. Je voulais retrouver quelque chose des pochettes peintes et illustrées que l’on pouvait rencontrer au milieu du XXe siècle.

Cette recherche est parfois allée très loin dans le détail. Comme je l’évoquais précédemment, j’ai par exemple fait recréer une robe noire à partir d’une photographie d’Anita O’Day et retrouvé aux États-Unis un modèle vintage similaire des Lucite Springolators qu’elle portait sur une autre image. Mais ce qui m’intéresse n’est pas de reproduire ensuite chaque détail à l’identique. Je peux partir d’un élément historiquement très précis, me l’approprier, le mélanger à d’autres influences et finalement créer une image nouvelle. C’est exactement le même principe que pour la musique : la fidélité au passé constitue un point de départ, pas une destination.

Une expression que j’aime beaucoup résume assez bien aussi ma position : « Vintage style, not vintage values. ». J’aime profondément les vêtements, la musique, les objets, le cinéma et l’imaginaire de ces époques, mais je suis une femme de 2026, avec les libertés, les préoccupations et les valeurs de mon époque. Je n’idéalise absolument pas la société dans laquelle vivaient Anita O’Day et les musiciens de sa génération. J’adorerais probablement, comme dans Midnight in Paris, pouvoir remonter le temps et passer vingt-quatre heures dans le Paris d’autrefois… mais je voudrais ensuite rentrer chez moi ! 🙂 Cette question s’est d’ailleurs posée très concrètement au sein du groupe au moment d’enregistrer et de penser le son du disque. Nous avions des sensibilités différentes : certains musiciens, très attachés au swing traditionnel, étaient naturellement attirés par l’idée de retrouver au maximum les conditions et le son des enregistrements anciens, d’autres défendaient une approche plus contemporaine. C’était un débat très intéressant, parce qu’il résumait exactement la problématique de l’album.

Nous aurions pu chercher à recréer artificiellement les conditions d’un enregistrement d’époque, avec les musiciens réunis dans une même pièce et très peu de microphones. Nous avons fait un autre choix. Nous avons enregistré avec les possibilités d’un studio contemporain, les musiciens jouant simultanément mais dans des espaces séparés, et Jean-Baptiste et moi avons finalement décidé d’assumer le fait que ce disque était enregistré aujourd’hui. Il est destiné au vinyle, certes, mais aussi aux plateformes numériques, à YouTube, aux réseaux sociaux et aux systèmes d’écoute de 2026. Il ne s’agissait donc pas de fabriquer artificiellement un disque ancien, mais de faire vivre aujourd’hui une musique qui vient du passé.

Visuellement, j’ai recherché le même équilibre. Nous avons tourné à la Salle Wagram, un lieu dont l’histoire remonte au XIXe siècle et qui fut notamment une grande salle de bal parisienne. C’était important pour moi de tourner dans un lieu qui porte réellement une mémoire, plutôt que de fabriquer entièrement un décor rétro. Les clips mélangent eux-mêmes plusieurs temporalités. Mon univers était historiquement très marqué par les années 1920 et 1930, notamment par l’esthétique Gatsby, tandis que cet album nous entraîne davantage vers les années 1940 et 1950. Certains éléments conservent donc mes racines, notamment les danseuses Attagirls et certaines références aux flappers, tandis que l’orchestration et une grande partie de la direction visuelle nous emmènent vers les décennies suivantes. Je n’ai pas cherché à enfermer le projet dans une année précise, mais à construire un imaginaire cohérent à partir de toutes ces influences.

Et surtout, ce qui rend ces chansons contemporaines pour moi, ce sont les histoires qu’elles racontent. Les époques changent, mais certaines expériences humaines restent étrangement familières. “All of You”, par exemple, a été écrite par Cole Porter en 1954. Dans le texte, cette déclaration d’amour contient aussi un désir de possession et de contrôle extrêmement fort. Aujourd’hui, je peux entendre ces mots à travers notre manière contemporaine de parler de l’emprise et des relations toxiques. C’est d’ailleurs la lecture que j’ai choisie pour le clip : j’y exerce moi-même cette emprise sur les musiciens et les danseuses. Je trouve assez fascinant qu’une chanson écrite il y a plus de soixante-dix ans puisse entrer en résonance avec des sujets qui occupent encore aujourd’hui notre société et notre cinéma (par exemple le dernier film de Géraldine Nakache “Si tu penses bien” sorti ce mois de septembre). Cela montre bien que ces standards ne sont pas uniquement des objets patrimoniaux : on peut continuer à les lire à travers notre propre époque. “Get Out of Town” parle à son tour de séparation, de désir, de contradiction amoureuse. Ce sont des sentiments qui n’appartiennent évidemment ni aux années 1930 ni aux années 1950. Et c’est probablement là que se trouve pour moi la frontière entre nostalgie et création : je peux reprendre les codes esthétiques du passé sans chercher à y retourner. Ce qui m’intéresse, c’est de voir ce que cette musique ancienne peut encore raconter de nous aujourd’hui.

