Jazz à Sète – Histoire de jazz à Sète

« Jazz à Sète » : quand la musique regarde la mer

Jazz à Sète – Histoire de jazz à Sète

La-chronique.fr – Jazz à Sète

Il existe des festivals que l’on vient écouter et d’autres dont le lieu finit par faire partie de la musique. Jazz à Sète appartient incontestablement à la seconde catégorie. Lorsque le soleil disparaît lentement derrière le Théâtre de la Mer, que les premières notes s’élèvent et que, derrière la scène, la Méditerranée semble peu à peu se confondre avec la nuit, quelque chose se produit qui dépasse largement le simple concert. Depuis plus de quarante ans maintenant, des générations de musiciens se succèdent à Sète et ont progressivement fait de ce rendez-vous l’un des festivals les plus singuliers de l’été musical français.

L’histoire commence pourtant modestement, autour d’un homme et d’une passion. Guitariste, compositeur et professeur de conservatoire, Louis Martinez est né à Oran en 1951. La guitare classique, le rock puis les musiques brésiliennes précèdent sa rencontre véritable avec le jazz au début des années 1980. De ce parcours sans frontières naîtra sans doute une partie de l’identité du festival : ici, le jazz ne sera jamais considéré comme un territoire à protéger mais comme une musique suffisamment vivante pour se nourrir de toutes les autres.

En 1985, Louis Martinez organise deux premières soirées au Théâtre de la Mer. À l’affiche figurent le Jimmy Gourley Trio, Frédéric Sylvestre et Jacques Vidal. L’aventure est encore modeste et personne n’imagine probablement que ces quelques concerts sont en train de poser les premières pierres d’une histoire qui se poursuivra quatre décennies plus tard.

Les deux années suivantes, le jazz quitte provisoirement la mer pour le jardin du Château d’Eau. Les concerts sont alors gratuits et les noms qui s’y succèdent témoignent déjà d’une ambition étonnante : Sixun, Michel Petrucciani, Steve Grossman, René Urtreger, Christian Escoudé, Charles Tyler, auxquels viennent se joindre de nombreux musiciens régionaux.

Imaginer aujourd’hui Michel Petrucciani dans ce festival encore balbutiant possède quelque chose d’émouvant. Le pianiste français est alors en pleine ascension internationale. Son jeu, sa puissance rythmique et cette énergie presque disproportionnée qui le caractérise annoncent déjà l’un des grands musiciens européens de sa génération. Jazz à Sète n’est encore qu’une jeune aventure, mais il accueille déjà ceux qui vont écrire une partie de l’histoire du jazz.

À partir de 1988, le rendez-vous change de dimension. Il s’étend désormais sur une semaine et retrouve le Théâtre de la Mer. Jusqu’en 1991, les affiches deviennent de plus en plus impressionnantes. Ray Charles vient jouer à Sète. Stéphane Grappelli y célèbre ses quatre-vingts ans. Paco de Lucía, Michael Brecker, Tania Maria, Martial Solal ou encore Dee Dee Bridgewater participent à ces premières grandes années.

La présence de Ray Charles dit déjà beaucoup de ce que deviendra Jazz à Sète. Impossible de l’enfermer dans une seule catégorie : jazz, blues, gospel, soul, rhythm’n’blues se rencontrent chez lui sans demander la permission. Cette liberté correspond parfaitement à l’esprit que Louis Martinez donnera progressivement à son festival.

Paco de Lucía ouvre encore davantage les frontières. Avec lui, le flamenco rencontre l’improvisation et rappelle que le jazz n’a jamais eu besoin de passeport. Stéphane Grappelli représente une autre histoire, celle du violon jazz européen et de l’aventure commencée avec Django Reinhardt. Dee Dee Bridgewater apporte la grande tradition vocale américaine tandis que Michael Brecker incarne une génération qui a fait exploser les frontières entre jazz acoustique, fusion et musique électrique.

En quelques années seulement, le petit rendez-vous sétois a donc changé de dimension.

Puis vient le silence.

De 1992 à 1995, le festival s’interrompt. Quatre années sans Jazz à Sète auraient pu transformer cette première aventure en joli souvenir. Louis Martinez choisit au contraire de repartir. En 1996, avec la création de l’association Jazz à Sète et le soutien de la ville, le festival renaît et s’installe durablement au Théâtre de la Mer.

Cette date constitue véritablement le second acte de son histoire.

À partir de là, les grands noms vont se succéder et le Théâtre de la Mer accumuler les souvenirs. Herbie Hancock y apporte avec lui une bonne partie de l’histoire du jazz moderne, depuis son passage chez Miles Davis jusqu’aux aventures électriques et funk qui n’ont cessé de renouveler sa musique. Chick Corea, autre immense architecte du jazz contemporain, incarne cette même curiosité insatiable, cette capacité à déplacer en permanence les frontières de sa propre musique.

Puis il y a les guitaristes et, dans un festival créé par un guitariste, leur présence n’a évidemment rien d’anecdotique.

George Benson représente cette capacité rarissime à conjuguer une technique instrumentale vertigineuse et une musique immédiatement accessible. Pat Metheny apporte un autre monde, fait de longues lignes mélodiques, de sonorités aériennes et de paysages harmoniques qui semblent presque avoir été imaginés pour une scène ouverte sur l’horizon. D’autres générations suivront, mais toujours avec cette même idée : la guitare peut parler jazz de mille façons différentes.

