Nicolas Bouchaud dans Un ennemi du peuple mis en scène par Jean-François Sivadier à La Criée en 2020

« Un ennemi du peuple » : Sivadier fait exploser Ibsen sur le plateau

Nicolas Bouchaud dans Un ennemi du peuple mis en scène par Jean-François Sivadier à La Criée en 2020

La-chronique.fr – 1 Février 2020

« Un ennemi du peuple » d’Henrik Ibsen – Mise en scène de Jean-François Sivadier – La Criée – Théâtre National de Marseille du 22 au 25 janvier 2020 et en tournée

Une station thermale prospère, une eau contaminée, un médecin persuadé que révéler la vérité suffira à convaincre tout le monde : Ibsen écrivait « Un ennemi du peuple » au XIXe siècle et l’on pourrait croire la pièce sortie de l’actualité. Jean-François Sivadier ne cherche pourtant pas à la transformer artificiellement en commentaire de notre époque. Il fait mieux : il libère sa violence politique, son humour et ses contradictions, et laisse le texte venir jusqu’à nous. À La Criée, le résultat est un théâtre d’une intensité rare, porté par une troupe remarquable et par un Nicolas Bouchaud littéralement incandescent.

Tomas Stockmann est le médecin des bains qui font la richesse de sa petite ville. Lorsqu’il découvre que les eaux sont polluées par les rejets des tanneries, il imagine naïvement que la publication de ses analyses entraînera immédiatement la fermeture temporaire de l’établissement et les travaux nécessaires. Il se voit déjà en bienfaiteur de la cité. Mais son frère Peter, préfet de la ville, lui rappelle très vite ce que coûterait cette vérité : des travaux considérables, la ruine possible de la station et la remise en cause de ceux qui l’ont construite.

Tout est alors en place pour une formidable machine politique. Ceux qui soutenaient le médecin tant que sa révélation pouvait servir leurs intérêts changent de camp dès qu’ils comprennent le prix à payer. La presse hésite, les propriétaires s’inquiètent, la majorité se retourne. La vérité scientifique reste la même ; seul change le rapport de chacun à ses conséquences. Ibsen observe avec une férocité réjouissante la vitesse avec laquelle les convictions se réorganisent autour des intérêts particuliers.

Sivadier connaît parfaitement l’art de faire vivre cette mécanique sans l’alourdir. Son théâtre ne transforme jamais Ibsen en conférence. Il y a du jeu, du désordre, de l’eau, des corps qui glissent, des accessoires qui circulent et cette impression que le plateau peut à tout moment échapper à ceux qui prétendent le maîtriser. La scénographie conçue avec Christian Tirole ne cherche pas le réalisme : elle offre aux acteurs un terrain sur lequel la bataille politique peut devenir concrètement une bataille de théâtre.

La première partie est souvent très drôle. Nicolas Bouchaud compose un Tomas Stockmann débordant d’énergie, heureux de sa découverte, certain de son bon droit et presque grisé par le rôle héroïque qu’il s’attribue déjà. Cette exubérance est essentielle, car elle empêche de faire du médecin un saint laïque. Stockmann dit vrai sur la pollution des eaux, mais avoir raison ne le protège ni de l’orgueil ni de l’aveuglement.

C’est lorsque la réunion publique commence que le spectacle change encore de dimension. La frontière entre la salle et la scène se brouille, le public devient presque cette majorité à laquelle Stockmann prétend parler, et le débat déborde largement la seule question sanitaire. La parole s’emballe. Celui qui voulait défendre une vérité précise finit par attaquer la société tout entière, la démocratie, la majorité et ceux qu’il juge incapables de penser par eux-mêmes.

Nicolas Bouchaud est alors bluffant. Il ne joue pas simplement la colère : il montre comment un homme peut être simultanément admirable dans son refus de céder et inquiétant dans la certitude de sa supériorité. Sa parole devient physique. Elle accélère, trébuche, frappe et finit presque par mettre le personnage lui-même en danger. On voudrait l’approuver, puis on recule devant certaines de ses conclusions. C’est précisément dans cette impossibilité de choisir confortablement son camp que le spectacle devient passionnant.

Autour de lui, Sharif Andoura, Cyril Bothorel, Vincent Guédon, Jeanne Lepers, Agnès Sourdillon et l’ensemble de la troupe ne sont jamais réduits au rôle de faire-valoir. Chacun défend une logique. Peter Stockmann n’est pas seulement le méchant politicien qui voudrait cacher la vérité ; il porte aussi la responsabilité économique de la ville. Les journalistes ne sont pas uniquement lâches ; ils calculent ce qu’ils peuvent réellement soutenir. Ibsen et Sivadier refusent les personnages à une seule dimension.

Cette ambiguïté rend la pièce particulièrement contemporaine. « Un ennemi du peuple » parle bien sûr d’écologie et de lanceur d’alerte, mais plus profondément encore de notre rapport à la vérité lorsque celle-ci exige un sacrifice. Nous aimons les principes tant qu’ils restent abstraits. Dès qu’ils menacent un emploi, un revenu, un pouvoir ou une position sociale, ils deviennent soudain négociables. Et celui qui refuse la négociation peut, à son tour, devenir dangereusement autoritaire.

Près de trois heures passent ainsi avec une étonnante rapidité. Sivadier fait du texte politique une fête théâtrale sans jamais en neutraliser la violence. Le spectacle est drôle, brutal, intelligent et constamment vivant. Et lorsque Stockmann se retrouve presque seul après avoir voulu sauver toute une ville, sa fameuse conviction que l’homme le plus fort est celui qui est le plus seul résonne moins comme une victoire que comme une dernière contradiction. Un grand moment de théâtre, porté par un Nicolas Bouchaud d’une intensité exceptionnelle.

Pierre Salles

REPÈRES DU SPECTACLE
Texte
: Henrik Ibsen
Traduction : Éloi Recoing
Mise en scène : Jean-François Sivadier
Avec : Sharif Andoura, Cyril Bothorel, Nicolas Bouchaud, Stephen Butel, Cyprien Colombo, Vincent Guédon, Jeanne Lepers, Agnès Sourdillon
Collaboration artistique : Nicolas Bouchaud, Véronique Timsit
Scénographie : Christian Tirole, Jean-François Sivadier
Lumière : Philippe Berthomé, avec Jean-Jacques Beaudouin
Costumes : Virginie Gervaise
Son : Ève-Anne Joalland
Accessoires : Julien Le Moal
Lieu de la critique : La Criée – Théâtre national de Marseille
Dates à Marseille : 22 au 25 janvier 2020
Durée : environ 2 h 35