
La-chronique.fr – 1 Juillet 2024
78e FESTIVAL D’AVIGNON – « Absalon, Absalon ! » Adaptation et mise en scène de Séverine Chavrier d’après William Faulkner – du 29 juin au 7 juillet à 16h à la FabricA – durée : 5h.
Adapter « Absalon, Absalon ! » relève presque de la provocation. Le roman de William Faulkner ne se laisse ni résumer ni remettre sagement dans l’ordre. Les voix s’y contredisent, les souvenirs se déforment, les époques se contaminent et l’histoire de Thomas Sutpen semble remonter d’un Mississippi malade comme un secret que plusieurs générations auraient tenté d’enfouir. Séverine Chavrier ne cherche heureusement pas à domestiquer ce monument. Elle choisit d’en restituer la fièvre.
À la FabricA, cinq heures et deux entractes sont nécessaires pour traverser cette matière. Il faut accepter d’y entrer sans carte, de ne pas toujours savoir qui parle ni depuis quelle époque, et de laisser les images prendre parfois le relais du récit. Car la metteuse en scène ne propose pas une adaptation littéraire au sens classique. Elle compose une succession de tableaux, de fragments et de sensations qui font surgir moins l’intrigue de Faulkner que le monde empoisonné dont elle procède.
Au centre se tient Thomas Sutpen. Surgi de presque rien, humilié dans son enfance par l’ordre social du Sud, il se construit un projet démesuré : posséder une terre, bâtir une demeure, fonder une dynastie et imposer son nom. Cette volonté d’ascension porte déjà en elle sa destruction. L’esclavage, le racisme, l’inceste, la guerre de Sécession et les filiations dissimulées ne constituent pas l’arrière-plan de son histoire ; ils en sont la matière même. Chez Faulkner comme chez Chavrier, la maison familiale est bâtie sur des fantômes.
Louise Sari imagine un plateau presque nu dominé par une immense structure évoquant à la fois une maison inachevée et un panneau monumental. Deux voitures suffisent à inscrire l’Amérique dans cet espace ouvert. La vidéo de Quentin Vigier vient alors constamment modifier les échelles. Une scène intime captée au plus près peut soudain envahir toute la structure, tandis que les corps présents sur le plateau deviennent minuscules. Le passé et le présent, l’individu et l’Histoire, le détail et le paysage se superposent comme dans la mémoire.
Chavrier use beaucoup de cette vidéo, parfois jusqu’à la saturation. Mais lorsqu’elle fonctionne, elle produit certaines des images les plus saisissantes du spectacle. Associée aux lumières de Germain Fourvel, elle donne au Mississippi une présence presque physique : chaleur poisseuse, obscurité, violence contenue, maisons traversées par les morts et paysages marqués par la guerre. Il ne s’agit jamais de reconstituer le Sud américain ; il s’agit de nous en faire éprouver le climat mental.
La musique participe pleinement à cette immersion. Armel Malonga, bassiste et chanteur présent sur scène, ne vient pas simplement accompagner l’action. Sa présence donne au spectacle une pulsation, une profondeur supplémentaire, comme si la musique permettait d’atteindre ce que les récits fragmentés ne peuvent entièrement formuler. Les interprètes, eux, passent de la narration au jeu, de la parole au mouvement, et donnent le sentiment d’habiter cette matière plutôt que de l’illustrer.
C’est sans doute là que se trouve la singularité du travail de Séverine Chavrier. Elle dirige moins une adaptation qu’un vaste organisme scénique. Les comédiens semblent disposer d’une liberté considérable à l’intérieur d’un cadre pourtant extrêmement construit. Pierre Artières-Glissant, Daphné Biiga Nwanak, Jérôme de Falloise, Alban Guyon, Adèle Joulin, Jimy Lapert, Annie Mercier, Hendrickx Ntela, Laurent Papot ou Kevin Bah « Ordinateur » ne cherchent pas à simplifier Faulkner. Ils acceptent ses zones opaques et ses contradictions.
Cinq heures représentent évidemment une épreuve. Certaines séquences pourraient être resserrées, et l’usage répété de la vidéo finit parfois par produire moins de vertige que d’accoutumance. Mais la durée participe aussi du projet. Il faut du temps pour que les personnages cessent d’être seulement des noms, pour que les récits contradictoires s’accumulent et pour que l’on commence à ressentir cette famille comme un territoire hanté dont aucune génération ne parvient à s’échapper.
Séverine Chavrier ne rend donc pas « Absalon, Absalon ! » plus simple. Elle fait mieux : elle accepte qu’il demeure vertigineux. Là où une adaptation trop sage aurait probablement réduit le roman à sa généalogie et à ses secrets, elle privilégie les sensations, les images, les voix et les corps. Elle esquisse quand d’autres auraient souligné, laisse le spectateur reconstruire des morceaux et fait du plateau un espace où les morts continuent à contaminer les vivants.
Le résultat est protéiforme, parfois excessif, souvent enivrant. Une œuvre qui demande au spectateur de s’abandonner plutôt que de tout comprendre, et qui trouve dans la démesure même de Faulkner sa raison d’être. Séverine Chavrier se mesure à un monument sans chercher à le vaincre. Elle s’y engouffre, avec toute sa troupe, et nous invite à la suivre dans ce Sud maudit où l’Histoire ne passe jamais vraiment.
Pierre Salles
Photo C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon
REPÈRES DU SPECTACLE
D’après : William Faulkner
Adaptation et mise en scène : Séverine Chavrier
Avec : Pierre Artières-Glissant, Daphné Biiga Nwanak, Jérôme de Falloise, Alban Guyon, Adèle Joulin, Jimy Lapert, Armel Malonga, Annie Mercier, Hendrickx Ntela, Laurent Papot, Kevin Bah « Ordinateur »
Dramaturgie et assistanat à la mise en scène : Marie Fortuit, Marion Platevoet, Baudouin Woehl
Scénographie, accessoires et régie plateau : Louise Sari
Lumière : Germain Fourvel
Musique : Armel Malonga
Vidéo : Quentin Vigier
Costumes : Clément Vachelard
Lieu : La FabricA – Festival d’Avignon 2024
Durée : 5 h, avec deux entractes




