Hécube, pas Hécube de Tiago Rodrigues – Comédie-Française – Festival d’Avignon 2024

« Hécube, pas Hécube » : Tiago Rodrigues fait se fracasser la tragédie contre le réel

Hécube, pas Hécube de Tiago Rodrigues – Comédie-Française – Festival d’Avignon 2024

La-chronique.fr – 2 Juillet 2024

78e FESTIVAL D’AVIGNON – « Hécube, pas Hécube » Texte et mise en scène de Tiago Rodrigues – Carrière Boulbon – du 30 juin au 16 Juillet à 22h – durée 2h. 

Il y a Hécube, la reine de Troie vaincue, privée de ses enfants et condamnée à réclamer justice. Et puis il y a Nadia, comédienne d’aujourd’hui, mère d’un fils autiste maltraité dans l’institution qui devait le protéger. Entre les deux, plus de deux millénaires d’histoire et pourtant une même colère : celle d’une mère à qui l’on demande de transformer l’insupportable en parole pour être enfin entendue. Avec « Hécube, pas Hécube », Tiago Rodrigues fait se rencontrer ces deux récits jusqu’à ce que l’on ne sache plus très bien lequel éclaire l’autre.

À la Carrière de Boulbon, retrouvée par le Festival après plusieurs années d’absence, la Comédie-Française entre dans un espace qui porte déjà sa propre mémoire. Tiago Rodrigues ne cherche pourtant pas à rivaliser avec la monumentalité du lieu. La scénographie de Fernando Ribeiro reste dépouillée, presque austère, laissant aux acteurs, au texte et à cette étrange contamination entre théâtre et réel le soin de construire progressivement la tragédie.

Nadia répète « Hécube » d’Euripide. Elle travaille, reprend une scène, écoute ses partenaires, accomplit ce geste quotidien du comédien qui consiste à faire exister la douleur d’un autre. Mais sa vie personnelle vient fissurer la répétition. Son fils, autiste, a été victime de maltraitances dans l’établissement qui l’accueille. Une procédure judiciaire est engagée. Tandis qu’Hécube réclame justice pour son fils assassiné, Nadia doit elle aussi trouver les mots pour défendre le sien.

Le dispositif pourrait facilement sombrer dans le parallèle appuyé. C’est précisément ce que Tiago Rodrigues évite. Nadia n’est pas Hécube, comme le titre prend soin de nous le rappeler. Sa douleur n’a pas besoin du prestige d’Euripide pour être légitime, pas davantage que la tragédie antique ne devient un simple commentaire de notre époque. Les deux histoires se frottent l’une à l’autre, se répondent et finissent par produire un troisième espace : celui où le théâtre permet de regarder le réel sans prétendre le réparer.

La troupe de la Comédie-Française donne à cette mécanique une fluidité remarquable. Éric Génovèse, Denis Podalydès, Elsa Lepoivre, Loïc Corbery, Gaël Kamilindi, Élissa Alloula et Séphora Pondi passent du travail de répétition à la fiction, du quotidien à Euripide, sans effets inutiles. La virtuosité de ces interprètes pourrait devenir écrasante ; elle se met au contraire au service d’une écriture qui exige que le spectateur reste constamment attentif aux déplacements du récit.

Il y a chez Rodrigues une confiance intacte dans la puissance de la parole. Il lui suffit parfois d’un récit, d’une hésitation ou d’un changement presque imperceptible dans le jeu pour déplacer toute la scène. La violence institutionnelle n’est pas exhibée. Elle apparaît dans ce que Nadia raconte, dans ce que les autres entendent et dans l’impuissance terrible qui naît lorsque les mots d’une mère se heurtent à une organisation supposée protéger son enfant.

C’est aussi là que le spectacle quitte l’intime pour toucher à quelque chose de beaucoup plus vaste. Derrière le cas de Nadia se dessinent la place réservée aux personnes vulnérables, la responsabilité des institutions et la difficulté d’obtenir justice lorsque ceux qui devraient écouter préfèrent parfois détourner le regard. Le théâtre ne se transforme jamais en dossier à charge, mais il rend impossible l’indifférence.

La représentation n’est pourtant pas entièrement exempte de longueurs. Le principe de contamination entre répétition et réalité, si puissant lorsqu’il surgit presque naturellement, paraît parfois davantage construit, et certaines transitions montrent un peu trop le mécanisme dramaturgique. Mais ces réserves s’effacent devant la force des interprètes et surtout devant cette façon qu’a Rodrigues de ne jamais confondre émotion et pathos.

À mesure que la nuit tombe sur Boulbon, Hécube et Nadia semblent se rapprocher sans jamais devenir la même femme. L’une appartient au mythe, l’autre à notre présent ; toutes deux découvrent qu’il faut parler lorsqu’un enfant ne peut plus le faire lui-même. C’est peut-être là que « Hécube, pas Hécube » trouve sa nécessité : rappeler que les tragédies anciennes ne survivent pas parce qu’elles seraient intouchables, mais parce que nous continuons, siècle après siècle, à reconnaître dans leurs questions quelque chose de terriblement contemporain.

Tiago Rodrigues signe ainsi un spectacle d’une grande intelligence, porté par une troupe exceptionnelle et par une écriture qui sait aller de l’histoire singulière à l’universel sans écraser l’une sous l’autre. Dans l’immensité de la Carrière de Boulbon, il ne cherche pas le spectaculaire. Il fait quelque chose de plus simple et de plus difficile : il demande que nous écoutions.

Pierre Salles

Photo C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon

REPÈRES DU SPECTACLE
Texte et mise en scène
: Tiago Rodrigues
Avec : Éric Génovèse, Denis Podalydès, Elsa Lepoivre, Loïc Corbery, Gaël Kamilindi, Élissa Alloula, Séphora Pondi
Traduction française : Thomas Resendes
Scénographie : Fernando Ribeiro
Costumes : José António Tenente
Lumière : Rui Monteiro
Musique et son : Pedro Costa
Collaboration artistique : Sophie Bricaire
Production : Comédie-Française
Lieu : Carrière de Boulbon – Festival d’Avignon 2024
Durée : 2 h