Avignon 2026 – Fin de festival

« Avignon 2026 » : le théâtre résiste, mais jusqu’à quand ?

Avignon 2026 – Fin de festival

La-chronique.fr – Edito de fin du Festival et du Off 2026

Les affiches commencent à disparaître des murs, les valises ont repris le chemin des gares et Avignon retrouve peu à peu ce silence si particulier qui suit chaque mois de juillet. Pendant trois semaines, la ville aura une nouvelle fois vécu au rythme du théâtre, transformée en une immense scène où se sont croisés artistes, techniciens, programmateurs et spectateurs. Cette 80e édition du Festival d’Avignon et cette 60e édition du Off auront pourtant laissé une impression contrastée : celle d’un spectacle vivant toujours capable de surprendre, de bousculer et d’émouvoir, mais dont le modèle semble chaque année un peu plus fragile.

Un Off devenu gigantesque

Dans le Off, il fallait plus que jamais savoir chercher. Avec plus de 1 800 spectacles répartis dans 141 théâtres, Avignon est devenu une gigantesque foire au spectacle vivant où le meilleur côtoie inévitablement le plus anecdotique. Une richesse extraordinaire, évidemment, mais aussi une profusion qui finit par poser question. Comment un spectateur peut-il encore choisir ? Comment une jeune compagnie inconnue peut-elle simplement parvenir à exister au milieu de cette forêt d’affiches, de tracts et de sollicitations ?

Cette année encore, quelques lieux auront confirmé leur rôle essentiel de défricheurs. Le Théâtre des Halles place ainsi trois spectacles dans ceux qui ont retenu notre attention : Chimère de Frédérique Voruz, Là Personne de Geoffrey Rouge-Carrassat et Le clown comme un poème de François Cervantes. La Manufacture en impose quatre avec Desperado, Lost in Vatican, Paëlla et 5 secondes. Le Train Bleu se distingue avec Rouge pute, Fouiller, bercer, pompier et Requin Velours, tandis que Le 11 aura notamment porté Badjens de Delphine Minoui et Danemark de Superamas.

Ailleurs, le Théâtre des Carmes aura défendu Andromak et Hchouma Blues, le Théâtre des Doms Rumba, La Scierie Une pédagogie du conflit, La Factory Le meilleur des mondes, l’Ancien Carmel Cœur des ténèbres, La Belle Scène Saint-Denis Leather Better et L’Atelier de la Manutention Miettes. Autant de propositions très différentes qui rappellent que le Off conserve cette formidable capacité à faire cohabiter écritures contemporaines, théâtre documentaire, formes hybrides et spectacles plus difficilement classables.

Ces coups de cœur disent aussi quelque chose d’Avignon : derrière l’immensité du programme, certains lieux construisent année après année une véritable ligne artistique. Le spectateur finit par leur faire confiance et par pousser leur porte pour découvrir un spectacle dont il ne connaît parfois ni le titre ni l’auteur. Dans un Off aussi gigantesque, cette fonction de repère devient essentielle.

Mais cette profusion possède son revers. Le Off grandit, encore et toujours, et avec lui une concurrence devenue impitoyable. 1,41 million de billets ont été vendus cette année et le taux de remplissage moyen se situe autour de 54 %. Dit autrement, malgré une fréquentation considérable, près d’un fauteuil sur deux reste vide en moyenne. Derrière cette statistique se cachent surtout des situations extrêmement disparates : quelques spectacles affichent complet pendant que, parfois à quelques dizaines de mètres, d’autres compagnies jouent devant une poignée de spectateurs.

Or venir au Off représente un investissement considérable. Il faut louer un créneau, loger une équipe dans une ville où les prix flambent en juillet, assurer les salaires et les transports, financer la technique, les affiches, les tracts, parfois un attaché de presse. La billetterie seule permet rarement de récupérer l’ensemble des sommes engagées. L’enjeu véritable reste alors d’être vu par les programmateurs et de vendre suffisamment de dates pour que l’aventure avignonnaise devienne rentable dans les mois ou les années suivantes.

C’est sans doute ici que le Off devra avoir le courage de s’interroger. Peut-il continuer à grossir indéfiniment ? À partir de quel moment l’abondance devient-elle contre-productive ? La liberté du Off constitue sa force historique et il serait absurde de vouloir transformer cette extraordinaire agora en festival sélectionné. Mais lorsque près de deux mille spectacles se disputent le même public, la visibilité devient elle-même une marchandise et les compagnies disposant des moyens de communiquer partent nécessairement avec une longueur d’avance.

Un In dont on attendait davantage

Le Festival In présente évidemment une économie et une réalité très différentes. Le public lui est resté fidèle : environ 123 000 billets ont été vendus et le taux de remplissage atteint 92 %. Des chiffres solides, même si le taux recule par rapport aux 98 % de 2025. Pour beaucoup de manifestations culturelles, 92 % constituerait un résultat exceptionnel.

