
la-chronique.fr – 6 juillet 2026
« 5 secondes » – mise en scène d’Hélène Soulié – À la Manufacture du 4 au 21 juillet – Relâche les 9, 16 juillet – à 12h40 – durée : 1h05.
Maxime Taffanel a cette capacité rare de faire surgir tout un monde avec presque rien. Ceux qui avaient découvert son immense sensibilité dans Cent mètres papillon retrouveront, à La Manufacture, ce qui fait la singularité de son jeu : une présence pleine, une écoute du silence et cette manière d’habiter les mots sans jamais les surjouer.
Tout commence par un geste incompréhensible. Dans un RER, une femme confie son bébé à un inconnu avant de disparaître lorsque les portes se referment. Cinq secondes à peine, et plusieurs existences basculent. Le jeune homme, témoin et acteur malgré lui de cet abandon, entreprend alors de raconter ce qui s’est passé. En cherchant des mots pour cet enfant, il remonte peu à peu le fil de sa propre histoire, convoquant les absences, les blessures et les héritages qui façonnent une vie. À partir d’un fait divers, Catherine Benhamou compose un récit d’une grande délicatesse, où l’intime éclaire le collectif sans jamais céder au jugement.
Mis en scène avec une infinie délicatesse par Hélène Soulié, le texte de Catherine Benhamou explore les blessures invisibles de l’abandon. Mais il ne s’agit pas seulement d’une histoire intime. À travers le destin de ses personnages, c’est le portrait d’une société qui s’effrite, où les liens se distendent et où l’humanité semble parfois céder la place à l’indifférence. Sans jamais tomber dans le démonstratif, l’écriture touche juste parce qu’elle laisse constamment affleurer l’émotion sous les mots.
La scénographie épouse cette recherche d’épure. Quelques éléments seulement esquissent les lieux et les souvenirs, laissant toute la place à l’imaginaire du spectateur. Au centre du plateau trône un clavecin, présence aussi étrange que fascinante. Instrument venu d’un autre temps, ses cordes pincées semblent faire écho aux nerfs à vif des personnages. Il devient bien davantage qu’un accessoire : une présence silencieuse, presque organique, qui accompagne les failles du récit et les émotions qui le traversent.
Seul en scène, Maxime Taffanel relève une nouvelle fois un défi de taille. Il prête tour à tour son souffle, son regard et sa voix à chacun des personnages avec une fluidité remarquable. Un simple déplacement, une inflexion, un changement de rythme suffisent à faire naître une autre présence. Cette économie de moyens donne au spectacle une force peu commune : le théâtre s’y révèle dans ce qu’il a de plus essentiel, l’imaginaire du spectateur complétant ce que le plateau suggère.
La mise en scène d’Hélène Soulié accompagne ce mouvement avec une grande sobriété. Rien n’est appuyé, rien n’est démonstratif. Chaque lumière, chaque respiration, chaque silence trouve sa juste place et participe à cette sensation d’intimité partagée.
Ce spectacle ne cherche ni l’effet ni la facilité. Il préfère la nuance, l’écoute et la fragilité. C’est précisément ce qui le rend profondément bouleversant. On en sort avec le sentiment d’avoir rencontré des êtres plus que des personnages, et avec cette question persistante : qu’est devenue notre capacité à prendre soin les uns des autres ? Une proposition d’une grande finesse, portée par un comédien d’une rare et juste sensibilité qui prend un plaisir évident à faire découvrir ce texte. À ne pas louper.
Pierre Salles
REPÈRES DU SPECTACLE
Texte / auteur : Catherine Benhamou
Mise en scène : Hélène Soulié
Distribution : Maxime Taffanel
Scénographie / décor : Emmanuelle Debeusscher
Lumières : Juliette Besançon
Son / musique : Composition et création sonore : Jean-Christophe Sirven
Costumes : Pétronille Salomé
Compagnie / production : Compagnie ExiT
Lieu : La Manufacture – L’Intra
Festival / saison : Festival Off Avignon 2026
Dates : 4 au 21 juillet 2026 à 12h40 ; relâches les 9 et 16 juillet
Durée : 1h05 (pré-programmation initiale : 1h10)




