Robben Ford à Jazz à Sète – robben_ford_jazz_a_sete_2026

« Robben Ford à Jazz à Sète » : l’élégance du blues face à la Méditerranée

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La-chronique.fr : Robben Ford au Festival Jazz à Sète 2026

Chaque année, Jazz à Sète régale les amateurs avec une programmation où les grands noms côtoient les découvertes, le tout dans ce lieu absolument magnifique qu’est le Théâtre de la Mer. Difficile d’imaginer plus beau décor pour écouter du jazz : la scène, la pierre, le ciel qui s’assombrit peu à peu et, derrière, la Méditerranée. Et lorsqu’une tête d’affiche de la dimension de Robben Ford est annoncée, mieux vaut ne pas arriver au dernier moment.

Dès 18 heures, les plus prévoyants patientent donc sous un soleil sétois qui, lui, n’a manifestement pas prévu de première partie. La sécurité veille avec un enthousiasme presque western : barrières, consignes et spectateurs gentiment parqués en plein soleil, sans véritable possibilité de trouver un peu d’ombre. Il ne manque finalement que les chevaux et quelques virevoltants pour se croire dans un Sergio Leone. Rien de dramatique, certes, mais un accueil un peu moins « cowboy » et quelques mètres carrés d’ombre auraient été appréciés.

Une fois les portes ouvertes, le Théâtre de la Mer se remplit progressivement et Jessie Lee & The Alchemists investit la scène. Le groupe, découvert et soutenu par Louis Martinez, fondateur et directeur de Jazz à Sète, mesure certainement le privilège d’ouvrir pour l’un des guitaristes les plus respectés de la planète blues-jazz. Mais plutôt que de se laisser impressionner, la formation donne tout : énergie généreuse, gros son et solos particulièrement engagés. Une première partie qui ne fait pas simplement patienter et qui mérite largement les applaudissements reçus.

Changement de plateau, le temps de boire un verre, et Louis Martinez vient lui-même annoncer Robben Ford. Pas besoin de long discours pour comprendre que le directeur du festival n’est pas seulement heureux d’accueillir une telle tête d’affiche : sa joie et son envie de l’écouter sont à peine dissimulées. Pendant quelques instants, le programmateur redevient simplement l’amateur de musique impatient de voir arriver sur sa scène l’un de ces artistes que l’on ne présente plus.

Robben Ford apparaît enfin. La formation surprend : pas de bassiste, mais Anthony Honnet à l’orgue Hammond B3 et David Honnet à la batterie, autour d’une rythmique enrichie de percussions. Et puis, évidemment, il y a Ford et cette guitare dont quelques notes suffisent à rappeler pourquoi tant de musiciens le considèrent comme un maître.

Pendant près d’une heure trente, il va dérouler une musique d’une élégance assez rare. Son nouvel album Two Shades of Blue occupe naturellement une belle place, avec des titres comme Make My Own Weather, Black Night, Jealous Guy ou encore l’instrumental The Light Fandango, auxquels viennent se mêler quelques incursions dans un répertoire plus ancien.

Mais chez Robben Ford, le morceau n’est finalement que le point de départ. Ce qui fascine reste cette façon de passer du blues au jazz, du rhythm’n’blues à la fusion, parfois en quelques mesures, sans que jamais la démonstration technique ne prenne le dessus sur la musique. Son jeu est précis mais jamais froid, virtuose sans devenir bavard. Une note tenue, un silence, une phrase légèrement en retard sur le temps peuvent en dire davantage qu’une avalanche de notes.

Et puis il y a ce sourire communicatif qui apparaît régulièrement sur son visage lorsqu’il joue. Le sourire d’un musicien qui semble encore prendre un plaisir presque enfantin à dialoguer avec son instrument, mais aussi avec ceux qui l’entourent. Car Ford sait écouter. Il dialogue par une phrase de guitare, un regard, parfois simplement par un silence laissé à l’autre. Il sait surtout ne pas occuper tout l’espace. Malgré son statut et sa virtuosité, il offre à chacun de ses musiciens la possibilité de s’exprimer pleinement, accompagne leurs solos, les encourage d’un sourire et sait se retirer quand il le faut. À la manière d’un chef d’orchestre qui n’aurait besoin ni de baguette ni de grands gestes, il conduit la musique tout en laissant respirer ceux qui la font avec lui. Et lorsque le talent de ses partenaires éclate, son plaisir semble presque aussi grand que lorsqu’il tient lui-même le premier rôle.

Cette liberté vient évidemment d’un parcours hors norme. Ford a joué avec Joni Mitchell, accompagné Miles Davis, travaillé avec George Harrison, croisé B.B. King, avant de construire une carrière personnelle dans laquelle le blues n’a jamais constitué une frontière. De Talk to Your Daughter à Tiger Walk, de Truth à Pure et aujourd’hui Two Shades of Blue, il n’a cessé de déplacer les lignes, empruntant au jazz son vocabulaire harmonique tout en conservant au blues sa respiration et son émotion.

Et c’est sans doute ce qui rend Robben Ford aussi passionnant en concert. Le guitariste averti peut décortiquer ses accords, ses substitutions, son phrasé et cette manière si particulière de faire entrer le jazz dans une grille de blues. Celui qui ne connaît rien à tout cela peut simplement fermer les yeux et se laisser porter. Les deux y trouvent leur compte.

Face à la Méditerranée devenue noire, la musique prend alors une dimension supplémentaire. Robben Ford ne cherche pas à épater. Il joue, écoute, échange, sourit. Et cela suffit.

Lorsque les dernières notes disparaissent dans la nuit sétoise, le public se lève et ovationne longuement le musicien et son groupe. Une heure trente est passée beaucoup trop vite.

Une formidable soirée, dans un lieu qui semble avoir été construit pour la musique, avec un Robben Ford toujours aussi élégant, généreux et impressionnant. La classe, tout simplement.

Pierre Salles

REPÈRES DU SPECTACLE
Compositeur/ Interprète: Robben Ford
Son / musique : Répertoire autour de l’album Two Shades of Blue (2026)
Lieu : Théâtre de la Mer, Sète
Festival / saison : Jazz à Sète 2026
Dates : 19 juillet 2026 à 22h45