
La-chronique.fr – 6 juillet 2021
75e FESTIVAL D’AVIGNON : « La Cerisaie » d’Anton Tchekhov – Mise en scène de Tiago Rodrigues pour le Festival d’Avignon 2021 – Cour d’Honneur du 5 au 17 juillet à 22h00 – durée : 2h30.
Il y avait ce soir-là beaucoup plus qu’un spectacle à attendre. Après une année de salles fermées et l’annulation du Festival 2020, la Cour d’honneur retrouvait enfin son public. Quelques heures plus tôt, Tiago Rodrigues venait d’être nommé pour succéder à Olivier Py à la direction du Festival. Et au centre du plateau se tenait Isabelle Huppert. Trop d’attentes, peut-être. Car si tous les éléments semblaient réunis pour faire de cette « Cerisaie » une soirée mémorable, la magie, elle, ne s’est jamais complètement installée.
Tchekhov raconte un monde qui disparaît sans véritablement savoir ce qui viendra après lui. Lioubov revient de Paris dans la propriété familiale, couverte de dettes, incapable de se résoudre à vendre cette cerisaie qui contient toute son enfance. Lopakhine, fils de moujik devenu homme d’affaires, propose de lotir le domaine. Personne ne veut réellement l’entendre. L’ancien monde s’accroche à ses souvenirs tandis que le nouveau attend déjà derrière la porte.
Difficile, en 2021, de ne pas entendre autrement cette histoire. Pendant des mois, nous avions parlé du « monde d’après », rêvé d’un changement qui tirerait les leçons de la crise, avant de découvrir combien chacun désirait surtout retrouver le monde d’avant. Tiago Rodrigues ne plaque pourtant aucun commentaire contemporain sur Tchekhov. Il fait confiance au texte et à sa capacité à parler de cette peur universelle du changement que l’on réclame souvent tant qu’il ne nous concerne pas directement.
La scénographie de Fernando Ribeiro est presque nue. Quelques anciens fauteuils de la Cour d’honneur sont disposés sur le plateau, beaux clins d’œil à la mémoire du lieu et à ces spectateurs absents pendant de longs mois. De grands lampadaires deviennent tour à tour quais de gare, cerisiers en fleurs ou lustres d’une demeure bourgeoise. Le décor ne représente pas la propriété : il en laisse surgir les souvenirs.
Tiago Rodrigues brise le quatrième mur et donne aux acteurs une liberté apparente qui reste pourtant très précisément organisée. Les personnages entrent, sortent, observent parfois les autres jouer et construisent ensemble l’espace. Manuela Azevedo et Hélder Gonçalves, présents en direct, installent la musique au cœur de la représentation, même si elle semble par moments suivre une pulsation différente de celle des acteurs.
Isabelle Huppert compose une Lioubov lunaire, désinvolte et déjà presque absente de ce monde qu’elle refuse pourtant de quitter. Sa manière de traverser les événements comme si elle connaissait depuis toujours leur issue correspond parfaitement au personnage. Mais ce soir d’ouverture, quelque chose résiste. L’actrice impressionne, bien sûr, sans parvenir tout à fait à nous entraîner avec elle dans la chute.
Autour d’elle, la troupe est remarquable et permet souvent au spectacle de retrouver le nerf qui lui manque ailleurs. Adama Diop donne à Lopakhine la force de celui qui connaît la valeur de l’argent parce que ses ancêtres n’en avaient pas. Chez Tchekhov, chacun parle beaucoup et communique finalement très peu ; Rodrigues laisse affleurer ces désirs contrariés et ces paroles qui arrivent toujours trop tard.
Le grand paradoxe de cette « Cerisaie » est là. Nous comprenons tout ce que Tiago Rodrigues veut faire, et nous en voyons souvent la justesse. La disparition d’un ordre social, l’ascension de ceux qui en étaient exclus, l’argent qui remplace l’ancienne hiérarchie sans nécessairement rendre les hommes plus libres : tout est présent. Pourtant, entre le plateau et les gradins, une distance demeure.
Peut-être la Cour d’honneur amplifie-t-elle ce défaut. Elle est capable de transformer un silence en événement, mais elle peut aussi révéler impitoyablement ce qui ne circule pas. Ce soir-là, le public écoute, admire et applaudit, sans que l’on sente cette respiration commune qui fait parfois basculer une représentation. L’émotion reste comme suspendue entre la scène et les gradins.
Il serait injuste d’en faire un échec. Cette « Cerisaie » est intelligente, élégante, portée par une distribution de haut niveau et par une lecture très claire de Tchekhov. Mais après tant de mois sans théâtre, devant une Isabelle Huppert très attendue et un Tiago Rodrigues nommé le jour même à la tête du Festival, nous espérions sans doute ce supplément inexplicable qui transforme une bonne représentation en souvenir durable. Il n’est pas venu. Une légère déception, sans colère : simplement le sentiment d’un rendez-vous manqué, un soir où nous avions tellement envie que le théâtre recommence par un miracle.
Pierre Salles
REPÈRES DU SPECTACLE
Texte : Anton Tchekhov
Mise en scène : Tiago Rodrigues
Traduction : André Markowicz et Françoise Morvan
Avec notamment : Isabelle Huppert, Adama Diop
Musiciens sur scène : Manuela Azevedo, Hélder Gonçalves
Collaboration artistique : Magda Bizarro
Scénographie : Fernando Ribeiro
Lumière : Nuno Meira
Costumes : José António Tenente
Musique : Hélder Gonçalves (composition), Tiago Rodrigues (paroles)
Son : Pedro Costa
Assistanat à la mise en scène : Ilyas Mettioui
Lieu : Cour d’honneur du Palais des papes – Festival d’Avignon 2021
Durée officielle : 2 h 30