Mais cette 80e édition devait être autre chose qu’une édition simplement réussie. Quatre-vingts ans après Jean Vilar, on pouvait attendre un peu de démesure, de risque, de folie, quelques soirées dont on se dirait immédiatement qu’elles resteraient attachées à l’histoire du Festival. Il y eut de beaux spectacles, parfois de très grands moments, mais l’ensemble aura manqué à nos yeux de ce panache que promettait un tel anniversaire.

Notre classement traduit d’ailleurs cette impression sans ambiguïté en qualifiant cette 80e édition de ronronnante. De belles propositions avec Le deuil sied à Électre de Gwenaël Morin, de The Last Hamlet de Ben Duke, puis Muette de Boris Charmatz. et Capra de Jeanne Candel, 1, 2, 3 Poquelin du tg STAN, Un procès de Christiane Jatahy, Casting Lear d’Andrea Jiménez, Maldoror de Julien Gosselin et Salma, mon amour d’Ahmed El Attar.

Plusieurs de ces propositions auront pourtant rappelé pourquoi Avignon demeure indispensable. The Last Hamlet aura réussi cette chose rare de conjuguer humour, poésie et intelligence théâtrale. Casting Lear, avec son interprète différent chaque soir découvrant pratiquement la représentation en même temps que le public, aura fait du risque lui-même une matière théâtrale. Salma, mon amour aura montré comment les convulsions géopolitiques du monde peuvent entrer dans une maison et fissurer une famille. Maldoror, dans la Cour d’honneur, aura retrouvé l’ambition formelle que l’on attend précisément de ce lieu.

Il faut également citer Neige, neige, neige de Lee Jaram, qui aura été l’un de ces moments où le théâtre retrouve sa forme presque primitive : une voix, un corps, un éventail, un tambour et soudain tout un monde apparaît. Ou encore Bâtir de Salim Djaferi, où l’architecture devient mémoire et où les murs racontent silencieusement les traces laissées par l’histoire coloniale. Mais quelques réussites ne suffisent pas à effacer une impression générale. Pour son 80e anniversaire, le Festival aurait pu frapper plus fort et nous étonner davantage. Non pas en empilant les événements commémoratifs, mais en osant davantage. Le Festival d’Avignon demeure l’une des grandes institutions théâtrales européennes et c’est précisément pour cette raison que l’on peut se montrer exigeant avec lui. Avignon ne doit pas seulement accompagner la création contemporaine : il doit parfois la précéder, provoquer des rencontres impossibles ailleurs, permettre des gestes artistiques dont on parlera encore dix ou vingt ans plus tard.

Une économie de plus en plus fragile

Car derrière la fête, les chiffres racontent aussi une autre histoire. D’un côté, des centaines de milliers de spectateurs, des terrasses pleines, des hôtels et locations occupés, des restaurants qui tournent à plein régime et une ville dont une partie importante de l’économie estivale dépend directement ou indirectement des festivals. De l’autre, un secteur culturel confronté à la contraction des financements publics et à l’augmentation générale des coûts.

Cette contradiction devient particulièrement visible dans le Off. Le succès global du Festival ne signifie absolument pas la réussite économique individuelle de chaque compagnie. On peut participer à une manifestation qui vend plus d’un million de billets et rentrer chez soi déficitaire. Voilà peut-être le paradoxe économique le plus cruel d’Avignon : le festival peut prospérer tandis que ceux qui le fabriquent s’appauvrissent. Et lorsque les budgets des théâtres et des collectivités diminuent, le problème ne s’arrête pas au 25 juillet. Être remarqué à Avignon n’a de sens que si des dates suivent. Une compagnie peut avoir rempli sa salle pendant trois semaines et découvrir quelques mois plus tard que les programmateurs intéressés n’ont tout simplement plus les moyens d’acheter son spectacle.

Les intermittents, toujours sur le fil

Cette fragilité touche évidemment les intermittents, sans lesquels ni le Festival ni le Off ne pourraient simplement exister. Comédiens, musiciens, régisseurs, techniciens lumière ou son vivent par définition d’une succession de contrats et doivent actuellement justifier 507 heures de travail sur douze mois pour ouvrir leurs droits.

En février, le Medef a proposé de porter ce seuil à 557 heures. Cinquante heures supplémentaires peuvent sembler peu vues de l’extérieur ; dans un secteur où les contrats sont discontinus et où les productions se raréfient, elles peuvent représenter une frontière infranchissable. Selon les estimations de la CGT Spectacle, un tel changement aurait exclu du régime environ un intermittent sur quatre.