La Chronique : Après près de vingt ans de parcours et trois albums, ce disque est présenté comme plus orchestral et plus audacieux. Le considérez-vous comme un tournant dans votre travail ? Est-ce que l’expérience de ce septet et de cette écriture très orchestrée ouvre déjà des pistes pour la suite d’Ô de mon Chéri ?

Ô de mon Chéri : Oui, complètement. Et il y a d’abord quelque chose de très simple : une fois qu’on a goûté au plaisir de chanter entourée de six musiciens, avec cette richesse orchestrale et toutes ces possibilités de dialogue entre les instruments, on a très envie de continuer… et même d’aller encore plus loin ! 🙂 Ma première envie est donc de faire vivre cet album. Je ne l’ai certainement pas conçu pour qu’il existe uniquement le temps de sa sortie. J’aimerais que ce septet tourne pendant au moins deux ans, qu’il soit programmé dans des festivals et qu’il puisse également trouver une résidence régulière à Paris, une fois par mois ou tous les deux mois. Certaines choses sont d’ailleurs déjà dans les tuyaux…:) Et je ne voudrais pas que ce septet soit exclusivement lié au répertoire d’Anita O’Day. J’ai envie de continuer à développer cette formation avec d’autres morceaux de mon répertoire, du swing, l’univers Gatsby, mais aussi de la chanson française, toujours avec des arrangements écrits spécifiquement pour le groupe, notamment par Jean-Baptiste. Et, à terme, j’aimerais aller encore plus loin : davantage de musiciens, les danseuses Attagirls avec lesquelles je collabore déjà, de la mise en scène, de l’image… Construire un véritable spectacle qui puisse dépasser le cadre de l’album.

Évidemment, changer d’échelle signifie aussi beaucoup plus de travail, de temps et d’argent. Je porte aujourd’hui ce projet moi-même et, au-delà de mon métier de chanteuse, je suis de fait également entrepreneuse, avec une multitude de casquettes. Développer un projet de cette ampleur tout en continuant mes concerts et mes prestations habituelles représente énormément de travail. Mais j’ai beaucoup d’ambition pour ce septet et pour ce qu’il peut devenir. Cet album constituait déjà pour moi une manière de placer la barre plus haut. Je voulais enregistrer dans un studio emblématique comme MidiLive Studios, travailler en septet, des arrangements entièrement écrits, fabriquer un vinyle, développer tout un univers visuel autour du disque et lui donner une véritable distribution. Je voulais construire un projet plus ample et plus exigeant que ce que j’avais réalisé auparavant. Maintenant, j’espère évidemment que le public, les programmateurs et la presse auront envie de nous accompagner dans cette aventure.

Mais le véritable tournant se situe peut-être encore ailleurs. Lorsque j’ai décidé de consacrer ce troisième album à Anita O’Day, je savais déjà qu’il serait probablement mon dernier album entièrement construit autour d’un répertoire que je n’ai pas écrit moi-même. Mon quatrième album, je voudrais qu’il soit constitué de mes propres compositions. Je ne sais pas encore s’il sera entièrement en français ou s’il mélangera le français et l’anglais. En revanche, je sais déjà quel univers je veux continuer à explorer : du jazz, du swing, de la chanson française, peut-être aussi de la valse, des chansons que l’on pourrait presque imaginer avoir entendues dans les années 1930, 1940 ou 1950, mais qui auraient en réalité été écrites aujourd’hui, avec ce que je suis et avec les préoccupations de notre époque. C’est peut-être finalement le paradoxe qui m’intéresse le plus : écrire aujourd’hui une musique qui semble avoir une mémoire.

Dans ce sens, cet album consacré à Anita O’Day représente pour moi quelque chose de très particulier. Je l’aborde avec énormément d’humilité face à sa musicalité, à sa voix et à tout ce qu’il me reste encore à apprendre de son travail. Je le considère presque comme une grande leçon de jazz : une étape qui va continuer à me nourrir pendant les prochaines années. Et peut-être était-ce justement nécessaire avant de passer à l’étape suivante. Après avoir passé tant d’années à interpréter et à faire vivre les chansons des autres, j’ai envie de voir ce qui se passe lorsque cet univers vient entièrement de moi. D’une certaine manière, Ô de mon Chéri sings Anita O’Day est donc à la fois un aboutissement et un commencement : un dernier grand hommage avant de passer pleinement à mes propres histoires. Et j’espère évidemment pouvoir continuer cette aventure avec Jean-Baptiste et, pourquoi pas, avec les mêmes musiciens.

Propose recueillis par Pierre Salles pour la Chronique

Photo : Eve Saint Ramon

Partager cet article