Milk de Bashar Murkus à L’Autre Scène du Grand Avignon – Festival d’Avignon 2022

« Milk » : Bashar Murkus, de très belles images qui finissent par sonner creux

Milk de Bashar Murkus à L’Autre Scène du Grand Avignon – Festival d’Avignon 2022

La-chronique.fr – 18 Juillet 2022

76e FESTIVAL D’AVIGNON.  « Milk» – Conception et mise en scène Bashar Murkus  – Les 11, 10,12 et 14,15 et 16 juillet à 15h30 – L’Autre Scène du Grand Avignon.

Il y a d’abord le noir. Un sol couvert d’éponges absorbe la lumière et semble étouffer jusqu’au moindre bruit. Puis viennent les corps, le lait, les mannequins, les gestes répétés et ces images que Bashar Murkus sait incontestablement composer. « Milk » possède immédiatement une beauté plastique impressionnante. Le problème est ailleurs : à force de vouloir transformer la tragédie en tableaux, le spectacle finit par donner le sentiment que l’image a pris le pas sur ce qu’elle était censée nous faire éprouver.

Le metteur en scène palestinien, déjà accueilli à Avignon avec « Le Musée », travaille ici autour de la perte d’un enfant et de ce qu’elle laisse dans le corps des mères. Aucun territoire précis n’est désigné. Murkus cherche au contraire une tragédie universelle, débarrassée d’un contexte politique qu’il faudrait connaître pour la comprendre. La chair, le sang, le lait et le deuil constituent son langage commun.

Il n’y a pratiquement pas de texte et le spectacle avance par visions. Des femmes apparaissent, portent la mémoire d’enfants disparus, manipulent des corps artificiels ou laissent couler ce lait qui devient à la fois nourriture impossible, larme et matière scénique. La mort et la vie sont constamment réunies dans les mêmes images. L’intention est claire et la métaphore immédiatement perceptible.

C’est précisément là que commencent les réserves. Cette métaphore du lait est forte lorsqu’elle apparaît ; elle l’est beaucoup moins lorsqu’elle est répétée, développée et déclinée jusqu’à saturation. Les litres de liquide, l’amoncellement des corps et les compositions plastiques produisent de magnifiques photographies de théâtre. Mais une succession de photographies, aussi réussies soient-elles, ne suffit pas nécessairement à faire vivre une représentation. Bashar Murkus possède pourtant un véritable sens du plateau. La scénographie et les costumes de Majdala Khoury, les lumières de Muaz Al Jubeh et la musique de Raymond Haddad construisent un univers cohérent, passant progressivement du noir au blanc. Les interprètes s’y engagent physiquement avec une grande précision. Firielle Al Jubeh, Eddie Dow, Samera Kadry, Shaden Kanboura, Salwa Nakkara, Reem Talhami et Samaa Wakim donnent à cette matière une présence charnelle indéniable.

Certaines séquences touchent juste, notamment lorsque le souvenir d’un geste quotidien suffit à faire apparaître l’absence. C’est dans ces moments les plus simples que le spectacle devient réellement bouleversant : lorsque la mise en scène cesse momentanément de fabriquer une image et laisse une présence, un corps ou un souvenir occuper l’espace. On mesure alors ce que « Milk » aurait pu être en faisant davantage confiance à cette sobriété. Mais Murkus revient presque toujours à la composition. L’image suivante doit être plus forte, plus blanche, plus spectaculaire ou plus chargée que la précédente. Le lait envahit le plateau, les corps s’accumulent et la beauté devient elle-même un système. À force d’esthétiser la douleur, le spectacle finit paradoxalement par nous en éloigner.

La question n’est évidemment pas de reprocher au théâtre d’être beau. Elle est de savoir ce que cette beauté produit. Ici, elle semble parfois prémâcher notre émotion. Tout est disposé pour que nous identifiions la tragédie, la maternité brisée, la perte et la résilience. Il reste finalement assez peu d’espace pour que le spectateur construise lui-même son trouble ou son interrogation. C’est d’autant plus frustrant que le sujet est immense et que le projet a été longuement mûri. Murkus voulait dépasser les frontières et parler d’une expérience qui puisse être comprise partout. Il y parvient sans doute, mais au prix d’une simplification qui rend le propos immédiatement accessible et, en même temps, moins mystérieux qu’il aurait pu l’être.

« Milk » demeure donc un spectacle visuellement remarquable, porté par des interprètes engagés et par une équipe artistique dont la maîtrise ne fait aucun doute. Mais derrière cette perfection plastique, quelque chose manque : un espace de résistance, une faille, un doute. On regarde, on comprend, on admire souvent. On reste pourtant à distance. Et lorsque les lumières se rallument, une question demeure : tout ça pour ça ?

Pierre Salles

Photo C. Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

REPÈRES DU SPECTACLE
Conception et mise en scène
: Bashar Murkus
Dramaturgie : Khulood Basel
Avec : Firielle Al Jubeh, Eddie Dow, Samera Kadry, Shaden Kanboura, Salwa Nakkara, Reem Talhami, Samaa Wakim
Musique : Raymond Haddad
Scénographie et costumes : Majdala Khoury
Lumière : Muaz Al Jubeh
Accessoires : Khaled Muhtaseb
Assistanat à la mise en scène : Abed Al Jubeh
Production : Khashabi Theatre (Haïfa), Khulood Basel 2022
Lieu : L’Autre Scène du Grand Avignon – Vedène – Festival d’Avignon 2022
Durée : 1 h 20