
La-chronique.fr – 20 Juillet 2023
77e FESTIVAL D’AVIGNON. «Antigone in the Amazon» – Mise en scène par Milo Rau – l’Autre Scène, Vedène – Du 16 au 24 juillet à 21h30.
Avec Milo Rau, on sait que les classiques ne sont jamais convoqués pour être respectueusement dépoussiérés. Ils servent à regarder le présent, quitte à ce que le réel fasse voler en éclats le confort de la représentation. « Antigone in the Amazon » ne transporte donc pas simplement Sophocle au Brésil : le spectacle confronte la tragédie grecque aux luttes contemporaines pour la terre, à la destruction de l’Amazonie et à la mémoire sanglante du Mouvement des sans-terre.
Nous sommes à L’Autre Scène de Vedène, mais une partie essentielle du spectacle se déroule ailleurs, sur un écran. Les images ont été tournées dans l’État du Pará, sur les lieux du massacre d’Eldorado do Carajás, où dix-neuf militants du MST furent tués par la police militaire en 1996. Milo Rau y a travaillé avec des membres du mouvement, des militants autochtones et des artistes européens et brésiliens. Le théâtre devient ainsi un étrange pont entre le plateau avignonnais et une terre où la violence politique n’appartient pas au mythe.
Le parallèle avec Antigone s’impose alors avec une force presque brutale. Chez Sophocle, une femme refuse la loi de Créon pour rendre à son frère le droit à une sépulture. Ici, la question du droit, de la terre et des morts devient immédiatement concrète. Qui possède le sol ? Qui décide de ce qui peut y être cultivé, détruit ou enterré ? Et jusqu’où peut aller la désobéissance lorsqu’une loi protège l’ordre établi davantage que la justice ?
Kay Sara, militante autochtone, incarne Antigone dans les séquences filmées. Autour d’elle, le chœur est notamment composé de militants et de survivants liés au MST. Sur scène, Frederico Araujo, Pablo Casella, Sara De Bosschere et Arne De Tremerie dialoguent avec ces images. Ce va-et-vient entre présence et vidéo, Europe et Brésil, mythe et témoignage constitue la structure même du spectacle. Chez Rau, le documentaire n’illustre pas la fiction : il vient constamment la contester.
Le procédé pourrait être pesant tant le message politique est assumé. Il ne l’est que rarement, parce que la mise en scène conserve une grande maîtrise des images et du rythme. Milo Rau n’a jamais peur du didactisme, mais il sait aussi produire des visions qui restent longtemps en mémoire. La reconstitution du massacre, en particulier, déplace profondément notre regard. Nous savons qu’il s’agit d’une représentation, mais nous savons également que ceux qui la rejouent portent la mémoire d’un événement réel.
C’est là que le spectacle devient véritablement inconfortable. Peut-on rejouer une violence politique pour mieux la comprendre ? À quel moment la reconstitution risque-t-elle de transformer la souffrance en spectacle ? Rau ne résout pas la contradiction. Il l’expose, comme il le fait souvent, et oblige le spectateur à interroger sa propre position. Nous regardons depuis un fauteuil ce que d’autres ont vécu dans leur chair.
La question écologique traverse elle aussi « Antigone in the Amazon », mais elle n’est jamais séparée de la question sociale. La forêt détruite par l’agriculture industrielle, les terres disputées et la situation des peuples autochtones appartiennent au même système de domination. Le spectacle refuse ainsi l’écologie abstraite et confortable : défendre la nature signifie ici défendre ceux qui l’habitent et ceux qui tentent de vivre autrement de la terre.
La musique de Pablo Casella et Elia Rediger accompagne cette tension permanente entre rituel et combat. Les images de Moritz von Dungern, Fernando Nogari et Joris Vertenten prolongent le plateau jusqu’au Pará, tandis que la scénographie d’Anton Lukas maintient l’espace scénique suffisamment ouvert pour que l’écran ne devienne jamais un simple décor. Les langues se mêlent — anglais, portugais, tucano, flamand et français — comme les territoires et les histoires.
Tout n’est pas subtil et Milo Rau ne cherche d’ailleurs pas à l’être. Son théâtre avance frontalement, avec la conviction que la scène peut encore intervenir dans le monde. Certains pourront trouver la démonstration trop appuyée ou le parallèle avec Sophocle trop programmatique. Mais cette frontalité possède ici une cohérence : « Antigone in the Amazon » ne veut pas être une méditation distante sur l’engagement. C’est un théâtre qui choisit son camp.
En clôturant avec cette création sa « Trilogie de l’Antiquité », après « Orestes in Mosul » et « Le Nouvel Évangile », Milo Rau confirme ce qui fait la singularité de son travail : utiliser les grands récits occidentaux non pour célébrer leur éternité, mais pour les confronter à ceux que notre histoire et notre économie continuent de laisser sur le bord du chemin. Une Antigone de combat, politique jusqu’au bout, dont la colère antique trouve dans l’Amazonie contemporaine un écho terriblement actuel.
Pierre Salles
Photo C. Raynaud de Lage
REPÈRES DU SPECTACLE
Conception et mise en scène : Milo Rau
Dramaturgie : Giacomo Bisordi
Co-dramaturgie : Martha Kiss Perrone
Avec sur scène : Frederico Araujo, Pablo Casella, Sara De Bosschere, Arne De Tremerie
En vidéo : Gracinha Donato, Ailton Krenak, Célia Maracajá, Kay Sara, le chœur des militantes et militants du Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra (MST)
Scénographie : Anton Lukas
Costumes : Gabriela Cherubini, Jo De Visscher, Anton Lukas
Lumière : Dennis Diels
Musique : Pablo Casella, Elia Rediger
Vidéo : Moritz von Dungern, Fernando Nogari, Joris Vertenten
Lieu : L’Autre Scène du Grand Avignon – Vedène – Festival d’Avignon 2023
Durée : 1 h 50




