
La-chronique.fr – 22 juillet 2019
FESTIVAL D’AVIGNON . « Lewis versus Alice » d’après Lewis Carroll – Mise en scène : Macha Makeïeff – Au festival d’Avignon 2019 du 17 au 21 juillet 2019.
Le titre promettait un affrontement, peut-être une plongée dans l’imaginaire de Lewis Carroll, peut-être encore une rencontre entre l’écrivain et cette Alice qui lui échappe dès qu’elle entre dans la fiction. « Lewis versus Alice » avait tout pour intriguer. Dans la Cour du lycée Saint-Joseph, Macha Makeïeff déploie pourtant un univers si chargé de signes, d’objets, de chansons et de références que le spectacle finit par se perdre dans son propre terrier. La beauté plastique est là. Le théâtre, beaucoup moins. Il ne s’agit pas d’adapter une nouvelle fois « Alice au pays des merveilles ». Macha Makeïeff s’intéresse à Charles Lutwidge Dodgson, mathématicien, photographe et ecclésiastique mieux connu sous le nom de Lewis Carroll, et à la manière dont son imaginaire s’est nourri de son époque, de ses obsessions et de sa relation aux enfants. Alice Liddell traverse naturellement ce portrait, mais elle n’est qu’une des portes d’entrée dans un monde beaucoup plus vaste.
Sur le papier, le projet est passionnant. Faire dialoguer l’homme et son œuvre permettrait d’éclairer les zones d’ombre d’un auteur dont les livres continuent de fasciner alors que sa personnalité demeure beaucoup plus trouble. Mais à force de multiplier les pistes, le spectacle ne choisit jamais réellement laquelle suivre. La biographie, le rêve, la fantaisie victorienne, la photographie, la musique et les créatures carrolliennes s’accumulent sans parvenir à composer un mouvement commun. Comme toujours chez Macha Makeïeff, le regard est immédiatement sollicité. Les costumes, les accessoires et la scénographie fabriquent un univers reconnaissable entre tous, délicieusement décalé, où chaque détail semble avoir été pensé. Les images sont souvent superbes. Certaines pourraient presque se suffire à elles-mêmes. C’est précisément le problème : elles se succèdent comme les pages magnifiques d’un album dont on aurait perdu le fil du récit.
Les acteurs se jettent pourtant dans cette fantaisie avec une énergie incontestable. Ils chantent, dansent, changent de personnages et traversent les différents niveaux du spectacle avec une disponibilité remarquable. Mais leur engagement se heurte à une dramaturgie qui les transforme trop souvent en éléments d’une composition visuelle. On admire les silhouettes davantage qu’on ne s’attache aux êtres. La musique occupe elle aussi une place importante et contribue à l’atmosphère de cabaret étrange et de rêve légèrement inquiétant que recherche la metteuse en scène. Mais elle ajoute encore une couche à un ensemble qui en compte déjà beaucoup. Au lieu d’ouvrir des respirations, plusieurs séquences musicales donnent la sensation de retarder un spectacle dont on attend toujours qu’il commence véritablement.
On pourrait défendre cette dispersion au nom de Lewis Carroll lui-même. Après tout, « Alice » repose sur l’absurde, les changements de logique, les ruptures et les rencontres improbables. Mais l’absurde n’est pas l’absence de construction. Chez Carroll, le non-sens possède sa propre mécanique et une précision redoutable. Ici, l’accumulation finit plutôt par produire une indifférence : lorsque tout peut arriver, plus rien ne surprend vraiment. Reste évidemment la question de l’auteur et de son rapport aux jeunes filles, qui affleure derrière plusieurs scènes. Le spectacle semble vouloir regarder cette part dérangeante sans la réduire à un procès rétrospectif. C’est une piste nécessaire, mais elle reste elle aussi suspendue, comme si la mise en scène craignait de rompre la féerie en allant jusqu’au bout de ce qu’elle suggère.
La Cour du lycée Saint-Joseph offre pourtant un très beau cadre à cet univers. À la tombée du jour, les lumières, les costumes et les apparitions composent parfois de véritables tableaux. On aimerait alors pouvoir s’abandonner à cette rêverie. Mais l’œil est séduit pendant que l’esprit cherche désespérément le chemin qui relierait ces images entre elles.
« Lewis versus Alice » laisse ainsi une impression assez nette de rendez-vous manqué. Il y a des moyens, des acteurs engagés, un imaginaire plastique foisonnant et un sujet qui pouvait ouvrir d’innombrables perspectives. Mais précisément : elles sont trop nombreuses. À vouloir emprunter simultanément tous les passages vers le pays des merveilles, Macha Makeïeff finit par ne nous conduire nulle part. On sort avec quelques belles images en mémoire, mais avec cette sensation frustrante d’avoir regardé longtemps une porte qui ne s’est jamais vraiment ouverte.
Pierre Salles
REPÈRES DU SPECTACLE
D’après : Lewis Carroll
Adaptation et mise en scène : Macha Makeïeff
Lieu : Cour du lycée Saint-Joseph – Festival d’Avignon 2019
Dates : 17 au 21 juillet 2019




