
La-chronique.fr – 7 Juillet 2025
Il faut probablement abandonner quelque chose en entrant dans Item. Son envie de comprendre, d’abord. Celle de chercher une histoire, ensuite. Et peut-être même cette habitude confortable qui consiste à attendre du théâtre qu’il nous indique rapidement le chemin qu’il compte emprunter. Avec François Tanguy et le Théâtre du Radeau, rien de tout cela. Il faut accepter de se perdre, de regarder, d’écouter et de laisser les images venir à nous sans chercher obstinément à les relier.
Disparu en 2022, François Tanguy laisse derrière lui une œuvre singulière, difficilement classable, dont Item, créé en 2019, constitue une formidable porte d’entrée autant qu’une expérience susceptible d’en laisser plus d’un sur le seuil.
Au Gymnase du lycée Mistral, le plateau ressemble à un atelier que ses occupants auraient abandonné depuis des années. Du bois, des cadres, des panneaux, des tissus, des objets dont on ne sait plus très bien à quoi ils étaient initialement destinés. Tout paraît avoir déjà vécu. Rien ne cherche la beauté immédiate et pourtant, lorsque les lumières commencent à sculpter cet étrange bric-à-brac, des tableaux apparaissent. Ils ne durent parfois que quelques secondes. Un corps traverse l’espace, un personnage surgit derrière un panneau, une silhouette demeure immobile avant que l’ensemble ne se transforme à nouveau. Le décor ne sert plus à installer un lieu : il devient lui-même acteur de la représentation. Les panneaux bougent, cachent ou dévoilent les comédiens, fabriquent des perspectives puis les détruisent presque aussitôt.
François Tanguy semble construire son théâtre au moment même où il le déconstruit, alors, évidemment, on cherche. Durant les premières minutes, notre cerveau de spectateur tente consciencieusement de relier les éléments. Qui sont ces personnages ? Où sommes-nous ? Que racontent-ils ? Quel rapport existe entre ce texte qui vient d’être prononcé et cette musique qui apparaît maintenant ? Puis, progressivement, une autre possibilité s’offre à nous : ne plus chercher. C’est à cet instant qu’Item peut commencer à exercer son étrange pouvoir.
Les textes surgissent sans volonté de construire un récit. Les musiques de Bach, Tchaïkovski ou Berlioz accompagnent les mouvements et les émotions davantage qu’elles ne les illustrent. Les comédiens semblent évoluer chacun dans leur propre temporalité et pourtant quelque chose finit par les réunir, comme les instruments d’un orchestre qui joueraient des lignes différentes avant que l’on comprenne qu’ils appartiennent à la même partition.
Il y a aussi beaucoup d’humour dans cet univers. Une absurdité légère, jamais soulignée, traverse les personnages et empêche cette poésie de devenir solennelle. Les corps, les costumes, certaines attitudes provoquent le rire avant qu’une nouvelle image ne vienne immédiatement modifier notre perception. Et puis il y a cette lumière. Le clair-obscur enveloppe le plateau jusqu’à donner parfois l’impression de sentir l’odeur du bois d’un ancien atelier de peintre. Les silhouettes apparaissent puis retournent dans l’ombre. Certains tableaux pourraient presque être arrêtés, encadrés et accrochés au mur.
Mais Item possède aussi la contrepartie de sa liberté. François Tanguy ne cherche jamais véritablement à séduire le spectateur ni à le convaincre d’entrer dans son univers. Son théâtre existe avec ses propres règles et nous laisse le choix de le rejoindre ou non. C’est une position artistique parfaitement assumée mais qui peut produire une étrange frustration, car lorsque l’on reste à l’extérieur, une heure trente peut devenir longue.
On regarde alors passer les images avec la sensation d’observer depuis le quai un train dans lequel d’autres seraient montés. On perçoit la sincérité, le travail des comédiens, la précision extraordinaire d’un spectacle qui donne parfois l’impression d’être improvisé alors que tout semble parfaitement maîtrisé, mais la porte refuse de s’ouvrir.
Et la salle en porte les traces. Certains spectateurs semblent fascinés, d’autres perplexes. Quelques-uns paraissent franchement agacés. Pas nécessairement parce qu’ils auraient le sentiment d’avoir été trompés, mais peut-être parce qu’Item ne fait aucun effort pour aller les chercher. C’est à la fois sa force et sa faiblesse.
Ceux qui accepteront de lâcher prise pourront trouver dans cette succession de constructions et de disparitions une poésie rare, un théâtre débarrassé de l’obligation de raconter pour simplement faire naître des sensations. Les autres resteront probablement à distance, conscients d’avoir assisté à une proposition profondément singulière sans avoir réussi à véritablement y pénétrer. Nous sommes quelque part entre les deux.
Touchés par certaines images, amusés par cette douce absurdité, admiratifs devant la beauté plastique de plusieurs séquences, mais parfois aussi laissés sur le bord du chemin. Item n’est certainement pas un spectacle confortable. Il ne cherche d’ailleurs jamais à l’être. Il ressemble plutôt à un rêve dont quelqu’un d’autre aurait choisi les images et dont nous tenterions, au réveil, de reconstituer un sens qui n’a peut-être jamais existé.
Et si la meilleure manière d’entrer dans le théâtre de François Tanguy était justement de renoncer à le chercher ?
Pierre Salles
Lien vers « Par Autan » : Par autan au Festival d’Avignon : notre critique
REPÈRES DU SPECTACLE
Texte / auteur : Composition scénique : François Tanguy
Mise en scène : François Tanguy
Distribution : Frode Bjørnstad ; Laurence Chable ; Martine Dupé ; Erik Gerken ; Vincent Joly
Scénographie / décor : François Tanguy
Lumières : François Fauvel ; Julienne Rochereau ; François Tanguy
Son / musique : Éric Goudard ; François Tanguy
Compagnie / production : Théâtre du Radeau
Lieu : Gymnase du lycée Mistral, Avignon
Festival / saison : 79e Festival d’Avignon – 2025
Dates : 6, 7 et 8 juillet 2025 ; 6 et 7 juillet à 12h, 8 juillet à 12h et 18h
Durée : 1h30




