Anaïs Nin au miroir mis en scène par Élise Vigier – Festival d’Avignon 2022

« Anaïs Nin au miroir » : Élise Vigier cherche l’écrivaine derrière le mythe

Anaïs Nin au miroir mis en scène par Élise Vigier – Festival d’Avignon 2022

La-chronique.fr – 18 Juillet 2022

76E FESTIVAL D’AVIGNON. « Anaïs Nin au miroir » Texte d’Agnès Desarthe – Mise en scène : Elise Vigier – Théâtre Benoît XII du 09 au 16 juillet à 19h00.

Anaïs Nin est de ces figures que leur propre légende finit presque par dissimuler. Il y a les journaux, les amours, Henry Miller, l’érotisme, la liberté revendiquée, mais aussi tout ce que cette image a progressivement figé. Avec « Anaïs Nin au miroir », Élise Vigier ne cherche pas à dresser un portrait biographique supplémentaire. Elle préfère approcher l’écrivaine par fragments, par rêves et par reflets, comme si la seule manière de la retrouver consistait précisément à accepter qu’elle nous échappe.

Le texte d’Agnès Desarthe, librement inspiré des nouvelles fantastiques et des journaux d’Anaïs Nin, installe une troupe en répétition. Les comédiens préparent un cabaret autour de l’autrice, parlent d’elle, la questionnent, tentent de comprendre ce qu’elle représente encore aujourd’hui. Puis, à force de la convoquer, quelque chose se dérègle : Anaïs Nin semble surgir dans le présent et contaminer peu à peu ceux qui voulaient seulement raconter son histoire.

La scénographie de Camille Faure et Camille Vallat installe sur le plateau une caloge, étrange cabane bricolée à partir de la carcasse d’un bateau de pêche. L’objet porte déjà en lui l’idée du voyage, de l’abri et du naufrage. Autour de cette structure, le spectacle glisse sans cesse du réel vers l’imaginaire. Les films de Nicolas Mesdom, les lumières de Bruno Marsol, les effets de Philippe Beau et la musique de Manusound et Marc Sens participent à cette matière volontairement instable.

Élise Vigier s’intéresse moins à ce qu’Anaïs Nin a fait qu’à la manière dont une femme peut tenter de s’inventer par l’écriture. Le miroir du titre n’est donc pas seulement celui dans lequel l’écrivaine se regarde. Il renvoie aussi notre propre image. Que reste-t-il aujourd’hui de cette volonté de vivre librement son désir ? Que projetons-nous sur une femme devenue symbole ? Et que faisons-nous des contradictions qui apparaissent lorsque l’on cesse de regarder l’icône pour revenir à l’être humain ?

La distribution porte cette circulation permanente entre les époques et les identités. Ludmilla Dabo, William Edimo, Nicolas Giret-Famin, Louise Hakim, Dea Liane, Makita Samba, Nanténé Traoré et Élise Vigier ne cherchent pas à incarner chacun un personnage définitivement assigné. Anaïs Nin passe en quelque sorte de l’un à l’autre. Cette fragmentation évite heureusement le piège du biopic théâtral et transforme la scène en laboratoire où une figure du passé vient interroger les artistes d’aujourd’hui.

Le procédé possède une vraie séduction, même si cette liberté dramaturgique peut aussi produire une impression de dispersion. Le spectacle veut embrasser le désir, l’identité, la création, la mémoire, les rêves, les relations amoureuses et le rapport entre fiction et réalité. À force de multiplier les pistes, il arrive que certaines restent à l’état d’esquisse et que l’on perde momentanément le fil de cette traversée.

Mais lorsque les différents langages du spectacle se rejoignent, quelque chose de beaucoup plus troublant apparaît. La vidéo n’est plus seulement une image projetée, la musique n’accompagne plus simplement le jeu et le cabaret cesse d’être un cadre. Tous participent d’un même espace mental où les souvenirs réels et les inventions d’Anaïs Nin deviennent impossibles à séparer. C’est sans doute dans ces moments que la proposition d’Élise Vigier trouve sa plus grande justesse.

Le musicien Marc Sens, présent sur le plateau, contribue fortement à cette atmosphère. La musique ouvre un autre rapport au temps, moins explicatif que la parole. Elle permet au spectacle de quitter l’enquête pour rejoindre une forme de rêverie, parfois inquiétante, où l’on comprend que l’identité d’Anaïs Nin s’est elle-même construite dans cet aller-retour permanent entre ce qui a été vécu et ce qui a été réécrit.

La durée de deux heures quinze pourra sembler généreuse pour une matière aussi éclatée. Quelques resserrements auraient sans doute donné davantage de force à certains passages. Mais cette profusion appartient aussi au projet : refuser de réduire Anaïs Nin à quelques épisodes célèbres et lui rendre au contraire ses zones d’ombre, ses contradictions et cette impossibilité de fixer définitivement une femme qui a passé sa vie à se raconter.

« Anaïs Nin au miroir » n’offre donc ni portrait définitif ni réponse sur celle qu’était réellement l’écrivaine. C’est probablement sa qualité principale. Élise Vigier et Agnès Desarthe préfèrent laisser le miroir se briser en plusieurs morceaux. Dans chacun apparaît une Anaïs différente et, parfois, un reflet de nous-mêmes. Un spectacle imparfait mais généreux, qui rappelle que derrière la légende demeure une femme ayant fait de l’écriture le lieu où réinventer sa propre vie.

Pierre Salles

Photo C. Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

REPÈRES DU SPECTACLE
Texte
: Agnès Desarthe, librement inspiré des nouvelles fantastiques et des journaux d’Anaïs Nin
Mise en scène : Élise Vigier
Avec : Ludmilla Dabo, William Edimo, Nicolas Giret-Famin, Louise Hakim, Dea Liane, Makita Samba, Nanténé Traoré, Élise Vigier, et le musicien Marc Sens
Scénographie : Camille Faure et Camille Vallat
Lumière : Bruno Marsol
Films : Nicolas Mesdom
Costumes : Laure Mahéo
Musique : Manusound et Marc Sens
Effets magiques : Philippe Beau, en collaboration avec Hugues Protat
Lieu : Théâtre Benoît-XII – Festival d’Avignon 2022
Durée : 2 h 15