La mobilisation a pour l’instant permis d’écarter la mesure : les 507 heures demeurent et la proposition des 557 heures a été repoussée à 2028. Mais le répit ne règle rien. La menace reste là, ajoutée aux diminutions de budgets, aux difficultés de diffusion et à la raréfaction de certains contrats.

Il faut rappeler une évidence : l’intermittence n’est pas un privilège accordé aux artistes. Elle constitue un mécanisme permettant à une économie fondée sur des emplois nécessairement discontinus de fonctionner. Fragiliser ce régime, c’est fragiliser les artistes mais aussi les techniciens, les compagnies, les théâtres et, à terme, la diversité même des spectacles présentés à Avignon.

Et puis il y eut la chaleur

Impossible enfin de dresser le bilan de cette édition sans parler de cette chaleur écrasante qui aura accompagné les festivaliers pendant une grande partie du mois de juillet. Traverser Avignon à quatorze heures pour rejoindre un théâtre est devenu certains jours une véritable épreuve. Pour le public, évidemment, mais plus encore pour ceux qui travaillent.

Derrière une représentation d’une heure trente se cachent des heures de montage, de réglages et de répétitions. Dans certains espaces, sur des plateaux noirs ou sous des structures accumulant la chaleur, les conditions deviennent difficilement supportables. Cette année encore, les festivals ont dû adapter leurs pratiques : horaires déplacés, travail technique effectué plus tôt, dispositifs de rafraîchissement, organisation revue pour tenter d’échapper aux heures les plus chaudes.

La question n’est désormais plus de savoir si le changement climatique aura des conséquences sur Avignon. Il en a déjà.

Reste à savoir jusqu’où elles iront.

Peut-on imaginer que, dans dix ou vingt ans, des milliers de personnes continueront à parcourir quotidiennement la ville sous des températures dépassant régulièrement les 40 degrés ? Faudra-t-il commencer les spectacles beaucoup plus tôt le matin, interrompre la journée pendant les heures les plus chaudes et faire d’Avignon un festival essentiellement nocturne ? Faudra-t-il raccourcir sa durée ? Ou, question longtemps impensable, faudra-t-il un jour quitter juillet ? Déplacer Avignon serait un bouleversement immense. Le Festival appartient à juillet presque autant que la Cour d’honneur appartient au Festival. Toute l’économie touristique de la ville s’est organisée autour de ce calendrier. Mais considérer que rien ne changera parce que rien n’a changé pendant des décennies serait probablement une erreur. La direction du Festival affirme aujourd’hui ne pas travailler à un déplacement des dates. Pourtant, si les canicules deviennent plus longues et plus fréquentes, la question finira nécessairement par s’imposer.

Avignon, malgré tout

C’est finalement cette contradiction qui restera peut-être de 2026.

D’un côté, un Off devenu tellement gigantesque qu’il menace parfois d’étouffer ceux auxquels il devrait permettre d’exister. De l’autre, un In solidement installé, largement rempli, mais dont on aurait aimé qu’il célèbre ses quatre-vingts ans avec davantage d’audace et de panache. Entre les deux, des artistes et des techniciens confrontés à une économie culturelle de plus en plus fragile, à la menace permanente pesant sur l’intermittence et désormais à un climat qui transforme jusqu’aux conditions physiques dans lesquelles le Festival peut avoir lieu.

Et pourtant, chaque matin, les files se reforment devant les théâtres. Chaque soir, des inconnus s’assoient côte à côte dans une salle obscure. Un spectacle déçoit, le suivant bouleverse. On discute à la sortie, on défend ce que l’autre a détesté, on court vers une autre salle parce qu’un spectateur rencontré quelques heures auparavant nous a soufflé un titre.

C’est peut-être cela qu’aucun bilan économique ne parvient véritablement à mesurer.

Pendant quelques semaines, Avignon demeure un endroit où l’on peut entrer dans une salle sans savoir exactement ce que l’on va y trouver et en ressortir avec la sensation que quelque chose s’est déplacé. Le théâtre y reste vivant, incroyablement vivant même. Mais cette vitalité ne doit pas masquer sa fragilité.

Le Festival devra retrouver un peu de folie. Le Off devra tôt ou tard s’interroger sur les limites de sa croissance. Les pouvoirs publics devront décider si la culture constitue encore un bien commun qu’ils souhaitent réellement protéger. Et tous devront apprendre à composer avec cette chaleur qui, désormais, n’est plus un accident météorologique mais l’un des paramètres de l’avenir du Festival.

Avignon continuera sans doute. La véritable question est de savoir dans quelles conditions, pour quels artistes et avec quel théâtre.

Parce qu’après cette édition 2026, une chose apparaît plus clairement encore : le théâtre résiste. Mais il serait dangereux de lui demander de résister éternellement à tout.

Pierre Salles