Jeunes interprètes de Pinocchio(live)#2 d’Alice Laloy au Festival d’Avignon 2021

« Pinocchio(live)#2 » : Alice Laloy transforme l’enfant en pantin

Jeunes interprètes de Pinocchio(live)#2 d’Alice Laloy au Festival d’Avignon 2021

La-chronique.fr – 13 juillet 2021

75e FESTIVAL D’AVIGNON. « Pinocchio(Live#2) » – Performance d’Alice Laloy – du 8 au 12 juillet à 15h00 au Gymnase du lycée Saint-Joseph.

Des enfants arrivent sur une chaîne de fabrication. Des adultes les saisissent, les installent sur des établis, travaillent leurs corps et les transforment progressivement en pantins. L’image est simple, immédiatement compréhensible et profondément inquiétante. Avec « Pinocchio(live)#2 », Alice Laloy renverse le conte de Collodi : ce n’est plus la marionnette qui rêve de devenir un petit garçon, mais l’enfant que les adultes entreprennent de convertir en objet. Et de ce renversement naît une performance sans paroles, fascinante autant que dérangeante.

Le dispositif évoque une usine. Les gestes sont précis, méthodiques, presque industriels. Les jeunes corps passent entre les mains des adultes comme des produits en cours d’assemblage. Peu à peu, les visages se ressemblent, les articulations semblent se défaire et l’individu disparaît derrière la série. Alice Laloy pousse très loin cette logique de fabrication, au point que l’on se surprend parfois à oublier que ces pantins sont bien des enfants.

La réussite tient d’abord à leur extraordinaire maîtrise corporelle. Les jeunes danseurs du Centre chorégraphique de Strasbourg parviennent à reproduire les ruptures, les raideurs et les déséquilibres d’une marionnette avec une précision stupéfiante. Le travail mené avec les contorsionnistes Lucille Chalopin et Lise Pauton produit des effets de désarticulation qui troublent réellement le regard : l’humain paraît momentanément avoir cédé sa place à l’objet.

Mais Alice Laloy ne s’arrête pas à cette transformation. Une fois les pantins fabriqués, quelque chose recommence à circuler. Un geste échappe au programme, une articulation retrouve sa souplesse, un corps se met à danser. La seconde partie inverse progressivement le mouvement de la première. L’objet redevient vivant, mais il ne revient pas simplement à son état initial : il semble devoir reconquérir sa singularité.

C’est là que la chorégraphie de Cécile Laloy prend toute son importance. Elle laisse aux jeunes interprètes un espace où la danse n’est plus seulement exécution mais émancipation. Chacun retrouve peu à peu sa façon de bouger, son énergie et sa présence. Après l’uniformisation imposée par la chaîne de fabrication, cette diversité devient presque une déclaration : grandir ne devrait pas signifier apprendre à devenir identique aux autres.

Le spectacle peut évidemment se lire comme une réflexion sur l’éducation. Que faisons-nous des enfants lorsque nous prétendons les préparer au monde adulte ? Jusqu’où leur transmettons-nous des règles nécessaires et à partir de quel moment commençons-nous à fabriquer des êtres conformes à ce que nous attendons d’eux ? Alice Laloy ne transforme jamais ces questions en discours. Elle les confie entièrement aux images et aux corps.

La scénographie de Jane Joyet renforce cette ambiguïté entre atelier artisanal et chaîne industrielle. La musique d’Éric Recordier accompagne la mécanique puis son dérèglement, tandis que les costumes de Cathy Launois, Oria Steenkiste et Maya-Lune Thieblemont participent à l’effacement progressif des différences. Tout concourt à créer un monde cohérent où la beauté plastique ne neutralise jamais l’inquiétude.

Il faut aussi saluer les jeunes interprètes issus de la classe d’art dramatique du Conservatoire de Colmar et ceux du Centre chorégraphique de Strasbourg. Leur engagement ne relève jamais du simple effet produit par la présence d’enfants sur scène. Ils sont au cœur du dispositif, techniquement précis et étonnamment naturels dans une proposition qui leur demande justement de perdre puis de retrouver ce naturel.

Sans prononcer un mot, « Pinocchio(live)#2 » raconte ainsi beaucoup. Il parle du passage de l’enfance vers l’âge adulte, de la norme, de l’autorité et de cette part de liberté qu’il faut réussir à préserver lorsque le monde nous apprend à entrer dans ses cases. La performance évite heureusement la morale explicite : chacun peut projeter sur ces corps fabriqués ses propres inquiétudes.

Alice Laloy signe finalement une proposition aussi accessible que complexe. Les enfants peuvent y voir l’étrangeté d’une histoire de Pinocchio retournée ; les adultes, une image beaucoup moins confortable de leur pouvoir sur ceux qu’ils éduquent. Et lorsque les pantins reprennent possession de leurs corps dans une danse libératrice, le spectacle trouve une émotion que son inquiétante première partie avait soigneusement préparée. Troublant, touchant et, surtout, porté par de jeunes interprètes absolument bluffants.

Pierre Salles

Images : Pinocchio(live)#2, Alice Laloy, 2021 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

REPÈRES DU SPECTACLE
Conception et mise en scène
: Alice Laloy
Chorégraphie : Cécile Laloy
Scénographie : Jane Joyet
Musique : Éric Recordier
Costumes : Cathy Launois, Oria Steenkiste, Maya-Lune Thieblemont
Accessoires : Antonin Bouvret, Benjamin Hautin, Maya-Lune Thieblemont
Conseil contorsion : Lucille Chalopin, Lise Pauton
Assistanat à la chorégraphie : Claire Hurpeau
Interprètes : Enfants danseurs du Centre chorégraphique de Strasbourg et élèves de la classe d’art dramatique du Conservatoire de Colmar, avec Norah Durieux et Elliott Sauvion Laloy
Lieu : Gymnase du lycée Saint-Joseph – Festival d’Avignon 2021
Durée officielle : 1 h 10