Les voix occupent elles aussi progressivement une place essentielle. Diana Krall, Melody Gardot, Gregory Porter ou encore Dee Dee Bridgewater incarnent chacun une manière différente de faire vivre la tradition vocale. Certains regardent vers les standards, d’autres vers le blues, la soul ou la chanson, mais tous témoignent de cette volonté du festival de ne jamais réduire le jazz à une esthétique unique.

Au fil des éditions, cette ouverture devient même l’une de ses signatures.

Ibrahim Maalouf fait entrer dans le jazz ses racines orientales. Erik Truffaz explore les textures électriques et électroniques. Les frères Belmondo, Sylvain Luc, Kyle Eastwood, Laurent Coulondre ou Supersonic rappellent combien la scène française et européenne possède elle aussi une formidable vitalité.

Puis arrivent des formations comme Snarky Puppy, dont la musique semble précisément faite pour abolir les catégories. Jazz, funk, soul, rock, musiques du monde : tout circule, tout se mélange, mais l’improvisation demeure au centre. La venue de De La Soul pousse encore plus loin cette logique en rappelant les liens profonds qui unissent depuis longtemps jazz et hip-hop.

Brad Mehldau, lui, emprunte un autre chemin. Sous ses doigts, le piano peut faire dialoguer standards, Beatles, Radiohead et musique contemporaine sans que l’on sache toujours très bien où s’arrête le jazz et où commence autre chose. Mais justement : pourquoi faudrait-il choisir ?

Tous ces artistes racontent finalement beaucoup mieux l’histoire de Jazz à Sète qu’une succession de dates.

Ray Charles, Petrucciani, Grappelli, Paco de Lucía, Hancock, Corea, Benson, Metheny, Diana Krall, Gregory Porter, Ibrahim Maalouf, Snarky Puppy ou Brad Mehldau n’appartiennent évidemment pas au même jazz. Pourtant, mis bout à bout, leurs passages dessinent une ligne étonnamment cohérente : celle d’une musique qui refuse de rester immobile.

Et tous ont surtout rencontré un lieu.

Le Théâtre de la Mer n’est pas une salle de concert comme les autres. Ancien fort militaire construit pour protéger la côte, il est devenu un amphithéâtre à ciel ouvert d’environ 1 500 places, disposé en arc de cercle face à la Méditerranée. Les gradins descendent vers la scène tandis que derrière les musiciens, il n’y a pratiquement rien à ajouter : la mer suffit.

Lorsque commencent les premiers concerts, le jour est souvent encore présent. Puis le ciel change progressivement de couleur, les lumières de scène prennent le dessus et la Méditerranée devient une immense surface sombre derrière les artistes. Quelques bateaux passent parfois au loin. Le vent peut venir se mêler à la musique. Aucun scénographe ne pourrait réellement reproduire cela.

La magie ne tient pourtant pas uniquement à la beauté du panorama. Avec ses quelque 1 500 places, le Théâtre de la Mer conserve une proximité devenue rare dans les grands festivals. On peut y écouter une vedette internationale sans avoir l’impression d’assister au concert depuis l’autre extrémité d’un stade. Les musiciens voient le public, le public distingue leurs gestes, leurs regards, parfois même les échanges silencieux entre deux improvisateurs. Pour une musique reposant autant sur l’écoute et l’instant, cette proximité change forcément quelque chose.

Au fil des années, le festival a également débordé de ce théâtre qui reste pourtant son cœur. Jazz à Sète se prolonge désormais par des concerts hors les murs, des rencontres avec les artistes, des conférences, des projections, des ateliers, des expositions et des rendez-vous gratuits. Le jazz investit le Musée Paul-Valéry, l’Espace Georges Brassens, l’Abbaye de Valmagne et d’autres lieux de la région. Le festival n’est plus seulement cette semaine passée face à la Méditerranée : il cherche à maintenir une présence et une curiosité tout au long de l’année.

Cette fidélité possède d’autant plus de valeur que l’histoire n’a pas toujours été tranquille. Après l’interruption du début des années 1990 viendra, bien plus tard, celle imposée en 2020 par la pandémie. Une nouvelle fois le Théâtre de la Mer se tait. Et une nouvelle fois Jazz à Sète repart.

Il y a probablement dans cette obstination quelque chose de Louis Martinez lui-même. Quarante ans après les deux premières soirées de 1985, il demeure le directeur artistique du festival. Il en est surtout l’oreille. Programmer consiste ici à inviter les grands noms, évidemment, mais également à utiliser leur présence pour faire découvrir des artistes moins connus. Martinez l’expliquait encore récemment : certaines soirées pourraient remplir plusieurs Théâtres de la Mer grâce à la notoriété de leur tête d’affiche ; elles deviennent alors l’occasion d’offrir la première partie à une découverte. Cette philosophie explique sans doute une partie de la longévité du festival. Jazz à Sète n’est jamais devenu un musée où l’on viendrait célébrer chaque été quelques gloires installées. Les maîtres y croisent ceux qui pourraient le devenir.

Pierre Salles